Un an après le rapt et le meurtre de son fils Gil-ad, avec Naftali Fraenkel and Eyal Yifrach par des terroristes palestiniens en 2014, Ofir Shaar a raconté que ce qui comptait désormais, c’était de se concentrer sur ses 5 filles.

« Nous avons 5 merveilleuses filles qui sont en vie, et qui veulent vivre heureuses. Nous devons aller de l’avant pour elles », avait-il confié au Times of Israel en mai 2015, à la veille du premier anniversaire de la mort de son fils.

Cependant, c’était plus simple à dire qu’à faire, et particulièrement quand on traverse un deuil tellement public. L’enlèvement des trois garçons a déclenché une solidarité juive internationale et a été l’élément déclencheur de ce que l’on appellera l’opération Bordure protectrice, une guerre de 50 jours contre le Hamas dans la bande de Gaza, durant l’été 2014. Au cours de la difficile année qui a suivi, Shaar a œuvré sans relâche en faveur de l’héritage de Gil-ad, encourageant l’unité nationale et les liens entre Israël et la diaspora.

Sans grande surprise, Shaar a fait un travail émotionnel important devant les caméras, en évoquant la difficulté d’élever ses enfants après en avoir perdu un, que ce soit dans des discours adressés aux communautés juives américaines, où en remettant le Jerusalem Unity Prize.

Ofir Shaar (à gauche) avec son fils Gil-ad Shaar, kidnappé et tué par des terroristes palestiniens en juin 2014. (Autorisation)

Ofir Shaar (à gauche) avec son fils Gil-ad Shaar, kidnappé et tué par des terroristes palestiniens en juin 2014. (Autorisation)

Shaar est toujours devant la caméra, mais différemment. La caméra est tenue par des pères ayant récemment perdu un enfant. Ils ont participé ensemble à un programme de thérapie par vidéo, propulsé par la Ma’aleh School of Television, Film & The Arts de Jérusalem.

L’approche novatrice du programme associe la réalisation de films à des techniques de thérapie de groupe. Les participants, aiguillés par un thérapeute et un réalisateur professionnel, explorent leurs émotions, partagent leurs expériences et se soutiennent mutuellement, tout en apprenant des compétences en réalisation de films. Durant les 8 mois de formations, les membres du groupe œuvrent pour un projet final : un court-métrage qu’ils auront écrit, produit et joué ensemble.

Dans la vidéo hebdomadaire du groupe de thérapie de Maaleh que Shaar a découvert qu’il n’était pas seul dans son combat, dans sa lutte pour trouver l’équilibre entre son identité et le fait d’être un père endeuillé.

« J’ai deux identités. Je suis Ofir. Et je suis un père en deuil. Je peux passer une journée tranquille et tout d’un coup, je me souviens que je suis le père de Gil-ad et qu’il a été tué. Je n’étais pas vraiment sur de la façon dont ce deuil allait intégrer mon identité. Cette vidéo de thérapie m’a aider à trouver cet équilibre », a récemment expliqué Shaar au Times of Israel, dans une interview à Jérusalem.

Maaleh est la seule école de cinéma en Israël à proposer un programme de thérapie par la vidéo, selon Neta Ariel, directrice de l’établissement. Le programme a commencé après qu’elle a réalisé, avec des collègues, l’impact thérapeutique des ateliers cinématographiques que les étudiants de Maaleh proposaient dans le cadre d’un travail communautaire pour la jeunesse à risque. Ariel a également remarqué que certains étudiants de Maaleh avaient recours à la cinématographie comme un outil thérapeutique pour surmonter leurs propres traumatismes.

« Nous avons découvert que les étudiants utilisaient la réalisation de films pour gérer des sujets qu’ils n’avaient jamais abordés avec des thérapeutes ni avec leurs parents », a affirmé Ariel.

Le domaine de la thérapie par vidéo est très développé dans d’autres pays. Par exemple, le Patton Veterans Project Inc. aux États-Unis est une initiative à but non lucrative fondée par Benjamin Patton, petit-fils du Général George S. Patton. Maaleh s’est inspiré de ce projet, qui propose « I Was There », des ateliers de cinématographie thérapeutiques pour les vétérans américains et les familles des militaires, afin de les aider à traverser le stress post-traumatique et autres problèmes de santé mentale, afin de les aider à renouer avec leurs communautés.

Il y a 6 ans, Maaleh a ouvert une formation professionnelle d’un an pour former les réalisateurs, les psychologues, les travailleurs sociaux, les psychologues scolaires et d’autres à la thérapie par la vidéo. Réalisateurs et thérapeutes travaillent en équipe de 8 à 12 personnes de la même tranche d’âge. Les étudiants de ce programme ont travaillé avec la jeunesse à risque, les personnes âgées, les nouveaux immigrants, les personnes sans domicile fixe etc. Ce projet a formé 50 personnes, et la plupart d’entre elles orchestrent des ateliers de thérapie par la vidéo dans différentes structures du pays, principalement via des organisations à but non lucratif.

À part les stages pratiques, Maaleh propose un autre programme de thérapie par la vidéo chaque année. En 2016, il s’agissait du groupe des pères ayant perdu un enfant, programme auquel a participé Ofir Shaar. En 2015, Ariel a organisé un groupe similaire pour les mères ayant perdu un enfant. Si les levées de fonds se révèlent suffisantes, 2017 sera l’année du programme à l’intention des grands-parents. Un financement plus important lui permettrait d’ouvrir davantage de programmes pour davantage de populations.

« Il y a tant de groupes qui pourraient bénéficier de [ce type de programme]. À Maaleh, nous le percevons comme une façon de donner à la société israélienne », a expliqué Ariel.

Durant la guerre de Gaza, en 2014, Ariel a scruté les journaux et les sites pour obtenir les noms des victimes et a pris contact avec les mères pour les inviter à intégrer le groupe de thérapie de janvier.

Tamar Ariel pendant la cérémonie de diplômes de l'école de pilote de l'armée de l'air israélienne, le 27 décembre,2012 (Crédit : Edi Israël / Flash90)

Tamar Ariel pendant la cérémonie de diplômes de l’école de pilote de l’armée de l’air israélienne, le 27 décembre,2012 (Crédit : Edi Israël / Flash90)

Sept de ces mères se sont inscrites, et ont été rejointes par Brenda Lemkus, la mère de Dalia Lemkus, tuée par des terroristes devant l’implantation d’Alon Shvut, et par Anat Ariel, mère de Tamar Ariel, décédée dans le blizzard de l’Himalaya en octobre 2014.

Anat Ariel a été très réceptive quand la directrice de Maaleh (sa belle-sœur) a évoqué le programme, durant la shiva de Tamar, première femme pilote de l’armée de l’air israélienne.

« Mon chagrin était encore très frais. C’était une façon pour moi de le gérer. Je suis quelqu’un d’ouvert et encline à essayer de nouvelles choses. J’étais prête à parler de Tamar et de ma douleur », a raconté Anat Ariel.

Sa disposition à essayer la thérapie par la vidéo a été une réussite, et à de nombreux égards. Grâce au groupe, elle a rencontré des femmes qui pouvaient comprendre ce qu’elle traversait.

« Je sentais que j’avais besoin d’aller me coucher très tôt, vers 16 heures, pour fuir le jour. Une autre mère m’a dit qu’elle ressentait la même chose. J’ai réalisé que j’étais normale… du moins, dans de telles circonstances », se souvient-elle.

Ariel a adhéré à l’aspect « réalisation » du programme. Elle s’est offert une caméra de bonne qualité et à commencer à regarder le monde à travers la lentille de l’appareil. Elle a consacré beaucoup de temps aux divers exercices et devoirs du programme, et a réussi à mettre en pratique les compétences acquises pour réaliser un documentaire de 20 minutes pour les deux cérémonies anniversaires commémoratives depuis la mort de Tamar.

« La caméra vous permet de rester vivante, et optimiste. Je regarde les choses comme un sujet de film, désormais », a déclaré Anat Ariel, qui a encouragé son mari Chanan à rejoindre le groupe des pères. Et c’est ce qu’il a fait.

Après avoir terminé la formation et réalisé un film avec les autres mères appelé « Shiva », sur le challenge posé par la gestion des grands-parents endeuillés tout en étant soi-même un parent en deuil, Anat Ariel, qui avait déjà travaillé dans le social, a décidé d’intégrer l’équipe du programme de thérapie par la vidéo de Maaleh.

« Je suis tombée amoureuse de la thérapie par la vidéo et je voulais l’employer pour aider les autres », dit-elle.

Anat Ariel et Ofir Shaar ont tous les deux bénéficié d’un suivi psychologique classique après la tragédie. Ils ont tous les deux fait l’éloge de la dimension qu’a ajouté la thérapie par la vidéo.

« C’est un travail très sain sur le chagrin, c’est différent d’une simple conversation avec un psychologue. C’est un film, donc on le regarde de l’extérieur. Mais on y joue aussi, donc on le vit de l’intérieur », analyse Shaar, qui joue le rôle du père d’un soldat tué, qui, involontairement, ignore son autre fils vivant, dans le film réalisé par le groupe des pères « Where To ? ».

Selon Miri Bocker, coordinatrice du programme de thérapie par la vidéo de Maaleh, cette méthode est très enrichissante parce qu’elle permet aux personnes d’externaliser leurs histoires et leurs conflits.

« En écrivant un scénario, vous mettez plus de personnages dans votre histoire personnelle et cela permet de penser librement. Sans jugement. Et vous faites partie d’un groupe, vous n’êtes pas seul. En tant que groupe, vous pouvez avoir des désaccords et travailler ensemble pour surmonter les obstacles », a expliqué Bocker.

La thérapie par la vidéo impacte également les animateurs. La réalisatrice Keren Hakak, qui a travaillé avec le groupe des pères, a souligné que travailler en tant qu’animateur de cette thérapie est très différent du travail de réalisation.

« Quand je fais mon propre film, je le fais selon ma perception, même si d’autres contribuent. Dans le groupe de thérapie, je suis très attentive au fait que ce film n’est pas le mien et que je fais de la thérapie. Il appartient au groupe. Le film a un impact non seulement lorsqu’il est fini, mais pendant qu’il se crée », dit-elle.

« Je devais être concentrée, en tant que réalisatrice, mais je devais aussi être dans la tête des participants, j’étais responsable d’eux à tous les niveaux, c’était tout pour eux, c’est leur histoire et leurs expériences », a-t-elle ajouté.

Ofir Shaar dans le court-métrage ‘Where To?’ réalisé avec le groupe de thérapie de Maaleh. (Crédit : Ma’aleh)

Ofir Shaar dans le court-métrage ‘Where To?’ réalisé avec le groupe de thérapie de Maaleh. (Crédit : Ma’aleh)

Shaar a souligné que les films réalisés par les parents endeuillés, bien que destinés à venir en aide aux parents d’abord, affectent également le public qui les visionnent. D’autres familles endeuillées peuvent voir ces films et s’identifier, et les familles qui ont eu la chance de ne pas avoir vécu d’expériences similaires peuvent commencer à comprendre ce que d’autres ont traversé.

C’est puissant de voir Shaar jouer un père endeuillé, sachant qu’il en est un lui-même.

Il y a une scène pivot à la fin du film dans lequel le personnage de Shaar regarde une photo de son son disparu.

C’est un moment émouvant. Et ça l’est d’autant plus quand on sait que ce n’est qu’après avoir tourné cette scène, deux ans après le meurtre de Gil-ad, que Shaar a finalement réussi à mettre une photo de son fils sur son bureau au travail.