Les résidents du quartier de Talpiot à Jérusalem qui ont vu les sœurs dans leurs habits blancs entrer et sortir du numéro 10 de la rue Ein Guedi lors du dernier demi-siècle vont bientôt remarquer leur absence.

Beit Abraham (la Maison d’Abraham), comme l’ont appelée les sœurs de l’Association évangélique de Marie, est sur le point de fermer ses portes.

Cette époque est maintenant en train de s’achever, et les sœurs éprouvent elles-mêmes un sentiment de perte.

Depuis 1961, la résidence a servi de chambre d’hôtes pour des survivants de l’Holocauste. Pourtant, avec si peu de survivants encore en vie, et ceux qui sont trop faibles pour venir, les sœurs ont décidé que leur travail était terminé.

« Nous avons reçu notre mission du Tout-Puissant. Le Tout-Puissant donne et le Tout-Puissant reprend. Notre travail est terminé », explique la sœur Gratia au cours d’une conversation avec le Times of Israel dans la salle de réception de la Beit Abraham.

Sœur Gratia, âgée de 71 ans, est arrivée en 1975 d’Autriche pour aider à gérer la chambre d’hôtes.

Si les journées sont aujourd’hui très paisibles pour les sœurs à Beit Abraham, autrefois elles n’avaient pas une minute à elles. Deux fois par mois (et parfois même plus souvent), des groupes de dizaines de survivants de l’Holocauste de tous les coins du pays venaient passer chez elles une semaine de repos et de détente.

Les sœurs offraient à leurs invités des chambres et de la nourriture (des repas casher à base de produits laitiers préparés par les sœurs elles-mêmes), des activités de loisir organisées, des visites de Jérusalem gratuites grâce aux dons de chrétiens allemands qui soutiennent le projet.

Il y avait tellement de survivants qui avaient entendu parler de Beit Abraham par le bouche-à-oreille que les sœurs avaient une liste d’attente.

Pourtant, au commencement, tout avait été bien différent. « Quand nous avons ouvert nos portes en avril 1961, on pouvait entendre à travers chaque fenêtre le procès Eichmann diffusé à la radio », se souvient sœur Gratia.

« Ce furent des moments difficiles. Nous ne savions pas si les survivants de l’Holocauste nous feraient confiance, s’ils allaient nous permettre de faire quelque chose pour eux, a-t-elle expliqué.

« Ce furent des moments difficiles. Nous ne savions pas si les survivants de l’Holocauste nous feraient confiance, s’ils allaient nous permettre de faire quelque chose pour eux »

Sœur Gratia

L’association Evangélique de Marie est un ordre luthérien, mais il est indépendant.

Tout a commencé comme une organisation chrétienne fondée en 1947 par la théologienne et intellectuelle allemande Dr Klara Schlink en compagnie d’Erika Madauss.

Lorsqu’elle était présidente du groupe féminin du Mouvement des étudiants chrétiens allemands de 1933 à 1935, Schlink a refusé d’obéir à la politique des nazis qui voulaient interdire aux étudiants nés juifs de participer aux rencontres.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Schlink a été convoquée deux fois par la Gestapo pour sa défense inflexible des Juifs.

En 1948, Schlink et Madauss sont devenues de sœurs et ont transformé leur groupe en un ordre religieux. Schlink est devenue Mère Basilea et Madauss a changé son nom en Mère Martyria.

Elles ont établi le quartier général de leur ordre dans un bâtiment appelé Canaan à Darmstadt en Allemagne, et aujourd’hui, environ 200 sœurs servent dans cet ordre dans 11 endroits à travers la planète.

Les sœurs étaient venues en Israël en 1957 pour travailler comme infirmières dans un hôpital israélien afin de faire pénitence, non seulement pour ce que les nazis avaient fait, mais aussi pour les « 2 000 ans de souffrances de Juifs à cause du christianisme », selon la formule de Sœur Gratia.

« Quelques années plus tard, nous avons décidé de donner le maximum aux survivants de la Shoah et nous avons ouvert le Beit Abraham », continue-t-elle.

« En tant que chrétiens, nous devions faire quelque chose pour Israël. Nous ne pouvions pas continuer comme si rien n’avait eu lieu », explique Sœur Gratia.

Une vue panoramique sur Beit Avraham et son jardin (Crédit : Batya Kenanie-Bram)

Une vue panoramique sur Beit Avraham et son jardin (Crédit : Batya Kenanie-Bram)

Sœur Gratia évoque avec fierté les exemples de survivants de l’Holocauste qui ont commencé à retrouver le chemin de Dieu, ou une forme de spiritualité, après avoir passé du temps à Beit Abraham.

« Nous ne faisons pas de prosélytisme », insiste-t-elle. « Nous chantons des chants et lisons des passages des Tehilim et du Tanach avec eux », explique-t-elle en employant les termes hébreux pour Psaumes et Bible.

Pendant la conversation, elle quitte un instant la pièce pour aller récupérer un objet. Elle revient avec un petit cadre à photo dans les mains. Une étoile jaune ayant appartenu à un survivant autrichien y est posée sur un fond noir.

Le survivant, qui savait que Sœur Gratia était également autrichienne, la lui a donnée en remerciement. Il avait cherché la chose juste à faire avec cet objet depuis la guerre. « Ma vie va enfin pouvoir commencer », avait-il déclaré à la sœur en la lui présentant.

« Pour moi, ça vaut tout l’or du monde », explique Sœur Gratia, en esquissant sur son visage un regard d’extrême fierté contrastée par une profonde tristesse.

Elle et la Sœur finlandaise Yahalom ont également sorti deux livres gardés dans la pièce qui fait office de bureau à Beit Abraham afin de les présenter.

Le premier est un album de photos avec chacun des groupes de survivants de l’Holocauste qui a séjourné à la chambre d’hôte. L’autre est grand livre relié en cuir avec les noms des invités venus en groupe.

« C’est mon écriture, remarque Sœur Gratia tandis qu’elle pointe du doigt une page datant de 1975. Ce fut le premier groupe à venir après mon arrivée. »

Même si les sœurs ont gardé des traces de tous les noms des survivants, elles n’ont jamais essayé de compter exactement combien sont passés par Beit Abraham. « Ce n’était pas notre approche », explique Sœur Gratia, consciente des numéros tatoués sur les bras des invités.

Etant entourées de survivants de l’Holocauste vieillissants, les dernières années ont été éprouvantes pour les sœurs. « Il est toujours difficile de faire face à la Shoah », confie Sœur Gratia.

Un album recensant toutes les photos des survivants ayant séjourné à Beit Avraham (Crédit : Renee Ghert-Zand)

Un album recensant toutes les photos des survivants ayant séjourné à Beit Avraham (Crédit : Renee Ghert-Zand)

« Quand les survivants vieillissent, leurs souvenirs de la Shoah refont surface avec encore plus d’intensité. Les deux dernières années ont été si difficiles. Nous en sommes venues au point de demander aux invités de parler seulement avec nous, mais pas avec les autres hôtes, car cela devenait trop fort pour tout le monde. »

Sœur Gratia et Sœur Yahalom, âgée de 51 et unique autre sœur restée à Beit Abraham, ne savent pas encore précisément ce qu’elles feront ensuite.

A l’heure actuelle, elles veulent trouver un acheteur à la propriété évaluée à 4,5 millions de dollars qu’elles ont acquise il y a plus de 50 ans d’un vieux couple juif.

« A l’époque, la maison se trouvait très proche de la frontière jordanienne, donc beaucoup de personnes n’étaient pas intéressées par l’achat, » déclare Sœur Gratia à propos de la structure de 240 m2 (avec 80 m2 supplémentaires de caves), située sur un terrain d’une surface de presque 1 km2.

Les sœurs ont effectué elles-mêmes la restauration de la maison en pierre en conservant les quatre chambres doubles et deux chambres simples en excellent état. Jusqu’à présent, les sœurs se sont occupées également des jardins luxuriants et paysagés qui entourent la maison.

« C’est une maison très simple. Ce n’est pas le genre de logement auquel les gens sont habitués aujourd’hui », reconnaît Sœur Gratia, qui parle hébreu avec un accent allemand, à propos du décor ancien et de l’architecture de la maison. Aujourd’hui, plus que la maison en soi, c’est le terrain qui pourrait intéresser les investisseurs immobiliers.

Soeur Gratia tenant un livre dont la couverture comporte une étoile jaune de David qu'un survivant de la Shoah lui a donné (Crédit :a Renee Ghert-Zand)

Soeur Gratia tenant un livre dont la couverture comporte une étoile jaune de David qu’un survivant de la Shoah lui a donné (Crédit :a Renee Ghert-Zand)

« La maison a l’autorisation de fonctionner en tant que chambre d’hôte, mais elle pourrait également être utilisée comme une petite boutique d’hôtel ou comme une résidence », affirme Batya Kenanie-Bram, l’agent immobilier qui gère la propriété.

Après avoir accueilli le dernier groupe de survivants l’année dernière et avoir mis en vente Beit Abraham, on pourrait croire que les sœurs ont hâte de rentrer au quartier général de leur ordre en Allemagne.

Pourtant, ce n’est pas le cas, tout du moins pour la Sœur Gratia, qui est devenue citoyenne israélienne deux ans auparavant et qui n’a aucune intention de quitter la Terre sainte.

« Je veux faire partie du peuple d’Israël », affirme-t-elle.

Elle est reconnaissante envers Israël et les survivants de l’Holocauste eux-mêmes pour lui avoir permis ainsi qu’aux autres sœurs de réaliser ce qu’elle croyait devoir faire.

« Israël nous a permis d’accomplir la vision de notre mère fondatrice de donner une goutte d’amour aux survivants », explique-t-elle. « Nous avons consacré nos vies à cette mission, mais c’est juste une goutte d’eau dans un océan de souffrance infinie. »