Berlin – Une foule en colère s’est réunie sur la célèbre avenue Kurfürstendamm de Berlin jeudi. Drapés de drapeaux palestiniens et brandissant leur poing, ils scandaient en allemand : « Jude, Jude feiges Schwein ! Komm heraus und kämpf allein ! » [Juif, Juif, porc lâche, sorte ! Et bats-toi seul !].

Plus tôt dans la semaine à Dortmund et Francfort, les manifestants scandaient : « Hamas Hamas Juden ins gas ! » [Hamas Hamas les Juifs au gaz !]. Vendredi, une foule de 200 personnes à Essen clamait : « Scheiss Juden ! » [Merde juive !].

Cette semaine, des foules similaires se sont réunies à Kassel, Nuremberg, Mainz et d’autres villes en Allemagne. Ses foules sont généralement composées de jeunes, avec aussi bien des immigrants que des personnes d’origine allemande.

Beaucoup ont des origines du Moyen-Orient. Politiquement, l’échelle va des néonazis allemands aux marxistes anti-impérialistes, des nationalistes palestiniens laïcs aux fondamentalistes islamiques.

Lundi, le président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, Dieter Graumann, a condamné ces manifestations et ses cortèges de violences.

« Nous connaissons en ce moment dans le pays une explosion d’une haine violente et néfaste envers les Juifs, qui nous choque et nous consterne », a-t-il dénoncé dans un communiqué. « Nous n’aurions jamais imaginé qu’il était encore possible que des opinions antisémites les plus obscènes et primitives qui soient puissent être scandées dans les rues allemandes ».

« Les Juifs sont une fois de plus ouvertement menacés en Allemagne et parfois attaqués, les synagogues sont profanées et prises pour cibles ».

A Berlin, les manifestations de jeudi et vendredi ont réuni 1 700 participants au cœur de Charlottenberg, un quartier qui reste le centre de la communauté juive berlinoise. S’y trouvent la plupart des écoles juives, des synagogues et d’autres institutions religieuses et sociales juives.

Vendredi, le rabbin Shmuel Segal, 36 ans, directeur du programme du centre Loubavitch de Berlin, s’est précipité à l’Adenauerplatz, où une foule en colère manifestait. Il est venu réconforter les moniteurs du camp d’été Loubavitch qui se trouve dans un bâtiment non loin de la manifestation.

Segal n’est pas perturbé par les dernières manifestations. « Nous allons devoir nous entourer d’un peu plus de sécurité… mais au moins pour demain, nous n’avons pas peur. Cependant, pour ce qui sera dans dix ans, nous sommes dans l’incertitude [sur la sécurité] », a déclaré Segal lors d’une conversation téléphonique.

Segal est familier avec l’héritage juif de Charlottenberg. « Je sais ce qui s’est passé il y a 70 ans, et [la foule qui défile aujourd’hui] me rappelle ce pénible passé », a-t-il expliqué.

Pourtant, il remarque une différence fondamentale dans les caractéristiques de ces défilés antisémites. « Mon sentiment est que ce n’est pas l’antisémitisme ordinaire que nous avons en Europe… cela vient beaucoup plus du côté musulman », a déclaré Segal.

En effet, les cris « Allah ou Akbar » étaient peut-être le refrain le plus commun des manifestations allemandes. C’est peut-être à cause de la nature islamique de ces manifestations – où on peut entendre des slogans ouvertement antisémites – qu’il n’y a pas de contre-manifestations. Contrairement aux rassemblements néonazis où il y a toujours une contre-manifestation antifasciste.

Vendredi, le défilé de la Journée Al-Quds parrainé par l’Iran est susceptible d’être la plus extrême des manifestations. Les militants anti-israéliens, même les plus endurcis comme Svenja, 20 ans, de Workers’ Power [puissance des travailleurs], une organisation qui se définit comme trotskyste, hésitent à assister au défilé de la Journée Al-Quds. Al-Quds est le terme arabe pour Jérusalem.

« Nous nous opposons à l’État d’Israël et l’antisionisme est important pour nous, mais nous n’avons pas encore décidé si nous assisterons à la manifestation de la Journée d’Al-Quds en raison de certains éléments extrémistes », a déclaré Svenja.

Cependant, tous les gens de gauche en Allemagne ne s’opposent pas à Israël ou n’ont pas une position ambigüe au sujet de la Journée d’Al Quds. Le No Al Quds Day Alliance [l’Alliance contre la Journée d’Al-Quds] est constituée de groupes de gauche et antifascistes, y compris des mouvements de la jeunesse et des branches pro-israéliennes du Parti de gauche, les Verts, les Sociaux-démocrates, et d’autres organisations progressistes.

Le porte-parole de l’alliance, qui, conformément à la ligne politique du groupe, a refusé de donner son nom, a clairement affirmé qu’il s’opposait catégoriquement à la Journée Al Quds. « La Journée Al Quds est antisémite et doit être arrêtée … [ces défilés] dépassent la frontière de la liberté d’expression légitime, car ils créent une atmosphère où les gens craignent pour leur sécurité ».

L’alliance a l’intention de tenir une contre-manifestation vendredi sans s’associer à la communauté juive afin de souligner qu’elle s’oppose à la manifestation de la Journée d’Al Quds sur une vision progressiste.

« Israël est menacé par des ennemis réactionnaires et totalitaires qui sont homophobes, misogynes, et qui violent les droits de l’Homme », a-t-il déclaré. « Nous ne sommes pas seulement les partisans d’Israël, mais aussi les partisans des éléments progressistes en Iran, dans les pays arabes et même dans la bande de Gaza ».

Vendredi, l’alliance pense que 200 contre-manifestants vont se joindre à eux à Adenauerplatz, un taux de participation faible par rapport à d’autres contre-rassemblements antifascistes contre les néonazis, et encore plus faible par rapport aux 1 000 manifestants attendus de toute l’Allemagne pour le défilé Al-Quds.

« Les autres antifascistes ne vont peut-être pas venir malgré le caractère antisémite de la manifestation pour deux raisons. Tout d’abord, ils ont peur d’être étiquetés comme étant des islamophobes. Et d’autre part, beaucoup sont plus anti-occidentaux que pro-droits de l’Homme. D’où leur soutien au nationalisme palestinien, au Venezuela, et d’autres causes problématiques associées aux mouvements de la libération du tiers monde », a déclaré le porte-parole de l’alliance.

Florian Lorenz, 24 ans, militant et membre des Jeunes socialistes du SDP (Parti social-démocrate), sera présent à la contre-manifestation de vendredi. Même sans les slogans ouvertement antisémites, Lorenz voit un élément antisémite dans le mouvement antisioniste et anti-Israël.

« Les slogans ‘Israël assassin d’enfants’ et les accusations d’​​Israël de tous les maux suit une tradition antisémite. Nous pouvons voir que les valeurs et les structures du nazisme n’ont pas disparu », a déclaré Lorenz.

Lorenz note que la gauche allemande a connu un changement important de perspectives depuis la chute du communisme et l’avènement d’un nouvel ordre mondial occidental.

« Depuis les années 1990, beaucoup de membres de la gauche en Allemagne ont réalisé qu’ils devaient réexaminer les positions théoriques et pratiques de la gauche. Ils ont réalisé que l’antisionisme et le soutien presque naïf aux mouvements de libération nationale comme ceux des Palestiniens n’est pas plus possible. En tant que gauchiste, c’est un devoir de combattre la vision du monde d’un antisémite, d’un misogyne, d’un homophobe. Vous devez résister à cela », explique Lorenz.

Une personne qui ne s’attendait pas à voir de nouveau un autre défilé de la Journée d’Al-Quds est Reza Dayeenavi, 44 ans, propriétaire d’un café populaire de Charlottenberg qui se situe à un bloc de la route prévue.

Dayeenavi a fui l’Iran pour s’installer en Allemagne en 1984. En 1979, le dictateur islamiste ayatollah Khomeiny a institué la Journée Al Quds, une journée dédiée à la haine d’Israël et au soutien du peuple palestinien. En Iran, la Journée d’Al Quds est une journée de manifestations en masse avec des slogans tels que « Mort à Israël ! » et des discours s’attaquant à l’Etat juif. Pendant la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, la Journée d’Al Quds donnait au président iranien une plate-forme pour lancer ses appels notoires à l’annihilation d’Israël et sa négation de l’Holocauste.

« La Journée d’Al Quds est un instrument pour les extrémistes pour montrer leur présence », a déclaré Dayeenavi.

Comme le rabbin Segal, Dayeenavi se sent en sécurité maintenant, mais reste prudent sur les conséquences à long terme de la nouvelle génération d’extrémistes en Allemagne.

« Bien que je n’ai pas peur parce que je vis dans une démocratie forte, nous devrions toujours garder les yeux ouverts. Il pourrait y avoir danger à l’avenir », a déclaré Dayeenavi.

Ce danger se fait déjà sentir à Berlin où, le 10 juillet, un homme juif a été attaqué parce qu’il portait une étoile de David. Et en avril, six jeunes ont entouré un Israélien et sa femme alors qu’ils sortaient de leur immeuble et les ont physiquement agressés.

Comment les Juifs allemands affrontent-ils cette recrudescence apparente de l’antisémitisme ?

« Nous devons poursuivre notre propre chemin. Si nous changeons nos plans, ce sera bien pire », a déclaré Segal, qui se souvient comment il a hésité à partir d’Israël pour s’installer à Berlin, il y a neuf ans. La famille du grand-père de Segal a été assassinée par les Allemands en Tchécoslovaquie pendant l’Holocauste. Le grand-père de sa femme avait fui l’Allemagne pour se réfugier en Israël peu de temps avant la Seconde Guerre mondiale.

Alors qu’il envisageait le fait de partir pour Berlin, Segal est allé voir le grand-père de sa femme et lui a demandé s’il devait déménager.

Le grand-père lui a répondu: « Oui, si vous y allez pour construire Yiddishkeit [le judaïsme]. Je suis heureux pour vous si vous y alliez [pour ça]. A l’endroit même où il y a les ténèbres, si vous apportez de la lumière, c’est la plus grande victoire sur les nazis ».