NEW YORK – Les restaurants affichent complet, sur Bukharian Broadway, une large avenue située dans le Queens, à New York.

Chez Da Mikelle, l’un des nombreux restaurants qui sert de la cuisine boukhariote, des familles célèbrent un yushvo, l’anniversaire de la mort d’un proche.

À quelques pâtés de maisons de là, la synagogue Beth Gavriel et le centre communautaire sont dissimulés par des échafaudages et des plots de chantier. À l’intérieur, des dizaines d’hommes veillent, un lundi soir, penchés sur des traités du Talmud, et leurs échanges emplissent la salle d’étude. Dans la salle principale, des livres de prières et des Bibles en hébreu et en russe sont alignés sur les étagères. Une fois que les travaux seront achevés, la communauté aura un nouveau complexe polyvalent, qui abritera un mikvé (bain rituel), des salles de prières agrandies et des salles d’évènements.

« Nous avons quatre minyanim (offices) chaque Shabbat, trois d’entre eux sont pour les jeunes », se félicite Yaniv Meirov, le directeur exécutif de Chazaq, le département de la jeunesse et de l’enseignement à Beth Gavriel.

Le chantier, les restaurants bondés et les séances d’études témoignent de la croissance et de l’importance de la communauté des juifs boukhariotes à New York.

« Il y a 30 ans nous n’avions qu’une synagogue. Nous en avons 40 désormais », raconte Rafael Nektalov, rédacteur en chef de l’hebdomadaire communautaire, Bukharian Times. « Alors que les juifs qui vivaient ici se sont installés à Long Island et à Miami, les juifs boukhariotes ont sauvé l’orthodoxie juive dans le Queens. »

De gauche à droite : Yaniv Meirov, directeur du programme jeunesse, le dirigeant laïc Simcha Mushayev, et le Rabbin Ilan Meirov, au Beth Gavriel Center of Boukharian Jews, dans le Queens, à New York. (Crédit : Rachel Delia Benaim)

De gauche à droite : Yaniv Meirov, directeur du programme jeunesse, le dirigeant laïc Simcha Mushayev, et le Rabbin Ilan Meirov, au Beth Gavriel Center of Boukharian Jews, dans le Queens, à New York. (Crédit : Rachel Delia Benaim)

La communauté boukhariote, autrefois naissante, représente désormais la plus grande concentration de juifs boukhariotes en dehors d’Israël. Dans le Queens, le nombre est estimé à 50 000 par les dirigeants de la communauté.

Ils ont leurs propres écoles, leurs restaurants, leur journal, un cimetière. Ils prévoient le lancement d’une station de radio communautaire en avril.

Le Queens compte une demi-douzaine d’écoles boukhariotes, sans compter les écoles juives classiques qui accueillent également de nombreux enfants boukhariotes. L’école de Beth Gavriel, Shaarei Tzion, compte plus de 600 élèves. Les effectifs du lycée garçon explosent, et un lycée fille devrait ouvrir ses portes l’an prochain.

Toute cette croissance annonce un changement dans la communauté. Longtemps marquée par l’isolation la communauté juive boukhariote jette des passerelles vers la communauté juive américaine pour faire face à de nouveaux défis. La génération précédente devait relever le défi du nouvel immigrant, s’adapter au mode de vie américain. Mais aujourd’hui la communauté doit maintenir son identité juive distincte, payer les écoles juives et occuper les enfants pendant que les parents travaillent.

« Ici aux États-Unis, nous avons la liberté de parole, de religion, il n’est question que de liberté », a déclaré Imanuel Rybakov, un jeune dirigeant communautaire qui donne des cours d’études juives au Queens College intitulés « L’Histoire et la Culture des juifs boukhariotes ».

« Nous avons réussi à nous intégrer dans la société juive américaine », a déclaré Rybakov. « Mais parallèlement, nous perdons de notre culture ethnique basée sur les us et coutumes de la culture d’Asie centrale. »

Illustration : Shirin Yakubov écoute les élèves chanter dans l'école juive de Bukhara, en Ouzbékistan, le 9 septembre 2011. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Illustration : Shirin Yakubov écoute les élèves chanter dans l’école juive de Bukhara, en Ouzbékistan, le 9 septembre 2011. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Les juifs boukhariotes tirent leur nom et leur identité culturelle de l’Émirat de Boukhara, qui s’étendait autrefois sur l’actuel Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan. La plupart des Boukhariotes qui ont immigré aux États-Unis sont originaires d’Ouzbékistan, et vivaient dans la ville de Boukhara, anciennement région de l’Empire perse.

Une immigration au compte-goutte avait déjà commencé au début des années 1970, mais elle s’est transformée en vague après la chute de l’Union soviétique, transformant ainsi une partie du Queens en enclave ethnique aujourd’hui appelée le Queensistan. De nombreuses enseignes de Forest Hills et du quartier voisin de Rego Park sont en anglais et en russe. De nombreux membres de la communauté parlent, en plus du russe, le boukhori, un dialecte perse.

Illustration : Shirin Yakubov visite la synagogue principale de Boukhara, en Ouzbékistan, avec son fils, un ami de son fils et deux gardiens musulmans, le 9 septembre 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Illustration : Shirin Yakubov visite la synagogue principale de Boukhara, en Ouzbékistan, avec son fils, un ami de son fils et deux gardiens musulmans, le 9 septembre 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

La synagogue est le point central de toute vie communautaire pour de nombreux juifs sépharades. De nombreuses synagogues boukhariotes sont des logements qui ont été transformés, et des offices ont lieu au domicile de certaines familles. Bien que de nombreux juifs boukhariotes des États-Unis ne soient pas strictement orthodoxes, ils sont très portés sur la tradition et préfèrent les synagogues orthodoxes.

« Les juifs boukhariotes ont été déchus de leur religiosité dans l’ex-URSS, mais en arrivant en Amérique, ils se sont cramponnés à leurs traditions »

« Les juifs boukhariotes ont été déchus de leur religiosité dans l’ex-URSS, mais en arrivant en Amérique, ils se sont cramponnés à leurs traditions », explique Meirov.

Ce qui maintient la communauté, c’est probablement l’endogamie. Rares sont ceux qui épousent quelqu’un qui n’est pas de la communauté boukhariote, et les mariages mixtes (avec des non-juifs) sont rarissimes.

« Nous sommes tous amis, nous sommes une famille », affirme le rabbin Ilan Meirov, le grand frère de Yaniv, et l’un des rabbins de Beth Gavriel.

Ces dernières années, les préoccupations pèsent sur la communauté. Avec le nombre d’étudiants qui augmente, la communauté croule sous les frais de scolarité et sur l’engagement de sa jeunesse. Elle est exposée aux abus de drogues et d’alcool, chose qui n’existait pas à Boukhara, selon les membres de la communauté. Il y a quelques semaines, quatre jeunes sont morts d’une overdose, selon Nektalov, le rédacteur.

Ces défis ont contraint la communauté boukhariote à regarder à l’extérieur de ses cercles. En 2013, l’association de protection de l’enfance juive a aidé à lancer un programme appelé le Young Bukharian Leadership Institute pour aider les étudiants boukhariotes et les jeunes actifs à développer des compétences en leadership pour se rallier à la communauté juive globale.

Lev Leviev, au centre, écrit dans un rouleau de Torah avec le rabbin Eliyahu Yaakov, à droite, et Moshe Yaalon, alors ministre de la Défense, à Jérusalem, le 23 mars 2014. (Crédit : Israel Barddougo/Congrès mondial des juifs de Bukhara/JTA)

Lev Leviev, au centre, écrit dans un rouleau de Torah avec le rabbin Eliyahu Yaakov, à droite, et Moshe Yaalon, alors ministre de la Défense, à Jérusalem, le 23 mars 2014. (Crédit : Israel Barddougo/Congrès mondial des juifs de Bukhara/JTA)

L’an dernier, Beth Gavriel est devenu la seconde synagogue boukhariote à rejoindre le réseau des communautés orthodoxes de l’Orthodox Union (OU). Kehilat Sephardim of Ahavat Achim a intégré le réseau en 2016. L’OU cherche aussi à renforcer les relations entre les communautés boukhariotes et le Conseil national de la jeunesse des synagogues, le département de la jeunesse de l’OU, plus connu sous son acronyme NCSY. En mars, les juifs boukhariotes ont, pour la première fois fait le voyage pour Albany, la capitale de l’État de New York pour promouvoir les questions importantes pour leur communauté.

« Servir dans une synagogue est un moyen d’accéder à la variété des programmes proposés par l’OU », explique Yehuda Friedman, le directeur régional de l’OU Queens.

Sur le plan politique, les chefs de communauté boukhariotes ont créé leur propre lobby, Alliance for Bukharian Americans, pour représenter les intérêts de la communauté devant les gouvernements locaux et fédéraux. L’objectif est d’avoir une voix pour tous les Américains boukhariotes, non seulement à New York, mais dans l’Arizona, le Colorado et la Floride.

Une juive boukharienne présente sa cuisine pendant un évènement communautaire à Kiryat Gat, en Israël, le 3 novembre 2014. (Crédit : autorisation de Bukharim.com/JTA)

Une juive boukharienne présente sa cuisine pendant un évènement communautaire à Kiryat Gat, en Israël, le 3 novembre 2014. (Crédit : autorisation de Bukharim.com/JTA)

Les objectifs de l’Alliance sont d’obtenir des financements pour les écoles juives, des bourses pour les activités extra-scolaires, pour les centres communautaires et les institutions éducatives et pour « défendre la sécurité et le bien-être de l’État d’Israël », selon le communiqué officiel de la mission.

« Nous devons nous faire entendre dans la sphère politique », explique Simcha Mushayev, un dirigeant communautaire impliqué dans le comité d’action politique.

L’organisation-cadre de la communauté est le Congrès des juifs boukhariotes aux États-Unis et au Canada. »

Maury Litwack, directeur de Teach-Nys, une initiative de l’OU, a travaillé avec l’Alliance for Bukharian Americans sur la promotion des écoles. Il a souligné que la communauté se mobilise rapidement et implique des élus.

« Nous sommes ravis de nous associer à une communauté qui soit à la fois ancrée dans ses traditions et avant-gardiste, investie dans son avenir », a déclaré Litwack.

(Cet article a été parrainé et réalisé en collaboration avec l’Orthodox Union, l’organisation-cadre du judaïsme orthodoxe la plus importante du pays, qui s’attelle au renforcement de la communauté juive, et qui est la voix du judaïsme orthodoxe d’Amérique du nord.)