Une semaine après que le Premier ministre Benjamin Netanyahu ait remporté les élections, il semble de plus en plus probable qu’il a peut-etre perdu quelque chose de plus important que sa victoire dans la dure bataille pour un quatrième mandat.
 
Netanyahu a remporté une victoire suffisamment large pour s’assurer une coalition de droite sans lacunes idéologiques ou politiques significatives parmi ses membres, un soulagement après l’expérience de son dernier gouvernement, qui était divisé par des vues très divergentes.

Mais ses adversaires ont remporté aussi une sorte de victoire, offerte par la propre stratégie de campagne de Netanyahu, dans laquelle il en a peut-être trop fait.

C’est cependant la Maison Blanche, et pas le parti de l’Union sioniste qui ont travaillé le plus difficile à capitaliser sur les faux pas de Netanyahu, même si la stratégie américaine peut s’avérer aussi perdante.

Dans le sillage de l’avertissement de Netanyahu le jour du scrutin que « les Arabes viennent voter en grand nombre », les défenseurs du Premier ministre ont insisté que Netanyahu n’avait pas joué sur la corde raciste, mais plutôt fait part d’un fait politique simple : les Arabes ne votent généralement pas pour la droite, et un taux de participation plus élevé chez les electeurs de gauche et les Arabes constituait un danger pour le camp de la droite.

La phrase de Netanyahu était maladroite, reconnaissent ses défenseurs, mais certainement pas raciste, soutiennent-ils.

Le seul problème avec cette défense est que l’appel à voter « en masse » est venu d’un des politiciens les plus experimentés politiquement et prudents qu’Israël n’ait jamais connus, un homme beaucoup trop sensible pour n’avoir pas remarqué qu’il avait mis en garde contre les « Arabes » exerçant leur droit de vote plutôt que, disons, des « gauchistes » ou des « anti-sionistes » avec qui on peut être en désaccord sur des questions de fond.

Plus important encore, cette remarque n’était pas improvisée ; elle a été prononcée dans un discours préparé à un moment crucial de la campagne.

Et l’auteur de ces lignes a été parmi les millions d’Israéliens qui ont reçu le SMS suivant de la campagne du Likud le jour du scrutin : « Triplement de l'[augmentation] du taux de participation chez les Arabes ! La crainte devient réelle : Abbas et le financement américain conduisent les Arabes aux urnes. Aller voter ! »

Un autre SMS que j’ai reçu du Likud citait une information selon laquelle « le Hamas appelle les Arabes en Israël à sortir et à voter ! »
 
En d’autres termes, la remarque de Netanyahu a été soutenue par une campagne nationale de SMS qui mentait effrontément à ses électeurs – nous savons maintenant que le Likud n’avait aucune information montrant une multiplication par trois de la participation arabe, qui de toutes façons aurait été une impossibilité mathématique – et a consciemment cherché à lier la notion de droit de vote des Arabes israéliens avec le groupe terroriste du Hamas.

Ce fut un choix mûrement réfléchi, pas un « hébraïsme » ou un « choix malheureux de mots », comme certains l’ont prétendu.

Dans sa campagne pour les voix de l’extrême droite, Netanyahu a compris que les « Arabes » ont joué un rôle important d’épouvantail – et il a eu raison, compte tenu de l’accroissement apparent de la participation à droite dans les dernières heures avant la fermeture des bureaux de vote.

La stratégie ne jouait pas simplement sur la corde raciste ; Netanyahu a lié la politique des Arabes israéliens à la politique palestinienne, disant essentiellement que les votes des Arabes israéliens font front dans le conflit avec les Palestiniens.

L’insistance de Netanyahu dans les jours qui ont suivi, selon laquelle il n’avait pas mis en garde contre le vote des Arabes en tant que tel, mais contre une campagne organisée et financée par l’étranger, ne tient tout simplement pas compte de la teneur réelle des déclarations du Likud ni de l’organisation déliberée investie dans l’effort.

Un problème similaire auquel les défenseurs de Netanyahu font face concerne sa déclaration pré-électorale sur l’Etat palestinien. Netanyahu n’a pas, insistent-ils, exclu un Etat palestinien dans l’absolu.

Si on examine attentivement ce qu’il a dit, et qu’on le compare avec les conditions qu’il exige depuis longtemps pour tout futur Etat palestinien, il y a des façons de combler ses précédents engagements et ses déclarations électoralistes.

Dans un sens sémantique pur, c’est vrai, mais encore, il ignore le facteur le plus important dans l’équation : Netanyahu lui-même.

Netanyahu savait ce qu’il faisait. Il essayait de convaincre les électeurs de HaBayit HaYehudi de voter Likud, et donc laissait entendre qu’il rejetterait catégoriquement un Etat palestinien.

Et la défense de Netanyahu ne parvient pas à convaincre, parce qu’il a manifestement voulu être mal compris dans la manière même de certains de ses défenseurs qui affirment maintenant qu’il a été mal compris.

Ces observations ne sont pas des attaques contre le Premier ministre venant de la gauche. Les électeurs de HaBayit HaYehudi étaient la cible de cette rhétorique de dernière-minute, même si son contenu parlait des Arabes israéliens.

Si ces derniers se trouvent carrément mis de côté du corps politique israélien par le Premier ministre en exercice; les premiers ont été floués sur la question la plus fondamentale de leur identité politique – du moins si on croit les pseudo-rétractations post-électorales de Netanyahu sur l’Etat palestinien.

La Maison Blanche met le paquet

Il est significatif que la gauche israélienne, au-delà des communiqués de presse peu impressionnants, n’a pas réussi à réagir sur ce glissement rhétorique, seule vraie faiblesse de Netanyahu dans cette semaine triomphale.

Il n’y a pas eu de conférences, pas de manifestation, pas d’action politique du tout. Depuis une semaine, l’opposition pressentie s’est déjà endormie.

C’est un échec pour la gauche, en particulier d’autant plus que son taux de participation électorale, était tellement meilleur que lors des élections précédentes.

La plus grande erreur stratégique de la gauche dans cette élection peut avoir eu lieu le lendemain du scrutin, alors qu’il etait devenu clair qu’elle avait été à la hauteur. Elle n’a pas réussi à pousser de façon convaincante le récit de sa réhabilitation spectaculaire aupres d’une base désespérée afin de maintenir leur enthousiasme et fixer des marques vers de futures victoires.

Au lieu du leader de l’Union sioniste Isaac Herzog, le premier à profiter des acrobaties verbales de Netanyahu fut la Maison Blanche de Barack Obama.

La rhétorique de Washington à propos de Netanyahu a été soigneusement construite.

Dans son appel téléphonique avec le Premier ministre, le président américain a réaffirmé son engagement absolu à la coopération sécuritaire entre les États-Unis et Israël – pas par amour pour Netanyahu, bien sûr, mais parce qu’il s’agit un élément clé de la stratégie de l’Amérique pour la stabilité au Moyen-Orient – puis s’est mit alors à rappeler presque chaque principe convenu dans le traitement américano-israélien de la question palestinienne.
 
Voici le message de la Maison-Blanche : Israël occupe un autre peuple depuis près de cinq décennies; le Premier ministre d’Israël ne peut pas dire à ses électeurs une chose et une autre au monde; quand il s’agit des aspirations palestiniennes, l’Amérique ne se tiendra pas aux côtés d’Israël dont les intentions sont immorales aux yeux de l’Amérique.

Le président américain Barack Obama et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à la Maison Blanche (Crédit : Avi Ohayon/Flash 90)

Le président américain Barack Obama et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à la Maison Blanche (Crédit : Avi Ohayon/Flash 90)

Il ne fait aucun doute à certains que l’escalade de la crise sur les Palestiniens est destinée à affaiblir Netanyahu en tant que critique de l’accord imminent sur l’Iran. Et il y a peu de doute que son élan provient au moins une partie de l’animosité personnelle profonde de l’administration envers Netanyahu (qui est réciproque).

En ce sens, les Palestiniens sont à nouveau utilisés cyniquement sur la scène mondiale par des puissances qui n’ont pas vraiment l’intention (ou, plus important, le savoir-faire) pour leur accoder l’indépendance.

Mais ce n’est pas seulement cela. L’histoire d’Israël est trop proche de la politique et de la religion américaines, de l’identité des Juifs américains, de la tradition bicentenaire du Restaurationisme protestant americain, et même de l’idée que les pères fondateurs de la nouvelle Amérique devait devenir, pour que les hommes politiques américains l’ignorent.

Une grande partie de l’engagement de la Maison Blanche sur la question israélo-palestinienne au cours des dernières années a en fait sapé la position de l’administration.

Mais tout a été authentiquement ressenti, tiré par des idéaux et un sens de l’engagement et de la responsabilité pour le comportement israélien qui, pour le meilleur et pour le pire, est profondément enraciné dans l’histoire de l’Amérique.

Il est difficile d’offrir désormais un argument convaincant, du point de vue de l’administration Obama, pour ne pas lancer un assaut à vive allure contre Netanyahu sur la question palestinienne. Le président le veut, et il n’y voit pas d’inconvénients évidents.

Eh bien, il y a un petit inconvénient, et il a beaucoup à voir avec la raison pour laquelle Netanyahu a remporté l’élection de la semaine dernière.
 
Les électeurs israéliens n’aiment pas vraiment Benjamin Netanyahu personnellement. Il vit somptueusement dans un pays avec des disparités croissantes de revenus (les dizaines de milliers de dollars dépensés en sushi pour sa résidence, à la charge du contribuable, ne seront pas oubliés si rapidement).

Il est a ce poste depuis six longues années, et beaucoup de gens, y compris à droite, sont tout simplement fatigués de voir son visage. Mais Netanyahu a une qualité qui attire irrésistiblement de nombreux Israéliens : il est un sceptique.

Il pense qu’on ne peut pas négocier avec le groupe terroriste de l’Etat islamique, pas plus qu’avec le Hezbollah, l’Iran et le Hamas, ni même les « contenir ». Il faut leur résister et les combattre sans quoi ils vont s’étendre et détruire des parties sans cesse croissantes de la région.

Le président égyptien Abdel-Fattah al-Sissi est d’accord. Tout comme les Saoudiens, les Jordaniens, et autres autocrates arabes lorsqu’on leur pose la question en dehors des caméras.

Et Netanyahu ne pense pas qu’il soit sûr de se retirer de la Cisjordanie. Israël s’est retiré du Sud-Liban en 2000 et de Gaza en 2005 ; les deux sont maintenant des enclaves de groupes islamistes non-étatiques qui ont sacrifié le bien-être de leurs peuples sur l’autel de leur guerre sans fin contre Israël.

Un retrait de la Cisjordanie donnera le même résultat, disent aux sondeurs une grande majorité des Israéliens.

Alors que le Moyen-Orient s’éloigne progressivement de l’imaginaire populaire des Américains, parce que l’Amérique est sûrement mais lentement en train de se retirer, un sentiment plus dangereux et plus effrayant se développe dans l’imagination israélienne – en partie à cause du sentiment que l’Amérique se retire, et que le rôle de stabilisation traditionnel de l’Amérique n’est pas assumé par quelqu’un d’autre.

Donc, les Israéliens ont voté pour le faucon de droite sceptique qui explique sans ambages et publiquement que les choses vont mal dans la région, plutôt que pour les dirigeants de gauche qui continuent à exhorter à garder la foi dans la capacité de la politique palestinienne à procéder à des retraits territoriaux réciproques avec les Israéliens et en paix.

Si on examine les résultats de mardi dernier d’un point de vue stratégique, ils mènent à une conclusion étonnante : dans un certain sens limité, mais cependant important, Obama a contribué à ouvrir la voie à la victoire de Netanyahu.

C’est la perception généralisée de ce retrait américain, engendrée par la conviction que l’administration Obama utilise de manière minimaliste la puissance américaine à l’étranger, qui a influencé de manière importante les Israéliens et les a poussés à choisir la marque de fabrique de Netanyahu : scepticisme allié au souci de la sécurité.

Il est difficile d’annoncer puis d’ignorer la « ligne rouge » en Syrie, d’avoir aucun des gouvernements de l’Ouest-alignés de la région avoir confiance dans la volonté de l’Amérique d’empêcher l’arme nucléaire iranienne, et de prouver sans cesse au cours d’innombrables engagements, l’aversion profonde de l’Amérique à s’engager dans toute action coûteuse dans la région – et puis s’attendre que les acteurs régionaux comme Israël mettent leur propre sécurité et leur futur en jeu pour satisfaire les impulsions morales de l’Amérique, qui sont si nobles.

En d’autres termes, l’administration Obama peut rouler Netanyahu dans la boue tant qu’elle le veut mais jusqu’à ce qu’elle réussisse à convaincre l’électorat israélien et ne garantira pas qu’un retrait de Cisjordanie ne tournera pas du tout comme le retrait de Gaza, Netanyahu demeurera essentiellement intouchable.

Et tant qu’elle insistera pour mettre l’accent sur la distraction – Netanyahu – plutôt que l’obstacle réel – la conviction de l’opinion publique israélienne que sa sécurité ne peut être assurée que si Tsahal contrôle la Cisjordanie – elle continuera à perdre son capital politique, son temps ainsi que son emprise étonnamment faible sur le conflit.

Et c’est cela l’inconvénient.

Et l’élection israélienne a peut-être été capitale après tout – ou au moins elle a servi de clarification. La relation israélo-américaine est peut être « inébranlable », mais cela ne signifie pas qu’elle n’est pas âpre et dysfonctionnelle.

Sur la question palestinienne, l’attention du monde sur Netanyahu peut être compréhensible, mais Netanyahu, l’homme, n’est pas la raison de ses réélections continuelles, un fait dont le monde, et la Maison Blanche, ne tiennent pas compte aux risques et aux périls des Palestiniens.