« Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Président du Sénat,
Monsieur le Président de l’Assemblée Nationale,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Madame et Messieurs les Anciens Premiers Ministres,
Mesdames et Messieurs les Elus,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs les Représentants des cultes,
Mesdames et Messieurs,

Pour que notre échange de ce soir ne soit pas empreint seulement de gravité, permettez- moi d’évoquer ce visiteur d’un zoo qui voit dans la même cage un spectacle biblique : un loup et un agneau ensemble ! Le visiteur étonné demande au gardien : c’est miraculeux, comment faites–vous ? Oh c’est simple, tous les matins, on change l’agneau !

Dans la vraie vie, l’être humain est à la fois loup et agneau et on ne peut pas diviser le monde entre gentils et méchants. Chacun défend les valeurs auxquelles il croit. Mais défendre une idée ne doit pas autoriser à l’imposer de force à autrui !

L’an dernier, en ce même lieu, nous rappelions avec une profonde tristesse la mémoire des victimes de janvier 2015, caricaturistes, policiers et Juifs, assassinés pour ce qu’ils étaient. Une violence ciblée, une violence impitoyable, une violence inimaginable.

La réaction du peuple français le 11 janvier fut impressionnante d’émotion, de grandeur.

Mais notre pays n’avait sans doute pas complètement compris ou admis qu’il était entré en guerre, une guerre qui lui est imposée, une guerre qui mise sur la terreur pour obtenir cet horrible concept de la soumission.
Les Juifs sont souvent les premières victimes de la barbarie, mais ils ne sont jamais les seuls. Frantz Fanon l’exprimait en ces termes : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, tendez l’oreille : on parle de vous. »

Et ce fut le 13 novembre. Cette fois, tous les Français étaient visés, sans exception.
Et nous devons à nouveau pleurer, pleurer 130 morts et tant de blessés, jeunes pour la plupart, victimes des mêmes fous d’Allah !

Le 13 novembre fut un crime de masse contre la jeunesse, contre la culture, contre la liberté, un crime de masse contre la France.

Après ce 13 novembre notre pays a compris. Par votre voix, Monsieur le Président, la France a nommé l’ennemi : le terrorisme islamiste.

Chacun sait que nous vivons désormais sous la menace de nouveaux attentats. Chacun comprend que ce qui est en jeu, c’est notre mode de vie, notre culture, notre vision du monde.

Au nazisme et autres génocides du XX° siècle, succède au XXI° siècle l’horreur djihadiste et ses décapitations.

La France n’est pas le seul pays frappé par cette barbarie. Ce sont les mêmes terroristes, qui au nom d’Allah, ont frappé au Bataclan et aux terrasses des cafés à Paris et à Tel Aviv, ce sont les mêmes terroristes qui, au nom d’Allah, ont frappé sur tous les continents : d’Ankara à Bombay, de Copenhague à Djakarta, de Mombassa à Tunis, de San Bernardino à Tombouctou ou Ouagadougou !

Ils tuent, détruisent, ravagent des pays, sèment la ruine et le malheur. Ils violent, lapident, décapitent. Ils attaquent au couteau, à la Kalachnikov ou à la voiture-bélier.

Et leurs premières victimes, en nombre, sont des Musulmans. Pas un jour sans attentat, pas un jour sans de nouvelles victimes !

Cet ennemi n’accepte aucune autre vision de l’Islam que la sienne, et a fortiori aucune autre religion.

Cet ennemi déteste notre modernité, notre musique, notre façon d’être. Il ne supporte pas l’égalité entre hommes et femmes, la liberté d’être athée, ou pas, celle de changer de religion ou, plus simplement, la liberté de boire, de rire et de flirter à la terrasse d’un café.

Cet ennemi sanctifie la mort. Il méprise la vie.

Sa propagande, et sa maîtrise de l’internet sont redoutables.
En quelques semaines, il parvient, via internet, à embrigader de jeunes Musulmans, voire de jeunes Chrétiens, ou Juifs, garçons, ou filles, en quête de spiritualité autant que d’émotions fortes. Ils trouvent dans le djihad une réponse à leur mal-être.

Ici, nous, Français juifs, avons longtemps été seuls, aux avant-postes.

Monsieur le Président, vous connaissez notre situation et vos discours sont chaleureux, amicaux. Nous vous sommes reconnaissants de vos paroles et aussi de vos actes. Au-delà de votre personne, la puissance publique s’est mobilisée, en cette période difficile, de façon remarquable.

Les gouvernements précédents étaient dans les mêmes dispositions : La France a l’une des législations les plus protectrices contre l’antisémitisme, contre le négationnisme et contre le boycott.

Des policiers, des gendarmes, des soldats protègent nos synagogues et nos écoles. Je veux, ce soir, leur exprimer notre très profonde gratitude.

Pour autant, notre situation n’est guère enviable.

Depuis quinze ans, nous sommes les victimes de 500 à 1.000 actes antisémites chaque année, soit la moitié de tous les actes xénophobes commis en France alors que nous représentons moins de 1% de la population.

Et certains de ces actes étaient des meurtres : Ilan Halimi, dix ans déjà, et à l’époque pas un appel, même anonyme, à la police d’aucun des trente membres du gang.

Autres victimes, le fils et les petits enfants Sandler et Monsonego de Toulouse, souvenez- vous, à bout portant.

Et Yohav, Yohan, Philippe, et François-Michel à l’Hyper Cacher !

Ne pas oublier, combattre l’indifférence, la banalisation, c’est aussi notre devoir !

Je ne crains pas de répéter des propos déjà tenus : aujourd’hui, nous, Français juifs, sommes en danger quand nous portons la kippa dans le métro ou dans certains quartiers.

Aujourd’hui, nous ne pouvons pas envoyer nos enfants dans de nombreuses écoles de la République. Nos enfants y sont insultés ou battus.

Aujourd’hui, seulement un tiers des enfants juifs sont scolarisés dans le secteur public.

Pendant trop longtemps, l’école de la République n’a pas pris la mesure de ses territoires perdus. Pendant trop longtemps on n’a pas nommé les choses.

Monsieur le Premier ministre, quand verrons-nous des propositions révolutionnaires pour que l’école publique redevienne l’école de la République ?

Nous vivons une vie retranchée. Nous avons le sentiment angoissant d’être devenus des citoyens de deuxième zone. Cet ostracisme isole et traumatise. Mais est-ce la faute des Français juifs si ce communautarisme progresse ?

Cette angoisse, je ne suis pas seul à la ressentir. Chaque année, plusieurs milliers de Français juifs quittent leurs racines, leurs parents, leurs amis, leur travail, leur culture et leur histoire.

Quelle tristesse pour eux ! Quelle tristesse pour la France !

Monsieur le Premier ministre, dans le pays qui a accordé la pleine citoyenneté aux Juifs dès 1791, quand pourrons-nous, à nouveau, vivre sans crainte notre judéité ?

Les attentats et les actes antisémites nous disent quelque chose sur l’état de la France : notre société est en souffrance. Le statut des Juifs est un indicateur de l’état des pathologies sociales.

Notre société est en souffrance, elle qui a permis que des citoyens français, nés en France, éduqués dans les écoles de la République soient les auteurs d’attentats et de tant d’actes antisémites. Quel échec pour les gouvernements qui dirigent notre pays depuis des décennies et qui ont laissé se développer la haine d’autrui !

Les maux qui rongent notre société sont connus. Il y a, bien sûr, les problèmes économiques. Mais ce n’est pas tout. Notre société doute d’elle-même. Elle rejette ses élites, elle critique l’Europe. Elle est en quête de repères identitaires, religieux, moraux.

Et sur internet c’est pire encore, avec des messages haineux en hausse exponentielle.
Monsieur le Président, des règles nouvelles doivent être imposées à Facebook, Twitter et Google pour freiner cette évolution. L’état d’urgence doit aussi s’appliquer sur internet !

Ainsi, Pharos l’institution gouvernementale de lutte contre la cybercriminalité devrait disposer de plusieurs centaines d’employés au lieu des quelques dizaines seulement aujourd’hui.

Un autre symptôme de cette maladie française est la progression impressionnante, insupportable du Front National dont les propositions démagogiques sont dangereuses pour la France.

Le Front National joue sur les peurs et les angoisses de notre temps pour grossir ses rangs, tout comme ses ancêtres avaient joué, dans les années 1930 et 1940, sur les peurs et les angoisses de la défaite.

Derrière un nettoyage de façade, c’est dans ce parti que l’on trouve les nostalgiques de Pétain, de Vichy et de leur idéologie.

Nous, Français juifs, avons gardé un souvenir douloureux de cette période.

Nous devons être exemplaires et sans faille dans le rejet des héritières de Jean-Marie Le Pen.

Notre société est en souffrance. Il est urgent de redonner de l’espoir à notre jeunesse.

Si les maux sont connus, les remèdes sont moins évidents. Nos pays voisins ont, tous, pourtant, montré leur capacité à changer, à casser les privilèges et les situations acquises.

Faut-il vraiment comme le pensait Raymond Aron attendre une révolution pour réaliser des changements dans notre pays ?

Il arrive aussi que des mesures soient annoncées mais, un an plus tard, ne sont toujours pas effectives. Je pense au passage dans le droit commun des délits racistes ou antisémites qui continuent de relever du droit sur la presse. De même, la publication au niveau national de toutes les condamnations pour racisme et antisémitisme n’est toujours pas réalisée.

Les forces rétives au changement sont nombreuses, y compris en matière de sécurité. Elles invoquent les principes, les droits de l’homme. Leurs considérations sont respectables, tout comme l’était le pacifisme des années 1930, qui a empêché les démocraties de se protéger contre le nazisme quand il en était, peut-être, encore temps.

L’avenir que nous voulons offrir à notre jeunesse impose de trouver des solutions libérées des si regrettables, des si absurdes, des si passéistes clivages partisans ou religieux.

Monsieur le Premier ministre, la France est le pays où vit la plus grande population juive d’Europe, mais aussi la plus grande population d’origine arabe ou de confession musulmane.

Unissons nos efforts pour que cette diversité soit féconde et exemplaire !

Les attentats frappent de nombreux pays. Parmi eux, il y a Israël, un pays ami de la France.

Les évolutions démographiques et le caractère à la fois juif et démocratique de l’Etat d’Israël imposent que soit trouvée une solution négociée de deux Etats vivant côte à côte dans la paix et la sécurité.

Je sais, nous le savons, il n’y a pas de désir plus ardent pour le peuple d’Israël que celui de vivre en paix avec ses voisins. Je ne doute pas que le peuple palestinien soit dans les mêmes dispositions.

Nul n’échappe aux critiques, et la démocratie israélienne est souvent sévère envers son gouvernement. Mais en France, particulièrement à l’extrême gauche, mais pas seulement, Israël est souvent soumis à une grille de lecture déformante et injuste. On voit même d’anciens ambassadeurs de France appeler, sans vergogne, oui, sans vergogne, à une coalition contre Israël !

Dans cette grille de lecture, on aime Israël en victime et on déteste Israël s’il se défend. L’assaillant qui commet une attaque au couteau en France est un terroriste. Si l’attaque a lieu en Israël, le terme de terroriste disparaît.

On fait d’Israël le Juif des nations, l’unique cible au monde d’un processus de dé- légitimation.

Cet antisionisme se fonde sur l’angélisation de la cause palestinienne et la diabolisation d’Israël.

Il n’y a qu’un pas de la détestation d’Israël à l’hostilité aux Français juifs.
Il a été franchi dans plusieurs manifestations où l’on a appelé aux meurtres des Juifs et qui se sont terminées par l’attaque de synagogues.

Les antisionistes se trompent d’ennemi !

Qui détruit la Syrie ? Qui a détruit la Libye, l’Irak ? Qui opprime les femmes, et les homosexuels ?

Pourquoi des Etats gorgés de richesses pétrolières maintiennent-ils des régimes féodaux au détriment des libertés ?

Pourquoi n’accueillent-ils pas les migrants ?

Et faut-il vraiment que la France reçoive et couvre d’honneurs leurs dirigeants, et en tout premier lieu le Président de la République islamique d’Iran ?

Cette grille de lecture, la Commission de l’Union Européenne est, hélas, en train de l’adopter à l’encontre d’Israël. Elle a demandé aux Etats-membres l’étiquetage des produits en provenance de Cisjordanie, de Jérusalem-Est et du Golan.

Cette demande est discriminatoire. Les régions du monde où il existe des contentieux territoriaux sont nombreuses, à commencer par le Tibet, ou la partie de Chypre occupée par la Turquie. Elles ne sont visées par aucune demande similaire.

L’étiquetage, c’est « petit joueur ». Si l’Union Européenne et la France veulent s’impliquer davantage dans la résolution du conflit israélo-palestinien, pourquoi s’attaquer à une seule des parties ?

Ne serait-il pas plus efficace, et l’Europe en a les moyens, de promouvoir la démocratie palestinienne, et de veiller à une éducation qui rejette la haine de l’autre.

Et si on veut encourager le dialogue direct, n’est-il pas absurde de voir la France menacer qu’en cas d’échec du dialogue, on donnera raison à l’une des parties en reconnaissant l’état de Palestine?

Nos diplomates ne comprennent-ils pas que, ce faisant, ils réduisent à néant l’incitation à vraiment négocier de chacune des deux parties ?

Au risque d’apparaître incongru, téméraire ou utopique, n’est-il pas plus fondamental de tenir compte des réalités du terrain ? L’une d’entre elles s’impose : Jérusalem est la capitale de l’Etat d’Israël. Pourquoi ne pas reconnaître cette évidence ?

Je veux parler maintenant d’un mouvement qui prétend défendre la cause palestinienne : le BDS : Boycott, Désinvestissement, Sanctions.

Le BDS dispose de moyens humains fournis par l’extrême gauche, et de moyens financiers qui ont une forte odeur de pétrole et de gaz.

Regardons les choses en face. Le BDS a une activité illégale : le boycott est interdit par les articles 205-1 et 2 du code pénal.

Le BDS est injuste : Il frappe indistinctement tout Israël, universités, start-up, oranges, et même le corps de ballet Batsheva.

Le BDS est contre-productif : il contribue à la misère de ceux des Palestiniens qui vivent de leur coopération avec Israël.
Enfin, en qualifiant Israël d’Etat d’apartheid, le BDS veut le ghettoïser, pour le faire disparaître.

Nous n’en voulons plus de ces manifestations, et autres pantomimes qui troublent l’ordre public.

Monsieur le Premier ministre, le BDS doit être interdit. Vous avez toutes les raisons pour prononcer cette interdiction.

Monsieur le Premier ministre, je quitterai la présidence du CRIF dans quelques mois. C’est pour moi l’occasion non pas d’un inventaire de mes erreurs, d’autres, j’espère pas trop nombreux, le feront mieux que moi, mais plutôt d’une réflexion sur mon destin, sur celui de ma famille et sur celui de notre avenir collectif en tant que nation.

Je porte en moi le souvenir du petit Roger Fabre, que j’ai été, enfant de six ans caché chez les bonnes sœurs à Nice, pendant la deuxième guerre mondiale.

Je porte en moi le souvenir de mon père, ancien élève de Yeshiva en Pologne, qui s’était fâché avec Dieu à la suite de la Shoah, qui mettait un point d’honneur à manger le jour de Kippour, mais qui avait remplacé la pratique religieuse par l’amour de la culture Yiddish, et par une immense fierté devant la renaissance de l’Etat d’Israël.

Je porte en moi le souvenir de mes grands- parents, que je n’ai jamais connus, disparus dans les tristes cendres du ciel de Treblinka. Et avec eux ont disparu plus de cinquante membres de ma famille, également gazés et brûlés.

Dans ma jeunesse je ne savais pas ce qu’était une personne âgée. Je le sais aujourd’hui. Dans mon enfance, j’étais menacé et devais me protéger des policiers qui raflaient les Juifs. Aujourd’hui, je suis à nouveau menacé mais ce sont les policiers qui me protègent, et ils ont toute ma reconnaissance.

Je porte en moi aussi l’héritage d’une longue tradition, celle d’un petit peuple qui a traversé tant d’épreuves, tant de persécutions, mais qui n’a jamais cessé de jouer un rôle important dans l’évolution de la pensée, de la science et de la culture. Je ne résiste pas à la tentation téméraire et peut-être contestable de citer Jésus, Marx, et Einstein.

Nous sommes l’un des très rares groupes humains qui ait réussi à préserver sa singularité à travers les siècles. Aujourd’hui, avec moins de 15 millions de Juifs dans le monde, nous sommes peu de chose !

Mais, comme je l’ai proposé à l’ambassadeur de Chine, Juifs et Chinois, réunis, nous représentons près d’un quart de l’humanité !

Nous entendons ce message que la France sans les Juifs n’est pas la France.

Oui nous nous réjouissons que la France accueille un Finkielkraut parmi ses immortels.

Nous nous reconnaissons dans cette République, une et indivisible, qui permet à tous ses citoyens de s’épanouir dans la liberté, l’égalité et la fraternité.

La fraternité n’est pas un principe désincarné, elle est aussi une volonté.

Et je vois chaque jour avec fierté combien cette France que j’aime est en harmonie fusionnelle avec ses citoyens juifs, combien est palpable notre communauté de destin, et notre rapport à l’universel, à l’humanité !

Dans la guerre mondiale qui nous est aujourd’hui imposée, dans cette guerre qui a pour enjeux la liberté, et la dignité humaine, je veux vous dire que j’ai confiance en notre victoire.

J’ai confiance parce que nous n’avons pas d’autre choix que de triompher du fanatisme islamiste, et parce que la France a toujours trouvé les ressources pour surmonter les pires épreuves.

La France saura redevenir l’une des lumières du monde, l’un des pôles de la pensée universelle.

J’ai confiance en notre victoire et j’ai de l’espoir pour l’avenir de nos enfants parce que la France est généreuse et magnifique par son histoire, sa culture et sa diversité.

Oui, soyons confiants dans l’avenir de notre pays.
Vive la République, vive la France ! »

Ce discours a été publié sur le site du Crif.