Je viens tout juste de revenir d’une semaine passée aux Etats-Désunis, où, plus d’un mois après que Cela soit Survenu, le seul sujet de conversation reste quasiment la choquante victoire remportée par Donald J. Trump.

J’avais réservé une chambre dans un hôtel de Floride pour ma première nuit, et la dame de la réception, d’âge moyen, hispanique, gentille, ayant sûrement su évaluer d’où j’arrivais, s’est immédiatement lancée dans une diatribe anti-Trump. Elle m’a demandé : « De quoi on a l’air, depuis Jérusalem ? » sans pour autant attendre une réponse.

« Je ne pense pas que ces dizaines de millions de personnes aient pu voter pour lui. Impossible. Le vote était truqué. C’est de la triche », m’a-t-elle dit dans un torrent de protestations spontanées. Puis, après une pause : « Combien de jeux de clés désirez-vous ? »

Par une sorte d’équilibrage, un chauffeur qui m’emmenait sur le site d’un événement, m’a confié le lendemain que la majorité de ses amis, des ouvriers, avaient donné leur voix à Trump, parce qu’ils ont le sentiment que leurs emplois restent incertains, que la concurrence avec le Mexique est une réelle menace, et qu’ils ne pensent pas qu’Hillary Clinton aurait fait quoi que ce soit à ce sujet, contrairement à Trump.

J’ai rencontré plusieurs personnes qui ont affirmé le connaître, dont certaines plutôt bien. Quelques-unes m’ont parlé de lui en termes positifs, d’autres vraiment pas. Il est ferme, mais juste. Il est profondément déplaisant et indigne. J’ai le souvenir chaleureux d’avoir fait des affaires avec lui. J’ai arrêté de faire des affaires avec lui. Il n’est pas misogyne et il n’est sûrement pas raciste, ce sont les médias de gauche qui vous ont dupé. C’est un homme de jalousies et de ressentiments, et c’est ce dont il a fait son commerce et ce qu’il a libéré pendant la campagne.

Je comprends bien pourquoi certains partisans d’Israël ont été attirés par lui

J’ai tout entendu. Je ne sais pas quoi faire de tout cela. Je sais ce que j’ai vu de lui, dans un grand auditorium à l’occasion d’un discours, au printemps, et ce qui a été diffusé en boucle à la télévision. Le caractère imprévisible, les libertés prises face aux faits, cette manière d’attiser avec talent le ressentiment et l’enthousiasme à la fois.

Je comprends bien pourquoi certains partisans d’Israël ont été attirés par lui. « Quand je serai président, les jours où l’on traitait Israël comme un citoyen de seconde zone prendront fin », avait-il promis au public de l’AIPAC en mars.

Après deux mandats de soutien toujours assorti de diverses mises en garde, voilà un homme qui promettait un appui sans faille à l’Etat juif. Certains membres de sa famille sont juifs. Certains de ses plus proches conseillers sont de fervents défenseurs d’Israël.

Les sondages nous disent que le soutien des juifs a été de 70 %, en faveur de Clinton. Mais qui irait croire un sondage après cette élection, de toute façon ? Pour ce que vaut mon expérience, dans ce qui était sans aucun doute une série non-représentative de conférences et de réunions auxquelles j’ai assisté, j’ai rencontré autant d’électeurs juifs ayant été satisfaits que de mécontents face aux résultats. Et pas un, pas un seul, n’y a été indifférent. Comme pour l’Amérique dans son ensemble, il n’y a pas de demi-mesure.

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J’ai passé une grande partie des huit dernières années à critiquer, d’abord de façon constructive, je l’espère, puis avec un sentiment croissant de futilité, la vision du monde et les politiques conséquentes souvent peu judicieuses adoptées par le président Barack Obama en ce qui concerne Israël et le Moyen Orient.

Obama a prétendu vouloir façonner la région, il a certainement largement critiqué Israël, mais il a aussi souvent tenté de s’en éloigner quand la contribution américaine aurait été la plus nécessaire. Il a été absent, s’en remettant au régime, lorsque les manifestants ont tenté de déchoir leurs oppresseurs iraniens. Il n’est pas intervenu efficacement en Syrie, pas même quand le président Bashar el-Assad a franchi la ligne rouge déclarée de la Maison Blanche, et a commencé à gazer la population. Il a regardé le Printemps Arabe depuis les coulisses.

Il a été également le bénéficiaire catégorique de deux mandats d’Obama

Tout cela a été profondément ressenti en Israël, qui aspire à un rôle américain fort et puissant au Moyen Orient. Mais aux Etats-Unis, les promesses faites par Trump de rendre à l’Amérique sa grandeur ont d’abord résonné en termes de problèmes nationaux.

Il y a eu, c’est indubitable, des électeurs qui ont été sensibles à son engagement de ressusciter l’image des Etats-Unis. Mais de manière bien plus substantielle, Trump l’a emporté grâce aux Américains qui luttent pour trouver et garder un emploi, aux Américains frappés de plein fouet par le déclin industriel que le président sortant avait refusé de simplement appeler par son nom. De manière plus négative, il a remporté le soutien des Américains qui ont été troublés par le libéralisme d’Obama, qui considéraient Clinton de la même manière, qui se sentaient victimisés et abandonnés.

Tous les facteurs se sont combinés pour faciliter la victoire de Trump, le premier d’entre eux étant qu’il s’est trouvé face à Clinton, spectaculairement mal-aimée. Il a également été le bénéficiaire catégorique de deux mandats d’Obama.

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Mon problème avec le président élu, ce ne sont pas ses politiques. Je ne sais pas ce qu’elles seront. Je ne sais pas quelles parties de son discours de campagne prendre au sérieux, et quelle partie ne tiendrait finalement que de la fanfaronnade ou de la grandiloquence.

D’un point de vue étroitement israélien, peut-être que sa présidence s’avèrera bénéfique. Ou peut-être pas. Les premiers signes semblent montrer qu’il sera sensiblement moins indulgent face à l’Iran, et de façon préoccupante plus indulgent face aux implantations sans entraves. Nous devrions voir. Ce n’est pas mon argument ici.

Mon problème est bien plus fondamental : c’est avec Trump, l’homme, vulgaire, intolérant, aux multiples faillites, perpétuellement impliqué dans des poursuites judiciaires, méprisant les femmes. Le prochain leader du monde libre attribue la responsabilité de tous les problèmes aux minorités. Je ne pense pas être paranoïaque en m’offensant, en tant que Juif, de ses propos tenus sur Hillary Clinton et une structure de pouvoir mondiale désireuse de détruire la souveraineté américaine.

Le Trump que nous avons vu jusqu’à présent n’est pas un modèle pour nos enfants

Le président élu Trump, le Trump que nous avons vu jusqu’à présent, n’est pas un modèle pour nos enfants, même s’il est adoré par les siens. Et il est décourageant de se demander quelle sera la proportion de nos jeunes ambitieux qui se penchera sur le parcours de Trump et qui, voyant qu’il a accédé à la présidence, en conclura qu’il est un modèle de réussite.

C’est là la question, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qui est le mieux, un président américain qui au moins semble vouloir publiquement épouser les valeurs que nous nous efforçons d’impliquer à nos enfants, en particulier de traiter les autres comme nous souhaiterions nous-mêmes être traités, mais qui gâche certaines parties essentielles de son travail ? Ou un président américain incarnant des valeurs moins élevées mais qui pourrait, et je souligne cet emploi du conditionnel, s’avérer être plus efficace ?

Ce n’est toutefois pas une question pour nous, Israéliens.

Contrairement à la femme de la réception de mon hôtel en Floride, je pense que toutes ces dizaines de millions de personnes ont voté pour lui. L’Amérique a fait son choix. Nous, en Israël, faisons simplement partie de ceux, et leur nombre est important, qui seront immensément impactés par les conséquences de ce choix.

Pour le bien de l’Amérique, pour le bien de nous tous, où que nous soyons dans le monde, qui considérons l’Amérique comme l’emblème et le défenseur de nos valeurs et de nos libertés, Donald Trump devra se transcender. Même si cela reste peu plausible, nous devons espérer que ce candidat, le plus profondément troublant de tous, trouvera en lui les capacités de devenir, dans le sens le meilleur du terme, présidentiel.