Les jeunes garçons de la yeshiva Shavei Hébron au cœur de la ville respectent un emploi du temps fixe : ils se réveillent à 7h, prient, mangent et ensuite étudient le Talmud jusqu’à midi. Puis ils déjeunent, se reposent, prient, et retournent à la salle d’étude, à 15 heures, pour une heure d’étude plus conversationnelle.

Dans cette classe, appelée Emouna (Foi), l’étude se fait en tandem. Ils se penchent sur un texte intitulé « Bâtir la foi » du Rav Moshe Bleicher, dirigeant du séminaire de leur yeshiva.

Jeudi dernier, quelques heures avant l’enlèvement d’Eyal Yifrach à un arrêt de bus à l’ouest d’Alon Shvut, lui et son partenaire d’étude n’ont pas ouvert le livre.

« Eyal m’a demandé : si tu as un dilemme dans la vie, te bases-tu sur l’émotion ou sur la logique ? », se souvient son colocataire et havrouta (partenaire d’étude) Or Turjeman. « Cette question était étrange, parce que généralement, nous nous restons concentrés sur le livre. »

Après une heure de débat, les deux en concluent qu’il vaut mieux suivre « ce que dicte la vérité » et ce qui est le plus accessible par la logique.

Plusieurs heures plus tard, Yifrach a quitté la yeshiva, et fait de l’auto-stop direction nord pour gagner son domicile à Elad. Ce qui s’est passé ensuite, on n’en connaît qu’une partie et mieux vaut ne pas en débattre pour l’heure.

Les dernières nouvelles de Yifrach et des deux garçons qu’il a rencontrés à la jonction du Gush ce jeudi soir, Gil-ad Shaar et Naftali Frankel, tiennent à un coup de fil désespéré de l’un d’eux murmurant qu’il a été enlevé – un SOS malheureusement écarté des heures durant.

Selon Dovi Weiss, le directeur de la yeshiva, l’incertitude sur le sort de Yifrach – tous les intervenants glissent de temps à autre un mode passé en parlant de lui – est « un moment très difficile pour les étudiants », mais les garçons sont « extrêmement forts ».

Et effectivement, à la fois la peine et l’idéologie de deux de ses amis, qui ont accepté de parler à un groupe de journalistes, apparaissent réelles et honnêtes.

Micky Zivan, 20 ans, qui a immigré en Israël en provenance de New York étant enfant, raconte que lorsque ses parents lui ont demandé qui est Eyal, il leur a répondu : « Eyal est le type de personne que tout le monde voudrait avoir comme frère. » Il décrit un jeune homme arrivé récemment à la yeshiva, en mars, qui a tout de suite placé un bocal de biscuits devant la salle d’étude avec une pancarte disant « Servez-vous ».

Yifrach est « une grande personnalité », et, même avant l’enlèvement, il « ne passait pas inaperçu », ajoute-t-il.

Quant à l’auto-stop, oui, Zivan continue d’utiliser cette méthode de transport. Il en donne pour raison la faible fréquence des bus, mais surtout son sentiment envers la terre. « C’est ma maison », dit-il. « C’est là que je vis. »

Comme pour traverser la rue, il serait prudent « de regarder des deux côtés » avant de s’engouffrer dans une voiture avec un inconnu, mais cela n’empêche pas les gens de voyager de cette manière.

Or Turjeman s’exprime lentement. « Il est très difficile pour moi de parler », dit-il. « Tout cela s’est passé il y a si peu de temps. » Se référant à Yifrach, son compagnon de chambre, comme « mon ami, mon frère », il raconte que le jeune homme donnait l’impression que rien dans leur chambre ne lui appartenait. Comme tout le monde dans la yeshiva, Eyal était à la « recherche de la vérité, et de son rôle en tant que Juif dans le monde ».

Les garçons semblent résolument indifférents sur la controverse entourant l’emplacement de la yeshiva, située rue Shuhada à Hébron, dans une bâtisse de cinq étages construite par un Juif turc, Avraham Ramano, en 1879. Elle est gardée comme une forteresse par les troupes militaires. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’armée a décidé de fermer la route à toute circulation de Palestiniens.

Les jeunes n’abordent pas non plus la question des échanges de prisonniers, se tournant vers leur directeur, selon lequel, si le rachat des otages et de prisonniers de guerre est une valeur sacrée dans la tradition juive, « à notre grande consternation, tous les échanges d’otages, et il y en a eu beaucoup… n’ont entraîné qu’une recrudescence du terrorisme. »

Aujourd’hui, dit-il, « c’est pas la question ».

Le sujet est bien Yifrach et la façon dont sa situation a, de leur point de vue, a unifié le pays. Zivan parle d’un jeune homme de 19 ans fort de corps et d’esprit.

« Quel que soit le message [voulu par] ceux qui l’ont pris, lui, Gil-ad et Naftali, il est évident qu’ils n’ont pas réussi, et ne réussissent pas, en raison de cette force, à travers Israël. L’unité. L’amour. De gauche à droite, de la droite, du religieux, du non-religieux. »

Zivan pointe que le vide laissé dans leur chambre de sept personnes par son absence est particulièrement douloureux. « Entre les gars, c’est comme une confrérie. Chacun prend soin l’un de l’autre », a-t-il dit.

Résumant ses sentiments face à l’incertitude et les vaines recherches, Zivan cite lentement : « Donc : la douleur. Il nous manque. Il est difficile de ne pas le sentir. Son sourire. C’est un type drôle. Il a une belle voix. Il aime chanter. Dans le même temps, nous sommes forts. Nous nous aidons les uns les autres. »