Quand, en janvier 2011, un membre de l’enquête britannique sur l’Irak lui a demandé quelle formation elle avait suivi avant de partir pour l’Irak huit ans auparavant, Emma Sky n’a pas su quoi répondre.

« J’essaye de penser quel cours d’une semaine vous pourriez fréquenter avant d’occuper le pays de quelqu’un d’autre », se souvient-elle.

« C’était une question un peu folle, mais à la réflexion, je pense que mes dix années en Israël/Palestine m’ont fait connaître des moments si incroyables, et que cela m’a permis de développer mes instincts sur la façon d’aborder les choses en Irak ».

Répondant à une requête du gouvernement britannique qui recrutait des volontaires pour reconstruire le pays après la chute de Saddam Hussein en juin 2003, la petite employée du British Council a été propulsée aux fonctions de responsable de l’ensemble de la province de Kirkouk, où les Kurdes et les Arabes luttaient pour s’approprier la domination de ce territoire riche en pétrole.

Dans son nouveau livre, The Unraveling: High Hopes and Missed Opportunities in Iraq (Public Affairs, 2015), Sky décrit une décennie d’épreuves et de tribulations en Irak occupé, d’abord en tant que coordonnatrice pour le gouvernorat de la province septentrionale de Kirkouk sous l’Autorité provisoire de la Coalition (2003-2004), puis, trois ans plus tard, en tant que conseillère politique pour le général Ray Odierno, qui commandait les forces américaines dans le pays (2007-2010).

Le livre de Sky, décrit par un critique littéraire du New York Times la semaine dernière comme un « livre de souvenirs important et dérangeant » est avant tout un hommage aux forces américaines aux côtés desquelles elle a servi en Irak.

Emma Sky (DR)

Emma Sky (DR)

L’ouvrage oscille entre la satisfaction après avoir remporté des succès mineurs dans un pays désespérément fragmenté, et la profonde frustration devant l’échec ultime de l’Amérique à préserver la démocratie embryonnaire de l’Irak.

Sous la présidence de Barack Obama, désireux de mettre fin à l’implication de l’Amérique dans le pays aussi rapidement que possible, l’administration a en effet remis l’Irak à un gouvernement chiite sectaire fidèle aux Gardiens de la Révolution iranienne, sacrifiant de nombreuses vies humaines et de vastes ressources financières dans le processus, comme le décrit Emma Sky.

Le kibboutz était “la société idéale”

Né d’un père juif qu’elle n’a jamais connu, Sky a déclaré au Times of Israel que ce fut sa quête d’identité en tant que jeune femme qui l’avait d’abord attiré en Israël. « Dans vos années de jeunesse, vous êtes toujours à la recherche de l’endroit où vous appartenez, » assure-t-elle.

Après avoir terminé le lycée, Sky a décidé de rejoindre, en tant que volontaire, le kibboutz Kfar Menachem, la communauté établie par le groupe de jeunes socialistes Hashomer Hatzair en 1939 et situé à mi-chemin entre Jérusalem et la ville côtière d’Ashkelon.

« Pour moi, c’était la société idéale, une communauté imaginée ».

Sky se souvient de son expérience, qu’elle a partagée avec des bénévoles scandinaves, des adolescents israéliens défavorisés des villes en développement, et des soldats de Nahal, un programme combinant le service militaire et le bénévolat communautaire.

« Imaginez : vous êtes, avec un groupe de jeunes gens, en train de discuter vraiment du sens de la vie. Ces débats, à propos du refus de faire le service militaire ou de la possibilité de rejoindre une unité afin de la modérer, se tenaient alors que j’étais très jeune et influençable, » se rappelle-t-elle.

Des soldats israéliens de l'unité "Nahal Haredi"en exercice, en août 2013 (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)

Des soldats israéliens de l’unité « Nahal Haredi »en exercice, en août 2013 (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)

Sky avait tout juste commencé ses années d’études à Oxford, d’abord en lettres classiques puis en études du Moyen-Orient, lorsque la première Intifada a éclaté en décembre 1987. Elle a ensuite décidé que son but dans la vie serait « d’aider à apporter la paix au Moyen-Orient ».

« A l’époque je ne savais pas comment m’y prendre, mais je savais que c’était le but auquel je souhaitais me consacrer, » dit-elle.

Les espoirs de paix brisés

Cette détermination l’a amenée à revenir dans la région, et elle a commencé à faire du bénévolat avec les ONG palestiniennes en Cisjordanie.

Lorsque les accords de paix d’Oslo ont été signés en septembre 1993, elle était employée au British Council et elle a mené des projets de renforcement des institutions de l’Autorité palestinienne naissante, ainsi que des programmes de rapprochement des civils israéliens et palestiniens.

« Je pensais que je ferais ça pendant cinq ans, jusqu’à la paix et la coexistence de deux Etats. Ainsi, après une décennie passée là-bas, lorsque la seconde Intifada a éclaté, cela m’a affectée et je suis partie, » raconte Emma Sky.

Lorsque la première guerre du Golfe a éclaté en août 1990, Sky était une pacifiste passionnée pressée de passer à l’action. Elle a d’abord signé pour officier comme bouclier humain, déterminée à protéger la population irakienne des frappes aériennes de la coalition. Elle ne s’est toutefois jamais rendue sur place.

L’assassinat d’Yitzhak Rabin a marqué un tournant pour Sky. Croyant de tout  son cœur que l’on doit tout mettre en œuvre pour soutenir la cause de la paix, elle a assisté à la manifestation de Tel Aviv du 4 novembre 1995, où Rabin a été abattu par le militant d’extrême-droite Yigal Amir.

A la commémoration du 17e anniversaire de la mort d'Yitzhak Rabin le 25 octobre 2012 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

A la commémoration du 17e anniversaire de la mort d’Yitzhak Rabin le 25 octobre 2012 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Je pensais qu’il était inévitable qu’un jour, il y ait deux Etats pour deux peuples. Mais lorsque Rabin a été assassiné, j’ai pu voir comment un individu violent pouvait détruire les espoirs de tout une génération » dit-elle.

« Si vous ne vous levez pas contre ces individus, alors ils gagneront ».

Si vous souhaitez être un acteur du changement, vous devez faire des compromis

Sky est peut-être restée à la maison pour la première guerre du Golfe, mais son esprit de volontariat a été assouvi 12 ans plus tard, à la suite de l’invasion américaine de l’Irak de 2003, qui a renversé le régime dictatorial de Saddam Hussein.

« J’ai pensé : j’ai acquis toutes ces compétences et cette expérience en travaillant en Israël / Palestine pendant dix ans, je suis contre la guerre, mais laissez-moi y aller et être une influence de modération, laissez-moi y aller et utiliser mes compétences pour aider l’Irak » se souvient-elle.

 « C’est beaucoup plus facile d’être en marge, d’être un arbitre, que de réellement travailler avec une partie pour essayer d’obtenir un résultat » affirme Emma Sky

« C’est beaucoup plus facile d’être en marge, d’être un arbitre, que de réellement travailler avec une partie pour essayer d’obtenir un résultat », poursuit-elle.

« Je pense qu’en vieillissant, je me suis rendu compte que si vous souhaitez être un acteur du changement, vous devez faire des compromis. Pour changer les autres, vous devez être prêt à changer aussi ».

Sky a appris que, loin d’être simplement de
« bons » ou « mauvais gars », comme les soldats américains les classent souvent, les Irakiens peuvent prendre la forme d’amis ou d’ennemis en fonction de la façon dont ils sont traités.

« Les gens peuvent changer leurs opinions », dit-elle. « De mon temps passé en Israël / Palestine, j’ai appris qu’il n’y a pas une opinion israélienne ou une opinion palestinienne. Il y a beaucoup de différentes nuances d’opinions, et ces opinions changent ».

Emma Sky et le général Ray Odierno, à Bagdad en 2007 (Droits :  Curt Cashour)

Emma Sky et le général Ray Odierno, à Bagdad en 2007 (Droits : Curt Cashour)

Une autre leçon glanée dans le contexte israélo-palestinien était que « tout est
politique ».

« J’avais passé une décennie à essayer de trouver des solutions techniques à des problèmes, et j’ai vu tout ceci se fracasser parce que la politique n’était pas appropriée. J’avais la même intuition à propos de l’Irak : si nous n’avons pas une bonne politique, aucune construction de la nation ou de développement des infrastructures que vous pouvez mener ne sera durable ».

Les Juifs manquent aux Irakiens

Pendant son temps passé en Irak, Sky a été surprise par l’ampleur de la sentimentalité irakienne pour la population juive qui a quitté le pays. Comme elle le relève, au début du XXe siècle, les Juifs constituaient environ 40 % de la population de Bagdad.

« Le souvenir des Juifs est partout en Irak », assure Sky, notant que les clips YouTube de musique traditionnelle irakienne couramment diffusés dans le pays étaient souvent interprétés par des Juifs vivant en Israël. « Les Irakiens savent que leur patrimoine musical et une partie de leur culture ont été maintenus en vie par des Juifs irakiens ».

Le président kurde Masoud Barazani (Crédit : Helene C. Stikkel/Wikimedia Commons)

Le président kurde Masoud Barazani (Crédit : Helene C. Stikkel/Wikimedia Commons)

Une fois, lors d’une visite avec Masoud Barzani, président de la région autonome du Kurdistan dans le nord de l’Irak, Sky a entendu parler d’une rencontre émouvante entre le leader kurde et le chef de cabinet d’origines kurde et juive d’un membre du Congrès.

« Le chef a dit à Barzani : « vous ne pouvez pas vous souvenir de moi, mais nous nous sommes déjà rencontrés. Je suis le petit garçon que vous avez aidé à fuir l’Irak », raconte-t-elle.

Le membre du personnel américain, ainsi que le traducteur de Barzani étaient en larmes, comme le raconte Sky dans son livre, et Barzani lui-même, « a lutté pour garder son sang-froid ». Lors de sa rencontre avec Sky, Barzani a fièrement noté que l’ancien ministre de la défense israélien, Yitzhak Mordechai, venait d’un village voisin du sien.

« Le souvenir des Juifs est partout en Irak », assure Sky

Malheureusement, cette période est révolue depuis longtemps. Aujourd’hui, avec l’État islamique s’emparant de vastes étendues de terres dans le nord et l’ouest de l’Irak, on peut douter du fait que l’Irak existe aujourd’hui en tant qu’Etat. Et ce ne sont plus seulement les Juifs – qui ont composé le Talmud de Babylone dans le pays situé entre les deux fleuves il y a 1 500 ans – qui sont maintenant en voie d’extinction en Irak : les chrétiens et d’autres minorités, dont la présence est millénaire, sont également menacés.

Alors, quelles leçons les décideurs israéliens peuvent-ils tirer des erreurs de l’Amérique en Irak ? Pour Emma Sky, la conclusion la plus importante est le danger de la radicalisation islamique, en l’absence d’une solution politique viable.

« Si une solution à la situation palestinienne n’est pas trouvée, s’il n’y a aucune volonté d’essayer de travailler avec l’Autorité palestinienne, la seule alternative deviendra l’Etat islamique », affirme-t-elle.

« L’État islamique essaie déjà de faire des incursions dans les zones palestiniennes. Cela devrait être la peur stratégique à long terme d’Israël. La seule façon d’éviter cela est d’essayer de parvenir à une solution à deux Etats ».

Des militants palestiniens à Rafah, dans le sud de la Bande de Gaza, tiennent le drapeau de l'Etat islamique en 2012 (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Des militants palestiniens à Rafah, dans le sud de la Bande de Gaza, tiennent le drapeau de l’Etat islamique en 2012 (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Un jour, un représentant du Trésor américain en visite officielle se demandait à haute voix et en présence de Sky pourquoi les Irakiens détestaient tellement les Américains, malgré l’investissement financier américain massif pour encourager leur stabilité.

« Je me suis souvenu des Israéliens répétant : ‘les Palestiniens ont un niveau de vie élevé, ils ont des réfrigérateurs, ils ont l’électricité, ils devraient être reconnaissants.’ Ils ne sont pas reconnaissants, car ils ne veulent pas être occupés. Ils veulent s’occuper eux-mêmes de leurs affaires ».