Il y a dix ans, ils disaient adieu à leurs maisons, un faisceau orangé sur fond de paysage côtier. Vêtus en orange – la couleur de leur résistance – les 8 000 habitants des 21 implantations juives du Gush Katif ont été évacués de leurs maisons dans la bande de Gaza par l’armée israélienne, dans un retrait unilatéral douloureux connu comme le plan de désengagement.

L’année dernière, près d’une décennie plus tard, certains des jeunes sont revenus.

Aujourd’hui devenus adultes et vêtus de vert olive, ils sont là, soldats de la même armée qui les a déracinés, menant une guerre contre le Hamas, une guerre qui, le maintiennent-ils, est une conséquence directe du retrait.

La campagne brutale, dans laquelle plus de 2 000 Palestiniens et 73 Israéliens ont été tués, s’est déroulée sur ce pan pastoral de territoire où ils sont nés – que leurs familles ont chéri et cultivé, puis dû abandonner.

Un autre genre de retour

Assigné à Chajaya, le théâtre de certains des combats les plus violents du conflit de 50 jours de l’été dernier, Alon Haidu, 23 ans, soldat d’infanterie né au Katif, a repéré les vestiges de Netzarim sur sa carte.

Même tandis que les roquettes pleuvaient sur Tel Aviv, Haidu pensait à la localité à propos de laquelle l’ancien Premier ministre Ariel Sharon – ardent défenseur du mouvement des implantations devenu architecte du désengagement – avait dit : « Le sort de Netzarim est le sort de Tel Aviv. » (Il faut noter que l’intention de Sharon était que les implantations ne seraient pas évacuées, et que ce n’était pas une prophétie de malheur laissant entendre que Tel-Aviv serait désertée).

Alon Haidu se tient sur un char, vêtu d'une chemise qui dit "retour à Gush Katif" (Crédit : Autorisation)

Alon Haidu se tient sur un char, vêtu d’une chemise qui dit « retour à Gush Katif » (Crédit : Autorisation)

Malgré les conditions de guerre infernales, Haidu était exalté.

« Je l’ai vu comme un retour aux sources », dit Haidu. « Je me suis dit, effectue la mission du mieux que tu peux, peut-être qu’ils [l’establishment] changeront les plans et prendront le contrôle de Gaza, et, pour nous, ce sera l’idéal. Mais l’excitation donne de la force, parce que vous êtes en guerre, et vous êtes fatigué, mais vous êtes près de chez vous, donc vous êtes calme. »

Avant d’entrer dans la bande de Gaza, Haidu ressentait une « folle excitation » et de la tension.

« Je ne sais pas comment l’expliquer, » dit-il, « mais c’est une sorte de bonheur, un peu comme boucler la boucle : j’y ai grandi, c’est ma maison, et Dieu merci, je prévois de revenir. »

L’été dernier, Ori Cohen, 25 ans, soldat de Tsahal de l’unité d’élite Duvdevan, se trouvait à quelques kilomètres de ce qui était Neve Dekalim, l’implantation où il est né et où sa famille a vécu pendant 22 ans.

S’il était principalement focalisé sur la tâche à accomplir – « c’est une guerre, pas un voyage scolaire » – lors de la relève, les souvenirs flottaient.

« Pour moi, c’était l’odeur, » dit-il. « Il y a un parfum de la région, le sable, les palmiers, l’ambiance, le calme. Donc, tous les moments où il n’y avait pas de combat, quand il y avait une accalmie, j’y pensais beaucoup. »

Le soldat de Tsahal, Ori Cohen, 25 ans, anciennement de l'implantation de Neve Dekalim (Crédit : Autorisation)

Le soldat de Tsahal, Ori Cohen, 25 ans, anciennement de l’implantation de Neve Dekalim (Crédit : Autorisation)

Comme Haidu, Cohen a été frappé par un sentiment de retour au bercail.

« Tout au long, depuis le début de l’opération, c’était très significatif, le retour chez soi. C’était au début, lors de la préparation, il faut être très concentré sur ce que vous allez faire. Mais d’autre part, vous ne pouvez pas balayer ces pensées d’un retour à la maison, et vous arrivez dans des endroits qui vous sont familiers, que vous connaissez », dit Cohen.

Officier de la Brigade Golani, Noam Tashnady, 22 ans, était parmi les premiers à entrer à Chajaya. Il y est resté pendant près de deux semaines.

« Pendant les combats, j’en suis arrivé à penser que je luttais à l’endroit même où je vivais autrefois, et qu’à présent, je revenais à cet endroit et risquais ma vie… c’était difficile », a écrit l’ancien résident de Neve Dekalim dans un e-mail.

Le soldat israélien Noam Tashnady (Crédit : Autorisation)

Le soldat israélien Noam Tashnady (Crédit : Autorisation)

« D’une part, je sentais une sorte de fierté, qu’ici je suis un ‘expulsé du Gush Katif’ revenu combattre dans la bande de Gaza. D’autre part, je me sentais très frustré. Moi, qui ai été chassé de là au nom de la ‘paix’, je suis obligé de risquer ma vie pour combattre dans ce lieu », dit Tashnady. « Pour mes parents aussi, que leur fils retourne à Gaza pour faire la guerre n’était pas facile. »

À un moment donné, son unité a été chargée de diriger une école, et « j’ai compris tout de suite que c’était l’école où mon père était directeur » pendant 25 ans, et où lui-même a étudié jusqu’au retrait, quand il avait 12 ans. « Je ne savais pas ce que j’aurais fait si j’étais vraiment affecté à l’école de mon père. »

Heureusement pour Tashnady, les ordres ont été changés et son unité a été dirigée vers une autre école de Chajaya.

« Ce n’était pas exactement un quartier résidentiel, où nous nous battions, » dit-il. « Mais cela me rappelait certainement les dunes près de ma maison au Gush Katif, le bosquet dans la région, et les maisons arabes que nous voyons. C’est le paysage de mon enfance. »

La dernière bar-mitsvah à Gaza

Haidu a célébré la dernière bar-mitsvah dans l’enclave côtière.

Le samedi 20 août 2005, il l’a fêtée dans sa ville natale de Katif. Le jour suivant, il a été évacué.

Avec la zone déclarée zone militaire fermée, son père avait suggéré de transférer l’événement à Ashdod pour que ses parents puissent y assister. Mais Haidu a insisté pour fêter avec ses amis à Katif.

« Il y avait un blocus sur le Gush. Il y avait un blocus, littéralement. Sur la nourriture… c’était vraiment une honte. Personne ne sortait, personne ne rentrait. Ceux qui partaient ne revenaient pas », dit-il.

De jeunes résidents d'implantation pleurent et prient sur le toit pendant le désengagement à Neve Dekalim, le 17 août 2005 (Crédit : Nati Shohat Flash90)

De jeunes résidents d’implantation pleurent et prient sur le toit pendant le désengagement à Neve Dekalim, le 17 août 2005 (Crédit : Nati Shohat Flash90)

Après quelques démêlées bureaucratiques, raconte Haidu, l’armée a accordé à ses grands-parents la permission d’entrer dans la bande de Gaza, et des dizaines de proches ont franchi illégalement la zone.

« En fin de compte, ce fut une bar-mitsvah très joyeuse, » dit-il, mille personnes y ont participé.
Cette nuit-là, sa famille a emballé ses affaires, croyant encore que l’évacuation serait annulée à la dernière minute, dit-il.

« Mon père était très correct. ‘Quoi qu’ils décident, ce qui doit arriver arrivera. Nous l’acceptons, nous ne lèverons pas la main contre les soldats. Nous ne nous abaisserons pas à ce niveau’- et il était très tolérant », explique-t-il.

« Et moi, comme un ‘faucon’, je n’étais pas comme ça », poursuit Haidu. « Je n’accepte pas du tout qu’il soit si correct avec les soldats, mais je lui ai fait jurer que nous ne quitterions pas nos maisons avec nos sacs sur le dos, verrouillant la porte derrière nous. Au moins qu’ils nous traînent dehors – voilà ce que je lui ai fait promettre ».

Et quand les soldats ont frappé à la porte, son père était effectivement prêt à partir tranquillement, dit-il.
« Je lui ai dit, ‘Non, tu as promis. Viens ici. » Et puis ils sont venus et nous ont traînés dehors, quatre soldats », a déclaré Haidu. « Alors, il a tenu sa promesse au moins. »

Mais six mois plus tard, toujours sans maison, le père de Haidu a été appelé pour le service militaire de réserve, et Haidu, jeune adolescent, était « « très, très en colère ».

« Je ne pouvais pas comprendre comment il pouvait le faire, et l’hypocrisie… Nous, on était évacués par des uniformes de couleur olive, et maintenant mon père portait l’uniforme et faisait sa réserve, car ils l’appelaient. »

Un enrôlement difficile

Pour les adolescents évacués du Gush Katif, rejoindre l’armée israélienne était loin d’être une fatalité.

« Pendant beaucoup d’années, presque jusqu’à la première, je savais que je finirais par m’enrôler, mais je ne le voulais vraiment pas », dit Haidu. « Il y avait un fort sentiment de trahison, et une animosité envers l’Etat. Une inimitié envers Tsahal. Vraiment. »

Finalement, Haidu a opté pour l’enrôlement parce qu’ « il n’y avait pas le choix », et que la situation sécuritaire l’exigeait.

Tashnady a également eu du mal avec cette décision. « C’était une claque au visage de l’Etat et de l’armée. Je me suis senti trahi, en colère et surtout déçu ».

« J’avais aussi le dilemme de savoir que faire si je m’enrôle et qu’ils me demandent d’effectuer quelque chose de semblable », dit-il, se référant à l’évacuation. « Je suis incapable d’infliger aux autres ce que j’ai enduré. »

« D’un autre côté, je savais que l’Etat était dans une situation sécuritaire difficile, et qu’il avait besoin de bons combattants et officiers, » poursuit-il. « J’étais déchiré, et à la fin, j’ai décidé que les préoccupations sécuritaires de l’État l’emportaient sur le coup dur de l’expulsion. Et j’ai décidé de m’enrôler dans une unité combattante et d’être officier ».

Des soldats de Tsahal dans la bande de Gaza pendant l'Opération Bordure protectrice l'été 2014 (Crédit : Unité du porte-parole Tsahal / Flickr)

Des soldats de Tsahal dans la bande de Gaza pendant l’Opération Bordure protectrice l’été 2014 (Crédit : Unité du porte-parole Tsahal / Flickr)

Pour Cohen, cependant, la rage envers l’armée, alimentée par le retrait, s’est dissipée assez rapidement.

« Après l’évacuation, en 2005-06, un grand nombre de types de mon âge – qui n’est pas un âge facile, sans toute cette affaire – s’opposaient virulemment à l’État, à l’armée. Nous aimions parler de cela, refuser d’aller à l’armée. »

« Mais très vite, cela a changé. Après un an ou deux, nous avons compris qu’il n’y avait aucune logique à cela. Arrivé à l’âge de l’enrôlement, je ne pensais plus de la même façon », dit Cohen.

Un résident juif se dispute avec une femme soldat qui l'a forcé à évacuer sa maison dans l'implantation juive de Ganei Tal à Gush Katif, le 17 août 2005 (Crédit : Yossi Zamir / Flash90)

Un résident juif se dispute avec une femme soldat qui l’a forcé à évacuer sa maison dans l’implantation juive de Ganei Tal à Gush Katif, le 17 août 2005 (Crédit : Yossi Zamir / Flash90)

Un long chemin vers la nouvelle maison

Dix ans après avoir quitté le Gush Katif, un grand nombre d’évacués ont encore du mal à s’installer ailleurs.
La famille de Tashnady est passée d’une maison « dans un quartier calme près de la mer » à un séjour de neuf ans dans une remorque.

« Après avoir vécu dans un hôtel pendant huit mois – dans une petite chambre étouffante pleine de cartons, ce n’était pas aussi amusant que cela puisse paraître – nous avons été transférés vers un site de caravanes à Nitzan, » dans le sud d’Israël, dit Tashnady. « Nous y avons vécu ‘temporairement’ pendant neuf ans. »

L'ancienne maison de Noam Tashnady à Neve Dekalim (Crédit : Autorisation)

L’ancienne maison de Noam Tashnady à Neve Dekalim (Crédit : Autorisation)

Haidu et les parents de Cohen sont au milieu de la construction de leurs nouvelles maisons – un processus retardé par le rythme escargot de la construction israélienne et des tracasseries sans fin. Avec tout ce retard, les résidents plaisantent que peut-être d’ici qu’elles soient terminées, Israël aura repris l’enclave côtière, dit Haidu.

Et tandis que leurs familles reconstruisent leurs maisons, ces soldats voient sereinement la reconquête de la bande de Gaza comme une fatalité.

« C’est quelque chose qui ne peut être évité. La question est quand. Si ce n’est pas dans la prochaine série [de combats], ce sera dans la prochaine. Sinon la prochaine, ou celle d’après », dit Cohen.

Selon Tashnady, tandis que la « situation est complexe, c’est une question difficile », il estime que « il n’y aura pas d’alternative à une reconquête [de Gaza]. »

Haidu fait écho, disant : « Je ne sais pas s’il y aura des implantations juives, mais pour ce qui est de prendre le contrôle de Gaza, je crois qu’ils le feront dans les prochaines années. »

Pardonner et oublier ?

« Nous ne pardonnerons pas, nous n’oublierons pas, » était le cri de guerre des protestations du Gush Katif. Et une décennie plus tard, après avoir rejoint l’armée et avoir été témoins en première ligne des combats de Gaza, ces soldats n’ont certainement pas oublié. Et le ressentiment perdure, à des degrés divers.

« Sur un plan personnel, ce n’est pas comme si je voyais maintenant quelqu’un qui a participé à l’évacuation et commençais à le haïr. D’accord, la personne a fait une erreur. Pauvre homme. Je ne le déteste pas, c’est tout simplement un pauvre gars », dit Cohen.

Mais, ajoute-t-il, « tant que la personne qui doit demander pardon ne sait pas qu’elle a fait une erreur, il ne convient pas d’en parler. » Demandez pardon aux soldats tués dans la guerre de l’été dernier et à ceux déployés pour combattre dans la bande de Gaza, pas à moi, soutient-il.

Un soldat israélien évacue trois femmes de leur maison de l'implantation juive de Neve Dekalim (Crédit : Flash90)

Un soldat israélien évacue trois femmes de leur maison de l’implantation juive de Neve Dekalim (Crédit : Flash90)

Ce n’est pas le cas pour Haidu, qui se rappelle que lors d’une conversation avec un commandant de bataillon, il a découvert que l’homme avait participé au désengagement. « Je l’ai dédaigné à partir du moment où j’ai découvert qu’il a joué un rôle, même le plus petit », dit Haidu. « Je n’avais pas une once de respect pour lui. Pas une once d’admiration ».

« Les sentiments ne sont pas passés. J’éprouve beaucoup de colère envers l’ensemble des acteurs, du [Premier ministre] Arik [Ariel] Sharon, jusqu’au dernier soldat qui y a participé. Je les blâme de manière égale. »
Tashnady est encore plus clair.

« Il n’y a pas de pardon. L’erreur qu’ils ont commise est flagrante. Quelqu’un a-t-il même demandé notre pardon ? Quelqu’un est-il venu voir à quoi ressemblaient nos vies par la suite ? Non, nous n’oublierons pas, et nous ne pardonnerons pas. »

Des soldats israéliens sur un char dans une zone de transit de Tsahal près de la frontière israélienne avec Gaza, le 31 juillet 2014 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

Des soldats israéliens sur un char dans une zone de transit de Tsahal près de la frontière israélienne avec Gaza, le 31 juillet 2014 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

L’été dernier, quand il était impliqué dans les combats à Chajaya, et que le nombre de soldats touchés croissait, Tashnady raconte qu’il a été assailli par les craintes « que quelque chose puisse lui arriver » à lui aussi. « Mais vous pensez plus au sens de la mission de protection du peuple d’Israël, et à si je ne le fais pas, qui le fera ? », dit-il.

« [Je me disais] que nous avons payé le prix, notre maison et le Gush [Katif] sont partis, et aucune paix n’a régné. C’est précisément le contraire. La situation a empiré, et me voilà, moi, en acteur de la guerre. »