Les célébrations de milliers de résidents gazaouites mercredi soir semblaient authentiques. Pour l’observateur extérieur (devant sa télévision), les habitants de Gaza voulaient réellement montrer leur joie devant la « victoire » du Hamas.

Personne n’était contraint de sortir dans les rues pour festoyer, personne n’avait le pistolet sur la tempe.

Pourtant, à l’ère de la dictature du Hamas, où des dizaines de personnes absolument pas liées avec Israël étaient exécutées sommairement (des « agents sionistes » selon le Hamas), on ne discute pas avec le patron. Quand le Hamas annonce une célébration de victoire, les masses s’exécutent.

Ou peut-être, comme un ami de Gaza me l’a expliqué, la vérité se situe quelque part au milieu : « Ils sont sortis pour célébrer la fin de la guerre, ne vous méprenez pas. Peu importe les acclamations de victoire du Hamas. Les gens sont heureux que cette histoire soit terminée. La vie ici est devenue un enfer. »

Al Jazeera a suspendu sa couverture quotidienne de l’Irak, de la Syrie et des autres conflits du Moyen Orient pour lancer une édition spéciale de nouvelles jeudi matin sur les célébrations. Une femme interrogée depuis le parlement au centre de Gaza a crié : « Nous avons gagné, nous avons gagné, nous sommes le peuple de la résistance », comme si elle essayait de convaincre que le public soutient toujours le Hamas (surnommé « la résistance »). Le journaliste Tamer al-Mishal a interviewé un jeune homme qui a perdu ses deux jambes et sa main, qui jurait que la lutte se poursuivra.

Les hommes masqués étaient la cerise sur le gâteau. « Abu
Obeidah », nom de guerre du porte-parole masqué (l’homme changeait occasionnellement, mais pas le nom) de la branche armée du Hamas, a tenu une conférence de presse festive dans l’une des rues principales de Gaza, flanqué de camarades masqués d’autres factions palestiniennes.

« Abu Obeidah » a promis aux Palestiniens de Gaza que ce qui prévalait avant la guerre ne reviendrait pas : « nous sommes dans une situation complètement différente ».

Abu Obeidah avait raison, le changement est bien là, mais pas comme il l’entend. Pour des centaines de milliers d’habitants de Gaza dont les maisons ont été détruites ou endommagées au cours du conflit, la fin du conflit apporte une réalité totalement différente de celle qu’ils connaissaient jusqu’à présent.

Ils sont devenus des réfugiés. Des sans-abri. Pour eux, le cessez-le-feu entré en vigueur le mardi est le début du processus de reconstruction de leurs maisons, espèrent-ils.

« Oubliez le port ou l’aéroport. Même les prisonniers. Ce qui préoccupe les gens ici plus que tout le reste est ‘qui va reconstruire Gaza’ », m’a dit mon ami gazaouite. « Qui va construire leurs maisons, les routes, l’infrastructure.

Des dizaines de milliers de maisons ont été endommagées dans les frappes israéliennes, des milliers de maisons qui ont été totalement détruites. Qui va les reconstruire ? Avec quel argent ? Avec quels matériaux ? C’est la poudrière de la prochaine escalade [de violence avec Israël] ».

Cet ami est le même qui m’a averti début juin que la décision du gouvernement de l’Autorité palestinienne de ne pas transférer les salaires des 44 000 employés du gouvernement du Hamas mettrait le feu aux poudres, et sous peu. En l’espace d’une semaine, à l’époque, trois adolescents israéliens avaient été enlevés et assassinés par des membres du Hamas.

Mahmoud Ali Al-Kawasme, à l’origine résident de Hébron, terroriste du Hamas libéré vers Gaza par l’affaire Shalit en 2011, était l’homme qui a utilisé ses relations à Gaza pour trouver un financement pour enlever et assassiner les jeunes Israéliens. (Vous devez vous frotter les yeux pendant une seconde pour croire que certaines personnes écrivent encore dans les journaux israéliens que le Hamas n’était pas responsable du triple meurtre.)

La réhabilitation de la bande de Gaza devrait être le problème le plus immédiat avec lequel le gouvernement israélien, le Hamas et le gouvernement palestinien seront obligés de composer.

Afin de permettre la reconstruction de ces milliers de maisons (selon les statistiques de l’ONU, environ 17 000 familles ont perdu leurs maisons, qui ont été complètement détruites ou sont inhabitables), réhabiliter des dizaines de milliers d’autres, et fournir des abris temporaires à tous les nouveaux réfugiés qui ont rempli les rues de Gaza ces 50 derniers jours, il faudra permettre l’importation de grandes quantités de matériaux de construction vers Gaza.

Le gouvernement israélien tiendra, bien sûr, à mettre en place une sorte de mécanisme de surveillance pour s’assurer que les matériaux ne soient pas utilisés par le Hamas pour construire de nouveaux tunnels.

Il faudrait être particulièrement naïf pour penser que si de grandes quantités de fer et de béton sont autorisées à Gaza, une partie ne sera pas utilisée par l’aile militaire du Hamas.

Ou du moins, pour reconstruire les maisons que l’armée de l’air israélienne a bombardées intentionnellement. En effet, les agents militaires du Hamas, dont les maisons ont été bombardées, demanderont aussi à reconstruire leurs maisons avec les mêmes matériaux de construction qui entrent à Gaza avec l’approbation israélienne.

Afin de trouver des solutions immédiates partielles à la question de la reconstruction, l’ONU, Israël et l’Autorité palestinienne ont créé un comité trilatéral, qui comprend l’envoyé spécial de l’ONU Robert Serry, le coordonnateur des activités gouvernementales des Territoires, le maj. gén. Yoav Mordechai, et le ministre AP des Affaires civiles Hussein al-Cheikh.

L’objectif : comprendre comment réaliser ce projet presque impossible alors que le Hamas gouverne encore Gaza.

Il semble qu’à un certain stade, Israël devra permettre une entrée assouplie des matériaux de construction avec un avertissement clair : si on apprend que ces matériaux sont utilisés pour la construction de tunnels, l’entrée de matériaux de construction dans la bande sera immédiatement stoppée.

« Et que se passera-t-il si Israël ne permettait pas l’importation de matériaux de construction, même en quantités limitées ? », ai-je demandé à mon ami de Gaza.

« Vous pouvez parier », répond-il, « que l’année prochaine, il y aura une autre guerre. »

Le Moyen Orient pose un certain nombre de défis à Israël depuis le début du printemps arabe, en particulier au cours des dernières semaines.

Tandis qu’un drame à Gaza se termine, un second commence dans les hauteurs du Golan. Et ce n’est pas seulement un gros titre dramatique. Le fait est qu’une demi-journée après le début du cessez-le-feu à Gaza, l’opposition syrienne a repris le poste frontière de Quneitra sur le plateau du Golan. Cette fois, ce sont des membres des groupes laïcs qui coopèrent avec Al-Nosra, affilié à Al-Qaïda.

Ce ne sont pas des membres de l’Etat islamique, pour changer, mais un groupe moins psychotique. Ils ne décapitent les gens que dans de rares cas, pas quotidiennement. Le Front Al-Nosra est né de l’Etat islamique d’Irak à l’initiative de son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, qui veut créer une branche sunnite de son groupe irakien. Après que son émissaire, Abu Muhammad Al-Jolani, a remporté de grandes victoires en Syrie, les deux se sont disputé la gloire, et le fossé entre les deux groupes s’est officialisé.

Au-delà des menaces, les changements régionaux mettent également en lumière de nouvelles – certaines pas-si-nouvelles – opportunités pour Israël. La guerre et le cessez-le-feu à Gaza ont propulsé deux dirigeants arabes au premier plan.

Le premier, le président égyptien Abdel-Fattah Al-Sissi. Contrairement au leadership israélien, qui souffre d’un manque de clarté, Al-Sissi a pratiquement dirigé la politique israélienne dans les négociations avec le Hamas. Il est celui qui, dès le deuxième jour du conflit (non sans consultation israélienne, apparemment) a fixé les modalités du cessez-le-feu.

Y a-t-il quoi que ce soit les Qataris, les Turcs et même les Américains n’aient pas fait pour miner sa diplomatie ? Le Hamas également a dit tout ce qu’il pouvait contre le Caire pour tenter de changer les termes de la proposition de cessez-le-feu égyptienne.

Al-Sissi fait preuve de leadership et de détermination, devenus rares dans cette région, Israël compris. Maintes fois, il a expliqué au Hamas, au Secrétaire d’Etat américain John Kerry et à ses rivaux à Doha et Ankara qu’il n’avait pas l’intention de changer sa proposition de cessez-le-feu. Autrement dit : un retour aux termes du cessez-le-feu de novembre 2012, à la fin de l’opération Pilier de défense, avec les questions en suspens à débattre à une date ultérieure.

Il a fallu au Hamas et à ses alliés 48 jours pour comprendre que, pour éviter leur effondrement total, ils devaient accepter les conditions égyptiennes. Et c’est ainsi que les chefs du groupe terroriste gazaouite se sont trouvés contraints d’accepter ce qu’ils avaient refusé au cours de la longue campagne – mettre fin aux hostilités dans l’heure et accepter de discuter d’autres questions (comme un port maritime, un aéroport, etc.) un mois plus tard.

Dans le même temps, Al-Sissi a approuvé l’assaut de l’armée égyptienne sur des cibles terroristes en Libye, sans consulter Washington, qui ne montre d’affection pour personne, de toute façon.

Le second dirigeant arabe à avoir été propulsé est le président de l’AP Mahmoud Abbas. Au cours du conflit, il a évité une critique excessive d’Israël. Il a mis un terme à tous les types de crises sécuritaires en Cisjordanie et fut un partenaire à part entière pour parvenir à un cessez-le feu.

Il n’a pas hésité à se harponner avec le chef de bureau politique du Hamas Khaled Mashaal à la fin de la semaine dernière au cours de leur réunion au Qatar, alors que le conflit faisait rage.

Oui, il a menacé de se tourner vers la Cour pénale internationale de La Haye, mais seulement si Israël ne tenait pas compte de sa nouvelle initiative diplomatique.

Donc juste avant que Jérusalem oublie la menace du Hamas et qu’Abbas devienne à nouveau l’ennemi national n° 1 (ce qui est susceptible de se produire dans les prochains jours), peut-être le Premier ministre Benjamin Netanyahu envisagera-t-il de renouveler le processus de paix. Sans Abbas et sa présence pour apporter de la stabilité à la situation à Gaza, et sa supervision de la reconstruction de la bande en plaçant ses gardes présidentiels au passage de Rafah, un prochain conflit sera inévitable.

Abbas programme un processus politique qu’il a déjà présenté à la presse. Son intention semble être d’embarrasser Israël et les Etats-Unis, et peut-être de recueillir un plus large soutien du public palestinien pour sa présidence. Mais si Abbas est à l’avant, il est sans aucun doute le grand perdant à court terme de la guerre.

La population palestinienne s’est déplacée vers le camp radical et son soutien pour le Hamas a considérablement augmenté.

Si Gaza n’est pas reconstruite et, contrairement aux garanties du Hamas, le siège continue, il semble que les Palestiniens s’extrémisent encore et dirigent leur soutien vers des groupes comme le Djihad islamique ou des factions affiliées à Al-Qaïda opérant à Gaza.

Pourtant, Abbas peut encore se distinguer. Le Hamas a besoin de lui, tout comme Israël ; même la communauté internationale a besoin de lui. Début septembre, Abbas envisage de présenter une proposition à la Ligue arabe pour fixer un calendrier pour le retrait israélien des territoires et la création d’un Etat palestinien.

Après approbation par la Ligue, avec le soutien total du Caire, ce plan sera présenté mi-septembre au Conseil de sécurité, juste avant la réunion de l’Assemblée générale des Nations unies. Il rencontrera probablement un veto américain (mais compte tenu de l’état des relations entre la Maison Blanche et Jérusalem, rien n’est moins sûr).

Tout cela permettra à Abbas de faire preuve d’initiative, ce qui le mènera peut-être, plus loin sur la ligne, à des résultats de plus importants que ceux atteints par le Hamas, après 50 jours et 2 000 victimes.