PARIS – Même s’il s’agit d’une œuvre de fiction, le nouveau livre d’Eliette Abecassis, « Alyah », peut se lire comme un pamphlet contre la progression de l’antisémitisme.

Publié en France à la mi-mai et écrit en réaction aux attentats de janvier – Charlie Hebdo et le supermarché Hypercacher -, le livre est un cri venu du fond du cœur qui a fait vibrer les médias français.

« Il y a quelques années, je sortais dans la rue avec une étoile de David autour du cou. J’étais fière de m’appeler Esther Vidal et je ne baissais pas la voix pour dire mon nom. Nous n’étions pas en danger dans la ville. Ni agressés à la sortie de l’école, de la synagogue, ou chez soi. Traiter quelqu’un de sale juif était un tabou. »

« Je ne pensais pas qu’il pût y avoir dans Paris des manifestations contre les Juifs. À vrai dire, je n’aurais même pas imaginé que l’on puisse entendre, lors d’une manifestation, ‘À mort les Juifs’ », écrit Abecassis dans « Alyah ».

Dans « Alyah », Abecassis raconte l’histoire d’Esther Vidal, une femme juive d’origine marocaine vivant à Paris. Prise entre son amour pour la France et la tentation de déménager en Israël, le dilemme du personnage se fait l’écho des craintes d’Abecassis pour l’avenir.

La couverture du nouveau roman d« Alyah » (Crédit : Autorisation)

La couverture du nouveau roman d« Alyah » (Crédit : Autorisation)

Auteure de best-sellers et professeure de philosophie, Abecassis est née à Strasbourg dans une famille séfarade. Elle a déjà abordé plusieurs fois des questions juives via la littérature : son roman publié en 2000, « La Répudiée », a inspiré le film d’Amos Gitai « Kaddosh ».

Une décennie plus tard, elle a publié « Et te voici permise à tout homme », qui raconte l’histoire d’Anna, une jeune mère parisienne qui lutte pour obtenir le guet – acte de divorce religieux – de son ex-mari.

Juste avant la publication de son nouveau roman, Abecassis s’est assise dans un café parisien avec le Times of Israel et a parlé de son désir de s’installer un jour en Israël.

Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Il m’a fallu six mois pour l’achever. Je n’avais jamais écrit un livre si rapidement dans ma vie. Un sentiment d’urgence l’a dicté. J’ai senti d’abord le besoin d’écrire sur l’alyah (immigration en Israël) l’été dernier, parce que le vieux démon de l’Europe refaisait surface. Il y avait une vague de rassemblements pro-palestiniens dans les rues de Paris, qui s’est transformée en marches antisémites. Les gens hurlaient sans vergogne ‘Gazer les Juifs’ et ‘Mort aux Juifs’.

Un manifestant portant un masque de Guy Fawkes et agitant un drapeau algérien lors d'un affrontements avec les agents anti-émeute de la police française, sur la place de la République à Paris, à la suite d'une manifestation interdite contre l'opération militaire israélienne à Gaza et pour soutenir l'Autorité palestinienne le 26 juille, 2014 (Crédit : Kenzo Triboillard / AFP)

Un manifestant portant un masque de Guy Fawkes et agitant un drapeau algérien lors d’un affrontements avec les agents anti-émeute de la police française, sur la place de la République à Paris, à la suite d’une manifestation interdite contre l’opération militaire israélienne à Gaza et pour soutenir l’Autorité palestinienne le 26 juille, 2014 (Crédit : Kenzo Triboillard / AFP)

J’étais en train d’écrire un autre roman à l’époque. Soudain, tout m’a semblé trivial et frivole. Je me suis arrêtée d’écrire. J’ai pris peur, j’étais possédée par ce tournant radical des événements.

Ilan Halimi, enlevé et assassiné en 2006 (Crédit : Autorisation de Stephanie Yin / JTA)

Ilan Halimi, enlevé et assassiné en 2006 (Crédit : Autorisation de Stephanie Yin / JTA)

Cette période est emblématique d’une crise plus profonde qui a commencé il y a des années en France. D’abord, le meurtre d’Ilan Halimi, en 2006 [le jeune homme juif parisien qui a été enlevé par un groupe appelé le Gang des Barbares, torturé pendant trois semaines, et laissé pour mort, menotté, à proximité des voies de chemin de fer]. Ensuite, Mohamed Merah, un jeune musulman fanatique, qui a froidement assassiné trois enfants et un rabbin dans une école juive à Toulouse, en 2012.

Cela m’habitait. Je suis devenue obsédée par Ilan Halimi. Comme l’a dit l’écrivain français Albert Camus : « Ecrire, c’est mettre de l’ordre dans ses obsessions. » Voilà précisément ce que j’ai essayé de faire dans mon roman.

Dans ce livre, encouragez-vous les Juifs français à faire leur alyah ? Est-ce que vous envisagez de la faire ?

Tout le monde devrait prendre cette décision par lui-même. Je ne peux pas dire aux gens quoi faire de leur vie. Nous avons tous des idéaux et des aspirations pour l’avenir. Quitter un pays n’est pas une décision aléatoire.
Je pense sincèrement m’installer en Israël. La question n’est plus « si » je veux faire l’alyah, mais « quand ? ».

Quand j’étais plus jeune, j’ai vécu aux Etats-Unis et en Israël pour quelques années, et j’ai aimé ce pays. Mais l’alyah est une chose différente. Mon livre fait écho à la question que tout Juif français qui a vu les rassemblements antisémites de l’été dernier s’est lui-même posé au moins une fois : « Dois-je rester ou partir ? »

Pour les Juifs français, s’installer en Israël est rassurant et déchirant en même temps. Quitter le pays où vous êtes né et avez grandi est une étape importante. Cela peut aussi vous faire sentir amers et déracinés.

Je me demandais toujours ce qu’ont ressenti mes parents en quittant le Maroc dans les années 1960 pour commencer une nouvelle vie en France. Apparemment, pour eux, c’était très différent. Ils avaient une profonde admiration pour la France et sentaient qu’ils étaient déjà en exil quand ils vivaient au Maroc. Les circonstances ont considérablement changé pour nous.

Vous avez également écrit sur les marches républicaines qui ont réuni des millions de personnes dans les rues de France, le 11 janvier. Les médias français ont déclaré que la marche de Paris a rassemblé plus de personnes que la Libération à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cela a-t-il amélioré votre sentiment sur la situation ?

Le président français François Hollande et les dirigeants mondiaux lors de la Marche de la solidarité le 11 janvier 2015, suite à une série d'attaques terroristes à Paris le 7 et 9 janvier (Crédit : Haim Zach / GPO)

Le président français François Hollande et les dirigeants mondiaux lors de la Marche de la solidarité le 11 janvier 2015, suite à une série d’attaques terroristes à Paris le 7 et 9 janvier (Crédit : Haim Zach / GPO)

Je suis assez ambivalente sur ce rassemblement. C’était une chose merveilleuse à voir. Mais dans le même temps, c’était une grande gifle au visage pour la communauté juive française. Je ne pouvais pas m’empêcher de me demander : « Est-ce que tous ces gens seraient descendus dans les rues si seuls des Juifs avaient été tués en janvier ? » Malheureusement, je pense que non.

En un sens, cela suggère-t-il que tuer des Juifs n’est pas aussi révoltant et scandaleux que de tuer des caricaturistes de Charlie Hebdo ? Les Juifs ne sont-ils pas considérés comme de « vrais » Français ? Les réponses à ces questions ont tendance à me déprimer et à m’attrister.

Où étaient tous ces gens quand Ilan Halimi a été brutalement assassiné car il était juif ? Où étaient-ils lorsque des enfants et leur père ont été les victimes de la terreur islamiste dans une école de Toulouse ? Voilà le genre de questions qui m’empêchent parfois de dormir la nuit.