Jeudi dernier, quelques heures seulement avant son dîner avec Sheldon Adelson, l’un des donateurs les plus généreux du parti Républicain, le président américain Donald Trump a accordé une interview au quotidien israélien gratuit d’Adelson, Israel Hayom, dans laquelle il a clairement fait part de son opposition aux entreprises d’expansion des implantations israéliennes.

La question qui lui a été posée par le journaliste était pleinement conçue pour entraîner une réponse positive de la part du président sur le sujet des implantations.

« Nous avons entendu dire cette semaine par Washington que les implantations ne venaient pas entraver le processus de paix », s’est ainsi aventuré Boaz Bismuth. « Je suppose que c’est une question dont vous et le Premier ministre Benjamin Netanyahu allez discuter ? »

Mais Trump, plutôt que de répondre, comme c’était attendu, en répétant une fois encore que la notion même d’implantations n’était pas gênante pour le processus du paix, conformément à la vision de Netanyahu, a répondu en exprimant le sentiment précisément opposé.

« Elles [Les implantations] n’aident pas le processus de paix », a dit Trump, les mâchoires tombantes. « Je peux le dire. Il reste des terres. Mais à chaque fois que vous prenez un terrain pour y établir une implantation, il y a moins de terres. Nous étudions cela et nous étudions d’autres options que nous pourrions envisager. Mais non, je ne considère pas que l’expansion des implantations est un facteur positif pour la paix ».

Israel Hayom a fait de son mieux pour occulter cette bombe lancée par le nouvel occupant de la Maison Blanche.

Le journal a choisi le titre de son interview en article en anglais non pas en mettant en exergue cette dramatique nouvelle – celle que le chef du monde libre qui était considéré comme ostensiblement pro-implantations y serait en fait opposé – mais en utilisant un propos de Trump bien moins polémique : « Je ne condamnerai pas Israël, ça suffit ».

Même le paragraphe d’introduction, au début de la retranscription de l’entretien, ne contient aucune mention de la critique émise par le président sur la question des implantations.

Boaz Bismuth du journal Israel Hayom avec le président américainDonald Trump, le 9 février 2017 (Crédit :  Boaz Bismuth/Facebook)

Boaz Bismuth du journal Israel Hayom avec le président américainDonald Trump, le 9 février 2017 (Crédit : Boaz Bismuth/Facebook)

Mercredi, Netanyahu prendra place pour la toute première fois aux côtés de Trump dans le bureau Ovale.

Un grand nombre de personnalités issues de sa coalition de droite pro-implantations, de plus en plus démonstrative, s’attendaient à ce que cette rencontre vienne justifier leur euphorie initiale suscitée à la suite de l’annonce de la victoire de Trump.

Naftali Bennett, Miri Regev, Ayelet Shaked, Zeev Elkin et tous s’étaient réjouis de l’élection du milliardaire, inexpérimenté en politique, qui serait celui qui permettrait, selon eux, la réalisation de leurs principaux objectifs.

Eux et leurs collègues avaient anticipé à haute voix l’abrogation de l’accord nucléaire sur l’Iran, la relocalisation de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, un soutien assumé et bruyant aux implantations, l’acquiescement à l’annexion de la Cisjordanie et le certificat de décès explicite d’un état palestinien.

La nouvelle que Trump ait l’intention de nommer David Friedman, partisan affirmé des implantations, au poste d’ambassadeur en Israël semblait confirmer le glissement imminent et radical de la politique américaine après huit ans d’une administration Obama indubitablement anti-implantations et prétendument soucieuse d’apaiser l’Iran.

‘Je ne suis pas quelqu’un qui pense que l’expansion des implantations aide le processus de paix’ Président Donald Trump

Tout comme les journalistes d’Israel Hayom, la droite israélienne a fait de son mieux pour ignorer la dénonciation des implantations par le président américain et pour tenter de dicter la politique israélo-américaine pour les années à venir.

Et gare à Trump comme à Netanyahu, a averti Naftali Bennett, le chef du parti Habayit Hayehudi, si les deux hommes devaient mentionner – sans même parler d’approuver – la notion d’une solution à deux états mercredi.

Gare à eux si, dans leurs discours publics, les deux hommes devaient citer « l’obligation de créer la Palestine ou ‘deux états’ dans une version ou dans une autre », a-t-il ajouté.

« Nous le ressentirons dans notre chair les prochaines années. Ce sera un séisme », a ainsi déclaré un Bennett mégalomane, qui semble présumer qu’il pourra indiquer au président des Etats Unis ce qu’il peut dire ou ne pas dire.

« La pression internationale, les boycotts, les articles anti-israéliens, le [gel] des constructions, la neutralisation forcée de nos soldats dans la lutte contre le terrorisme – tout cela continuera et s’intensifiera », a prédit Bennett.

Le Sénateur Bob Corker, Républicain du Tennessee (Crédit:: CC BY-SA, byUS Congress, Wikimedia Commons)

Le Sénateur Bob Corker, Républicain du Tennessee (Crédit:: CC BY-SA, byUS Congress, Wikimedia Commons)

Mais le fait est qu’on ne peut absolument pas présumer de ce que ce président pourra dire mercredi à Netanyahu (ou, de même, ce qu’il pourrait dire à qui que ce soit, sur n’importe quel sujet et quel que soit le moment).

Là où les intérêts essentiels d’Israël sont en jeu, c’est qu’il a changé le ton utilisé par les autorités américaines à l’égard de l’Iran et qu’il a réintroduit certaines sections.

Mais il n’a donné aucune indication sur la réalisation de l’une de ses promesses de campagne, à savoir l’abrogation de l’accord nucléaire dans son entier.

Il a dorénavant aussi donné un coup de canif à cette idée préconçue qui voulait qu’il soutienne les implantations. Il tergiverse actuellement en évoquant la relocalisation de l’ambassade – il avait annoncé son déménagement au cours de ses premières « trente secondes » à la table du bureau Ovale, selon Bob Corker, chef de la commission des relations étrangères du Sénat (dans une interview accordée lundi à Politico).

Et, lors de l’interview accordée à Israel Hayom, il a eu ces paroles, qui ont été extraordinairement et assidûment minimisées : Il a recommandé à Israël de se « montrer raisonnable par rapport à la paix », rappelant qu’un accord « doit être trouvé, et peut être trouvé » avec les Palestiniens – un but qui, s’il doit se concrétiser, comportera certainement l’idée d’un état palestinien.

De gauche à droite : Yaakov Nagel, conseiller à la sécurité nationale, Eliezer Toledano, attaché militaire du Premier ministre, Yoav Horovitz, directeur de cabinet du Premier ministre, Ron Dermer, ambassadeur d'Israël aux Etats-Unis, et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à la Blair House de Washington, D.C., le 13 février 2017. (Crédit : Avi Ohayun/GPO)

De gauche à droite : Yaakov Nagel, conseiller à la sécurité nationale, Eliezer Toledano, attaché militaire du Premier ministre, Yoav Horovitz, directeur de cabinet du Premier ministre, Ron Dermer, ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis, et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à la Blair House de Washington, D.C., le 13 février 2017. (Crédit : Avi Ohayun/GPO)

Ce n’est pas un hasard si Netanyahu est parti pour Washington lundi après-midi, heure d’Israël, atterrissant tard dans la soirée.

Cela lui permettra, à lui et à ses conseillers, d’avoir une intense journée de travail mardi pour tenter de préparer le terrain en vue du tête-à-tête prévu mercredi à la Maison Blanche.

Le Premier ministre et son équipe utiliseront chaque minute disponible et chaque point de contact possible pour s’efforcer de se coordonner avec la nouvelle administration – pour s’assurer de la transmission des bons messages.

Personne ne s’attend à autre chose qu’à de la bonne volonté et à de la chaleur lors de la rencontre entre les deux leaders. Trump a montré une admiration pour la force de rayonnement de l’état juif au sein d’un Moyen Orient toxique.

Mais Netanyahu a très bien mesuré le potentiel de ce président connu pour ses propos impromptus. Il sait très bien que Trump peut laisser échapper une parole inattendue, incommode, voire même désastreuse.

Et il a tout à fait conscience de la nécessité d’écarter au mieux une telle éventualité.

Le Premier ministre pouvait ne pas voir la fin de ses confrontations avec Barack Obama, leurs différends en public étaient hautement calibrés, voire sophistiqués. Avec Trump, il craint l’impulsion du moment, une rhétorique non réfléchie.

‘L’un des défis est de – quand vous êtes assis en face de lui et que vous lui parlez d’une question politique – est de rester concentré sur cette question politique en train d’être évoquée’ Bob Corker au sujet du président Trump

Donald Trump a 70 ans et il est depuis des années une personnalité publique. Il a très largement voyagé à travers le monde, faisant avancer ses intérêts professionnels dans l’immobilier, les cours de golfe, les concours de beauté, les casinos.

Mais contrairement à presque tous les autres politiciens américains, il n’est jamais allé en Israël. Il n’a jamais vu le pays.

Ce président aux opinions spectaculairement arrêtées n’a pas fait sa propre expérience, n’a pas pu développer de sentiment personnel et intériorisé de l’état juif – cette expérience directe dont l’AIPAC reconnaît qu’elle est cruciale pour le maintien d’un sentiment pro-israélien consensuel au Capitole.

Il a certainement des conseillers qui ont une expertise israélienne, et il y a aussi la confiance qu’il a placée dans son gendre bien-aimé, Jared, le juif orthodoxe.

Il a également un secrétaire d’Etat familier du monde arabe. Son administration a accueilli le Roi Abdallah de Jordanie avant Netanyahu, et il a – ou il a eu – des intérêts commerciaux dans des pays arabes, notamment en Arabie Saoudite, en Egypte et aux Emirats arabes unis.

Tout cela souligne une nouvelle fois qu’il est concrètement impossible de savoir ce qu’il va pouvoir dire à Netanyahu en public ou en privé… Ou ce qu’il pourra bien faire après.

« L’un des défis” avec le président Trump », a assuré Bob Corker dans son interview accordée à Politico, « est de – quand vous êtes assis en face de lui et que vous lui parlez d’une question politique – est de rester concentré sur cette question politique en train d’être évoquée ».

Eh bien, ce sera le défi de Netanyahu mercredi.

Un défi très différent de ceux qu’il devait relever lorsqu’il était face à Obama. Et avec des conséquences potentielles très différentes aussi au niveau politique.

Pour le pire ou pour le meilleur, Israël a toujours eu une idée très claire de son positionnement envers l’ancienne administration.

Seuls des politiciens israéliens bien imprudents pourraient affirmer savoir précisément aujourd’hui comment nous nous positionnerons face à la nouvelle. Nous sommes assurément dans ce cas avant cette rencontre de mercredi entre Trump et Netanyahu.

Mais seulement voilà : Quels que soient les propos qui seront échangés, cela restera également le cas après.