JÉRUSALEM (JTA) — Alexandra Benjamin venait de tomber enceinte. Elle est allée acheter des appareils ménagers pour son nouvel appartement de Jérusalem.

Dans le magasin, le vendeur, un religieux, l’a interrogée sur son époux. Benjamin a répondu qu’elle aurait cet enfant seule.

« C’est tellement formidable ! » a rétorqué le commerçant. « C’est le genre de réaction typique que j’ai pu entendre », dit Alexandra, 39 ans, dont le fils est maintenant âgé de six mois.

« Ce n’était pas négatif, ce n’était pas neutre, mais véritablement chaleureux et positif, même de la part de personnes pratiquantes ».

Bien sûr, cela n’a pas toujours été comme ça – il n’y a pas très longtemps, les mères célibataires étaient mal considérées dans certains segments de la société israélienne.

Yael Ukeles, qui, comme Alexandra Benjamin, est une juive pratiquante vivant en Israël, se souvient qu’au moment où elle a décidé de mener à bien un projet de maternité en solo, il y a environ six ans, le sujet était encore quelque peu tabou.

« J’avais l’impression que je ne pourrais prononcer ces mots : ‘Je réfléchis à avoir un bébé’ qu’à voix basse », raconte-t-elle.

Au cours des dernières années, Ukeles indique toutefois qu’elle a vu davantage de juives religieuses en Israël faire le choix de devenir des mères célibataires.

« Les degrés de séparation entre les mamans solos par choix et la société israélienne se sont réduits », dit-elle, notant qu’il y a de plus en plus d’orthodoxes connaissant une femme dans leur communauté qui a été amenée à prendre cette décision.

Yael Ukeles, fondatrice de KayamaMoms, et son fils en janvier 2017 (Autorisation :Ukeles via JTA)

Yael Ukeles, fondatrice de KayamaMoms, et son fils en janvier 2017 (Autorisation :Ukeles via JTA)

Dvora Ross, l’une des premières femmes en Israël à être devenue une mère célibataire dans un milieu pratiquant, partage le même point de vue.

Agée maintenant de 54 ans, elle a eu son premier enfant il y a plus de 18 ans puis elle a donné naissance à des jumeaux quelques années après.

A l’époque, il était très inhabituel que les femmes pratiquantes aient des enfants toutes seules.

Lorsqu’elle a tenté d’inscrire son premier garçon dans une école, une seule a accepté. Elle explique que le principal avait justifié ce choix en soulignant la « famille peu conventionnelle » à laquelle appartenait l’enfant.

Maintenant, « presque toutes les écoles religieuses à Jérusalem accueillent quelques enfants de mères célibataires par choix », dit Ross.

Co-fondatrices de l’association Kayama Moms, une organisation qui soutient les mères célibataires par choix en Israël, Ukeles et Ross sont bien placées pour observer ces tendances.

Depuis sa création, il y a cinq ans, l’organisation a aidé plus de 50 femmes célibataires à devenir mères.

Même s’il est difficile de trouver des statistiques précises sur le pourcentage de mères célibataires par choix en Israël – et en particulier parmi les femmes religieuses – les données disponibles suggèrent que cette pratique devient de plus en plus commune dans les pays développés.

Aux Etats Unis par exemple, entre 2002 et 2012, tandis que le taux de grossesse chez les adolescentes et les femmes d’une vingtaine d’années a chuté, il n’a cessé d’augmenter chez les femmes de plus de 30 ans.

En Israël, le Bureau central des Statistiques a établi que 4 900 enfants étaient nés de femmes non-mariées en 2010, ce qui représentait le double du chiffre enregistré une décennie auparavant.

En 2014, les estimations les plus prudentes évoquaient presque 8 000 enfants. Ces chiffres comprennent les femmes cohabitant avec un partenaire tout comme les femmes célibataires.

Ceux qui remarquent une acceptation croissante des projets de maternité en solo parmi les femmes pratiquantes citent souvent le rabbin Yuval Cherlow, chef d’une yeshiva orthodoxe moderne de Petach Tikvah, qui avait déclaré que ce choix était approprié dans des cas particuliers.

Conseiller auprès de KayamaMoms, Cherlow a également estimé que plus les femmes pratiquantes ont été libres de faire le choix de devenir des mères célibataires, plus les attitudes envers ce phénomène ont changé au sein des communautés religieuses.

Lorsque des femmes avaient commencé à évoquer cette idée avec lui il y a environ une décennie, raconte-t-il, elles s’inquiétaient souvent de la réaction de leurs parents, qui pouvaient les rejeter, ou de leurs employeurs, qui pouvaient les licencier.

« Je ne peux pas me souvenir de la dernière fois qu’une femme m’a parlé de cela », explique Cherlow. Maintenant, les questions posées par les femmes – qu’il entend « au moins deux fois par semaine » – concernent « de façon typique des problèmes plus spécifiques, comme celui de savoir si elles ont le droit de se lancer dans un second projet de maternité en célibataire ».

Les points de vue parmi les rabbins orthodoxes sont également en train d’évoluer, dit Cherlow.

Tandis que les rabbins conviennent du fait que « la meilleure manière de mettre un enfant au monde, c’est dans le cadre d’une famille juive traditionnelle, avec un père et une mère », dit-il, une minorité significative d’entre eux estiment que les femmes non-mariées, à l’approche de la quarantaine, ne doivent pas renoncer à l’opportunité de vivre une maternité.

« Je pense que cette minorité devient de plus en plus importante », ajoute-t-il, observant qu’il y avait dans le passé davantage de condamnations publiques émanant des rabbins contre les mères célibataires par choix en Israël.

Par exemple, lors d’une conférence des Rabbins en 2008, organisée au sein de l’état juif, le rabbin Nachum Eliezer Rabinovich avait évoqué le projet de maternité en solo d’une femme non-mariée comme étant un « acte impensable », ajoutant qu’il ne saurait y avoir de « plus grand mal et de plus grande cruauté » qu’une telle initiative.

Ukeles attribue l’acceptation croissante des mères célibataires au fait qu’il y a plus de femmes religieuses non-mariées qui font dorénavant le choix de vivre une maternité.

« Plus vous en entendez parler, moins cela devient tabou », estime-t-elle.

Certains rabbins et certains critiques, au sein de la communauté orthodoxe, craignent qu’avec une éventuelle normalisation de cette décision, les femmes aient tendance à opter pour une maternité en solo en première option, en négligeant entièrement le mariage.

« Un monde qui est toujours motivé par la crainte d’une ‘mauvaise pente’ est un monde petit, limité, problématique »

« Tous les efforts que nous faisons pour faire suivre des traitements et mettre en place une insémination ont pour objectif de commencer une famille, et là, c’est le cadre familial qui est endommagé », avait expliqué pour sa part le rabbin Menachem Burstein, qui dirige une organisation basée à Jérusalem qui offre des conseils aux familles orthodoxes, alors qu’il réfutait les arguments de Cherlow lors d’une conférence en 2009.

Ukeles explique qu’elle entend encore des critiques qui estiment que le phénomène des mères célibataires vient affaiblir les structures sociales, en faisant naître des enfants hors du mariage et de ses institutions.

Un récent reportage diffusé sur la Dixième chaîne affirmait que la société était sur « une mauvaise pente », un argument communément repris dans les cercles très pratiquants.

Hana Godinger (Dreyfuss), dirigeante du centre d’études de la Torah Midreshet Lindenbaum pour les femmes et rabbin au lycée orthodoxe moderne Pelech à Jérusalem, explique pour sa part que les inquiétudes portant sur les éventuelles conséquences inattendues d’une telle maternité sont recevables.

Mais, ajoute-t-elle, « un monde qui est toujours motivé par la crainte d’une ‘mauvaise pente’ est un monde petit, limité, problématique ».

Elle considère l’ouverture de plus en plus importante des rabbins aux mères célibataires dans le milieu pratiquant comme une avancée positive, porteuse d’espoir et qui pourrait offrir des possibilités plus importantes à ces femmes.

The maternity ward at Bikur Holim Hospital in Jerusalem (photo credit: Flash90)

La maternité de l’hôpital Bikur Holim de Jérusalem. Illustration. (Crédit : Flash90)

Ukeles qualifie l’argument de la « mauvaise pente » de « complètement ridicule ».

Presque toutes les femmes qu’elle connaît et qui sont devenues mères célibataires ont d’abord cherché à se marier, dit-elle, et lorsque leur horloge biologique a commencé à les trahir, elles ont « dû faire un choix très dur entre le renoncement à la maternité et une maternité en solo ».

Benjamin partage le même point de vue. Et c’est pour cette raison qu’elle rejette le terme de « mère célibataire par choix ».

« Si j’avais eu le choix, je n’aurais pas choisi de me lancer dans ce projet toute seule », dit-elle.

Ukeles souligne également que la plupart des mères célibataires qu’elle connaît restent ouvertes à l’idée du mariage, et que seulement peu de femmes qu’elle a rencontrées à travers KayamaMoms se sont mariées par la suite.

Malgré les progrès constatés dans les attitudes envers les femmes célibataires pratiquantes qui ont choisi d’avoir un enfant en solo, il y a encore beaucoup de travail à faire, indique Ukeles.

Certaines femmes sont encore traitées de manière injuste, dit-elle, prenant l’exemple d’une enseignante non mariée, travaillant dans un lycée religieux en Israël, qui a été renvoyée de son poste après qu’elle a annoncé sa grossesse. (Cette femme a porté plainte contre l’école et a gagné son procès en 2013).

La lutte contre ce type de discrimination, explique Ukeles, est l’une des motivations qui l’a poussée à créer KayamaMoms.

« Je ressens un besoin existentiel d’éduquer la communauté juive sur ce choix », déclare-t-elle.

Même dans le contexte d’une acceptation sociétale toujours plus importante, Ukeles ajoute qu’il est essentiel que les femmes religieuses qui réfléchissent à une maternité en solo puissent tout d’abord s’intégrer au sein d’une communauté.

« Appartenir à la communauté et être donatrice », explique-t-elle.

Les femmes qui font cela, dit Ukeles, récolteront les fruits de leurs dons lorsqu’elles deviendront mères et qu’elles auront besoin d’un soutien extérieur – quelqu’un pour aller chercher l’enfant à la garderie lorsqu’elles ne peuvent pas le faire, par exemple.

Elles se sentiront aussi moins seules et moins isolées – ce que déplorent communément les femmes célibataires dans les communautés religieuses.

Benjamin indique qu’elle a tiré des bénéfices de façon absolue de sa profonde implication au sein de la communauté de la synagogue avant de donner naissance à son fils.

« Il est la mascotte de la synagogue », s’exclame-t-elle, notant que lorsqu’elle arrive en compagnie de son enfant aux offices, le bébé est immédiatement pris en charge par des amis aimants.

« C’est comme si tout le monde était impliqué [dans son éducation]. C’est vraiment beau », dit Benjamin.

En plus d’une plus grande reconnaissance, Ukeles voudrait voir apparaître des changements législatifs qui profiteraient aux mères célibataires par choix, dont une plus grande régulation des banques de sperme.

Même si le Contrôleur d’Etat a demandé une remise à niveau des réglementations depuis 2007, le ministère de la Santé doit encore les faire paraître, ce qui résulte de critères incohérents entre les banques.

Un article récent paru dans le journal Haaretz rapportait que 14 banques du sperme en Israël fonctionnaient sans réglementation, faisant apparaître le risque de l’inceste – des enfants nés d’un don de sperme pourraient plus tard, sans le savoir, épouser l’un de leurs proches.

La Knesset organisera une table ronde à ce sujet et se penchera sur ces régulations à adopter. Ross y sera présente, ainsi que des rabbins, des spécialistes de la fertilité, des mères qui ont utilisé les services des banques de sperme ainsi que leurs enfants.

Ukeles indique que KayamaMoms réfléchit également à établir un partenariat avec ‘Big Brothers Big Sisters’ pour améliorer les services de gardes d’enfants pour les mères célibataires.

Ce sont les inquiétudes qu’elle nourrit pour le bien-être de son enfant qui, dit Ukeles, justifient les efforts qu’elle mène aujourd’hui sur tous ces fronts.

« J’ai eu un enfant parce que je voulais devenir maman », dit-elle. « Maintenant que j’ai eu un bébé de cette façon, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour m’assurer que le monde saura l’accueillir aussi bien que possible ».