Quand Ben Katz a été témoin de la violence qui a frappé la Gay Pride 2015 de Jérusalem, où un ultra-orthodoxe a poignardé plusieurs personnes et assassiné une adolescente de 16 ans, il a été choqué, mais pas surpris.

En tant qu’homosexuel religieux, Katz n’était pas étranger à l’homophobie. En fait, il a dû faire face à une lutte difficile en révélant son homosexualité à sa yeshiva. Un an auparavant, Katz avait connu les conversations frustrantes avec son rabbin, et avait finalement décidé de quitter son poste d’enseignant dans l’école religieuse.

Ce qui est arrivé pendant la marche ce jour-là a tout changé. Un changement que Katz n’aurait jamais anticipé.

« Je fuyais le chaos en courant, a raconté Katz. Mon téléphone n’avait que 5 % [de batterie], donc j’ai fait un statut Facebook juste pour que les gens sachent qu’il y avait une attaque au couteau à la marche mais que je m’en étais sorti. Quand je me suis connecté sur Facebook ce soir-là, j’avais reçu un message de mon rabbin qui voulait s’assurer que j’allais bien. C’était énorme. »

Les participants de la Gay Pride à Jérusalem fuient l'homme au couteau, Yishai Schlissel, le 30 juillet 2015. (Crédit : Koby Shotz)

Les participants de la Gay Pride à Jérusalem fuient l’homme au couteau, Yishai Schlissel, le 30 juillet 2015. (Crédit : Koby Shotz)

L’évènement tragique a lancé une série de conversations profondes, au cours desquelles Katz et son rabbin ont parlé pendant des heures.

« La conversation ne portait pas sur toutes les choses sur lesquelles nous n’étions pas d’accord. La conversation portait sur nos expériences partagées », a expliqué Katz, déclarant qu’il ne se sentait plus réduit à un problème halakhique [de loi juive, la halakha], mais était écouté en tant qu’être humain.

L’expérience de Katz constitue un changement à l’échelle individuelle de ce qui a eu lieu dans les communautés modernes orthodoxes israéliennes quant aux questions liées aux LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels).

Mais la plupart du travail destiné à créer et à démocratiser l’intégration reste à faire : les institutions orthodoxes affirment toujours que les actes homosexuels sont interdits par la loi juive, et certains orthodoxes continuent à mener des thérapies de conversion pour les homosexuels, une pratique que le ministère de la Santé a caractérisée de « potentiellement dangereuse ».

Il y a aussi l’homophobie manifeste des dirigeants communautaires religieux. Seulement 10 jours avant la Gay Pride de Jérusalem de 2016, le rabbin moderne orthodoxe Yigal Levinstein a déclaré que les homosexuels étaient des « pervers » et plus de 300 rabbins ont signé cette déclaration.

Shira Banki, 16 ans, poignardée à mort le 30 juillet 2015 pendant la Gay Pride de Jérusalem. (Crédit : Facebook)

Shira Banki, 16 ans, poignardée à mort le 30 juillet 2015 pendant la Gay Pride de Jérusalem. (Crédit : Facebook)

Daniel Jonas, président de Havruta, une association d’homosexuels religieux en Israël, voit l’homophobie comme le contrecoup désespéré d’une institution qui change lentement de l’intérieur. « Ceci montre à quel point les dirigeants religieux sont effrayés ; ils perdent la bataille », a-t-il déclaré.

En effet, cette dernière année a connu plusieurs étapes cruciales qui illustrent que les choses pourraient bien être en train de changer.

L’exemple le plus récent a été la Gay Pride de 2016 à Jérusalem, qui a attiré 25 000 participants. C’était la plus grande Gay Pride jamais organisée dans la capitale.

De nombreux participants étaient des juifs religieux venus par solidarité, inspirés par la remarque anti-homosexuels de Levinstein et par la violence homophobe de la Gay Pride de 2015, quand l’ultra-orthodoxe Yishai Schlissel a poignardé six personnes, dont Shira Banki qui a ensuite succombé à ses blessures.

« La violence a servi de réveil à beaucoup de juifs orthodoxes. Ils avaient besoin de prendre un rôle plus important pour réduire l’homophobie dans leurs communautés », a déclaré Sarah Weil, fondatrice du Rassemblement des femmes, et coordinatrice développement projet du Mouvement Hiérosolymitain.

« Personne ne devrait vivre dans un placard. Le placard, c’est la mort. »
Le rabbin Benjamin Lau

Deux jours après la Gay Pride 2015 de Jérusalem, la Maison de Jérusalem pour la fierté et la tolérance a organisé un rassemblement en réponse aux violences de la marche. Au rassemblement, le rabbin orthodoxe Benjamin Lau a prononcé un discours enthousiaste au Kikar Zion pour dénoncer ceux qui utilisaient le judaïsme comme couverture à leur homophobie.

« Si nous entendons un rabbin ou un enseignant parler de manière blessante, nous devons faire cesser cela, avait déclaré Lau. Personne ne devrait vivre dans un placard. Le placard, c’est la mort. »

Huit mois plus tard, en avril 2016, il y a eu un autre pas vers l’intégration franchi par la communauté moderne orthodoxe israélienne.

L’association Beit Hillel des rabbins sionistes religieux a publié une déclaration appelant les communautés religieuses à accepter les gays et les lesbiennes. La publication affirmait en outre que les gays et les lesbiennes pouvaient remplir des fonctions au sein de la congrégation, comme n’importe quel autre membre de la communauté.

« Les gays étaient humiliés et rejetés, a expliqué la rabbanite Hannah Hashkes de Beit Hillel. Ils étaient moins bien traités que quelqu’un qui aurait eu un comportement véritablement et moralement odieux. C’est quelque chose que nous voulons combattre. »

Des Israéliens participent à une veillée en mémoire de Shira Banki à la place de Sion à Jérusalem, le 2 août 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Des Israéliens participent à une veillée en mémoire de Shira Banki à la place de Sion à Jérusalem, le 2 août 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Et pourtant, la manière dont les gays et les lesbiennes existent dans la structure religieuse constitue « une notion complexe », selon Hashkes.

« Nous ne rejetons pas les personnes à cause de leur inclinaison sexuelle, mais cela ne signifie pas que nous légitimons le même acte sexuel, a-t-elle déclaré. Ce n’est pas autorisé dans la Torah, et il n’y a aucun moyen de fermer les yeux. »

Jonas a reconnu que la déclaration de Beit Hillel était loin d’être parfaite. Il a été déçu que le document ne contienne aucun conseil pratique pour la communauté religieuse LGBT, et ne traite pas des bisexuels et des transsexuels. Pourtant, même Jonas voit le progrès.

« Ce qui est important pour nous, ce n’est pas seulement le fait que Beit Hillel ait fait ces déclarations en public, mais le fait qu’ils nous aient montré les documents avant de les publier, a-t-il déclaré. Ils ont cherché à connaître nos pensées et nos commentaires. Ils ont pensé qu’il était important de négocier avec nous. »

Jonas a souligné que c’était un énorme changement par rapport à la façon dont la communauté orthodoxe envisageait auparavant l’homosexualité. « La question n’est plus de savoir si les homosexuels existent, a déclaré Jonas. Mais c’est plutôt, ok, ils existent, alors qu’est-ce que nous faisons pour les faire venir dans nos communautés. »

Les graines de ce changement ont été plantées au début des années 1990, avec les forums internet dans lesquels les LGBT religieux ont pu se connecter.

Puis, en 1997, la Maison de Jérusalem pour la fierté et la tolérance a ouvert ses portes. Elle fournit un espace sûr pour que les LGBT religieux puissent se rencontrer, bénéficier de services sociaux et construire une communauté.

Elle a également amplifié la visibilité LGBT en organisant les Gay Pride de Jérusalem, en commençant en 2001. Marcher dans les rues et accrocher des drapeaux arc-en-ciel envoie un message à la société israélienne, et particulièrement aux communautés religieuses : la communauté LGBT existe en dehors de la bulle laïque de Tel Aviv.

En 2005, à travers la Maison, l’organisation Bat-Kol a formé un groupe de lesbiennes religieuses. Deux ans après, en 2007, Havruta, une organisation pour les hommes homosexuels, a été lancée.

Avant, beaucoup de LGBT religieux souhaitant annoncer leur homosexualité avaient le sentiment de ne pas avoir d’autre choix que de rejoindre une communauté LGBT laïque. Ces organisations ont offert aux gens une opportunité afin de faire fusionner identités religieuses et LGBT.

« Au lieu d’avoir le sentiment de devoir quitter leurs communautés religieuses, ils restent religieux, rentrent à la maison et ont des conversations à propos de leurs expériences, » a déclaré Katz.

Ben Katz. (Crédit : autorisation)

Ben Katz. (Crédit : autorisation)

Katz est maintenant membre du bureau de Shoval, une organisation qui facilite les sessions de dialogue entre LGBT religieux et des institutions communautaires religieuses, scolaires et psychiatriques. Il y a sept ans, les membres de Shoval avaient eu du mal à entrer en contact avec la communauté orthodoxe.

« Les institutions religieuses nous raccrochaient au nez, a raconté Katz. Elles affirmaient qu’elles n’avaient personne ‘comme ça’, donc la question de l’identité homosexuelle n’était pas ressentie comme pertinente pour eux. »

Les choses ont rapidement changé, a déclaré Katz. « Nous avons vu un vrai changement dans les communautés religieuses, du dialogue sur des homosexuels théoriques au dialogue sur les vrais enfants qui annoncent leur homosexualité dans leur communauté. »

« Les enseignants sont bien plus prudents sur les mots qu’ils emploient, parce qu’ils sont plus conscients que leurs remarques peuvent porter sur des enfants assis dans la classe, a-t-il déclaré. Je connais un professeur qui reconnaît que dans sa classe religieuse exclusivement féminine, il pouvait parfois y avoir une relation entre deux amies. C’est énorme. »

Yiscah Smith, femme transsexuelle religieuse, note aussi une amélioration. « Je me souviens des années 1970 et 1980 en Israël, et les choses ont définitivement changé, pour le mieux », a-t-elle déclaré.

Smith, qui a changé de genre à 50 ans, est une enseignante juive connue, une conseillère spirituelle et l’auteur de Quarante ans dans le désert : mon voyage vers une vie sincère. Et pourtant, malgré les améliorations notables dans le traitement en général, Smith se sent aussi « très déçue » de la direction orthodoxe sur les sujets de transsexualité.

« Si j’avais dû attendre que ces rabbins comprennent finalement, pour parler, j’aurais attendu plusieurs siècles », a déclaré Smith. Mais elle a reconnu qu’elle n’a « jamais attendu que le changement arrive du sommet ; les changements se produisent généralement au niveau de la base. »

Yiscah Smith, éducatrice juive. (Crédit : Facebook/Yiscah Smith)

Yiscah Smith, éducatrice juive. (Crédit : Facebook/Yiscah Smith)

« Ce qui change la transphobie, ce sont les personnes comme moi, en tant qu’éducatrice, qui amènent ces sujets très naturellement dans la conversation, a-t-elle déclaré. Je peux changer les choses en montant sur le ring de la vie et en engageant le dialogue et l’éducation, pas nécessairement pour convaincre, mais pour discuter. C’est là que le changement commence. »

Cependant, le périple vers l’acceptation est loin d’être terminé.

« Je pense que la vaste majorité des rabbins orthodoxes est toujours homophobe. C’est une minorité qui est pionnière de ce changement », a déclaré la rabbin réformée Noa Sattah, actuelle directrice du Centre d’action religieuse d’Israël et ancienne directrice exécutive de la Maison.

De plus, les défis sont encore plus durs pour les communautés religieuses vivant dans les implantations.

« Lesbiennes et gays ne sont pas les bienvenus », a déclaré Leah (le nom a été changé), membre de Bat-Kol et originaire d’une implantation religieuse qui a révélé que sa communauté était très homophobe.

« Nous sommes ouvertement critiqués, que ce soit verbalement, dans Besheva [un magazine destiné aux communautés nationalistes-religieuses d’Israël], ou dans les plaquettes nationalistes-religieuses hebdomadaires qui sont distribuées à la synagogue. Ils ne font pas ça aux personnes laïques. »

« Je suis triste de ne pas pouvoir être acceptée pour ce que je suis »
Une lesbienne d’une implantation

Leah a dû rompre avec sa communauté. « Je suis triste qu’ils ne puissent pas m’accepter pour ce que je suis. C’était soit vivre parmi eux et être tout le temps dénigrée, soit prendre mes distances et être libre d’être qui je suis. »

« Nous avons beaucoup de travail à faire, a ajouté Weil. Plus de rabbins doivent prendre le risque de s’engager envers les personnes LGBT dans leurs communautés. Nous voulons être intégrés dans la vie juive communautaire. Nous voulons plus de rabbins qui disent que ‘oui, vous pouvez venir ici. Nous vous accueillons à bras ouverts’. »