KINGSTON, Jamaïque — “C’est bien la route pour aller à l’église jamaïcaine” ? crie un conducteur jamaïcain par la fenêtre grande ouverte de sa voiture.

“Oui, continuez tout droit”, répond quelqu’un.

Assez rapidement, nous apercevons « l’église jamaïcaine” elle-même, une construction blanche qui se distingue joliment face au bleu du ciel. Toutes les portes sont grandes ouvertes – ou peut-être n’y en a-t-il pas. Ici, c’est important de laisser circuler les vents.

A l’intérieur, des Noirs et des Blancs, des hommes et des femmes, prient et chantent ensemble. Le sol est recouvert de sable, une tradition sépharade qui remonte à l’époque de l’Inquisition lorsque les juifs espagnols devaient cacher leur identité.

Le sable doit être changé tous les dix ans environ, parce qu’il devient sale et que le vent finit par l’emporter, explique le rabbin de la synagogue, David Stephen Cohen Henriques, qui admet lire l’hébreu mais ne pas savoir le parler.

“J’ai appris sur le tas. Quelqu’un devait se mettre en avant pour la communauté”, explique-t-il, évoquant la manière dont il est devenu rabbin.

Nous sommes à Shaare Shalom, une synagogue placée au service d’une congrégation dont les racines juives remontent aux premiers Européens arrivés en Amérique aux côtés de Colomb en 1492 — cette même année où l’Espagne avait expulsé ses Juifs. C’est au cours de son second voyage, en 1494, que Colomb a débarqué en Jamaïque.

Comme un grand nombre des quelque 200 membres de la communauté juive de Jamaïque, Ainsley Henriques, photographié ici au Jewish Heritage Center de Kingston, fait remontrer ses origines à l'immigration sépharade. (Crédit : Debra Rubin/JTA)

Comme un grand nombre des quelque 200 membres de la communauté juive de Jamaïque, Ainsley Henriques, photographié ici au Jewish Heritage Center de Kingston, fait remontrer ses origines à l’immigration sépharade. (Crédit : Debra Rubin/JTA)

“Les Juifs ont été parmi les premières familles venues en Jamaïque », dit le rabbin Henriques. « Ils y sont arrivés par des voyages variés. Ils travaillaient sur les bateaux. Ils avaient été expulsés d’Espagne et du Portugal et ils devaient donc trouver un endroit où aller ».

L’historien jamaïcain Richard Guy va même encore plus loin, affirmant que des Juifs se trouvaient sur le bateau de Colomb – et que Colomb lui-même pourrait bien avoir été un Juif converti. Il estime que, de toute façon, des Juifs vivaient en Jamaïque avant même qu’il y ait eu des Juifs aux Etats Unis.

La preuve en est le plus ancien cimetière juif en Amérique du Nord, qui, selon Guy, a été établi sur l’île en 1692. Il a été restauré et déclaré comme appartenant au patrimoine il a six ans, dit-il.

Tandis qu’il n’existe actuellement aucune tournée touristique consacrée au patrimoine juif en Jamaïque, certains, ici, évoquent la possibilité d’en organiser tant les contributions apportées par les Jamaïcains juifs ont été importantes dans l’histoire de l’île.

Le Premier artiste de Jamaïque

Visitez donc la National Gallery of Jamaica à Kingston, et un guide vous emmènera indubitablement découvrir les deux salles consacrées aux oeuvres du tout premier artiste de l’île — Isaac Mendes Belisario (1795 -1849), qui était Juif.

Une peinture représentant des transporteurs d'eau par le premier artiste de Jamaïque qui était Juif, Isaac Mendes Belisario. Ses oeuvres sont exposées à la  National Gallery. (Julie Masis/Times of Israel)

Une peinture représentant des transporteurs d’eau par le premier artiste de Jamaïque qui était Juif, Isaac Mendes Belisario. Ses oeuvres sont exposées à la National Gallery. (Julie Masis/Times of Israel)

Les paysages peints par Belisario ont su capturer la beauté luxuriante du lieu ainsi que celle de ses habitants. Sur une peinture, une femme pieds-nus, arborant une blouse blanche, transporte des cruches de lait sur sa tête. Sur une autre, nous pouvons voir le vendeur d’eau, barbu, pieds nus lui aussi et portant ses pots en argile sur le crâne.

Il y a toutefois quelques désaccords en Jamaïque aujourd’hui sur la nature jamaïcaine même de l’art de Belisario, qui est pourtant né en Jamaïque, explique la conservatrice adjointe du Musée Monique Barnett.

La question, selon elle, n’est pas que le peintre ait été blanc, mais bien que ses paysages ressemblent aux tableaux produits par les Britanniques lorsqu’ils avaient été commissionnés par les propriétaires de plantation.

“Il y a certaines personnes qui ont le sentiment qu’il n’est pas seulement question du lieu de naissance [de l’artiste]. Ils ont le sentiment que l’art qu’il a produit a été le fruit d’un regard colonial, par le regard d’un homme qui aurait vraiment épousé la culture ancestrale jamaïcaine », ajoute-t-elle.

Le Premier millionnaire noir

Autre attraction populaire nichée au sein de la capitale de la Jamaïque, la Devon House, ancienne résidence où a habité le premier millionnaire noir de l’île dont le père, au fait, était Juif.

George Stiebel était le fils d’un juif allemand et d’une femme de ménage jamaïcaine noire.

Il aurait gagné sa fortune en achetant une mine d’or abandonnée dans laquelle il aurait remis la main sur le précieux minerai, indique la guide Marcia Riley Brown, qui travaille au Musée.

Sa belle demeure est devenue célèbre pour les glaces que l’on peut y déguster – les meilleures de l’île – et qui sont vendue sur les lieux.

A l'intérieur de la demeure du premier millionnaire noir de Jamaïque, George Steibel, dont le père était Juif. (Crédit : Julie Masis/Times of Israel)

A l’intérieur de la demeure du premier millionnaire noir de Jamaïque, George Steibel, dont le père était Juif. (Crédit : Julie Masis/Times of Israel)

Le premier journaliste

Le plus ancien journal jamaïcain qui existe toujours, The Jamaica Gleaner, a également été fondé par un Juif répondant au nom de Jacob De Cordova. Cette publication, qui paraît encore aujourd’hui, a été créée il y a presque 200 ans.

De Cordova était né en 1808, fils de Juifs britanniques d’ascendance sépharade. Après la mort de sa mère lors de sa naissance, il fut élevé en Angleterre par une tante, mais revint en Jamaïque à l’âge de 26 ans où il fonda le journal avec son frère.

De Cordova devait s’installer ultérieurement au Texas, où il fut élu à la Chambre des Représentants.

Des Jamaïcains avec des noms de famille juifs

Au 19e siècle, cette île des Caraïbes arborait déjà plusieurs synagogues et la communauté juive était formée de plus de 2 500 membres. Aujourd’hui, il ne reste environ que 200 Juifs, explique Henriques.

A travers les siècles, la population juive a été décimée par l’assimilation, l’immigration et les mariages mixtes. De nos jours, la synagogue Shaare Shalom attire souvent des non-Juifs curieux et même des groupes d’écolières catholiques venues en voyage scolaire.

La pension du Lion House à Ochos Rios,  en Jamaïque. Le motif de l'Etoile de David est commun, car il s'agit d'un symbole rastafarien. (Crédit : Julie Masis/Times of Israel)

La pension du Lion House à Ochos Rios, en Jamaïque. Le motif de l’Etoile de David est commun, car il s’agit d’un symbole rastafarien. (Crédit : Julie Masis/Times of Israel)

Et pourtant, l’héritage Juif de l’île continue à mystérieusement survivre dans les noms de familles de ses habitants à la peau brune, ajoute Henriques. Ce qui l’amène à penser que les Jamaïcains portant les noms de Levy, Cohen, Decosta, Desouza et même son propre nom, Henriques, doivent avoir des origines juives même s’ils l’ignorent.

Il estime que certains Jamaïcains dotés de noms juifs pourraient être la progéniture de liaisons extraconjugales.

En Jamaïque, explique-t-il, il est coutumier de donner le nom de famille du père à l’enfant même si les parents ne sont pas mariés

“Très peu de Jamaïcains ont des noms Juifs. Si le nom de quelqu’un est Levy, et quand ce quelqu’un a la peu très brune – comment aura-t-il hérité de ce nom » ? s’interroge Henriques. “Certains le savent. J’ai rencontré des gens qui m’ont dit : ”Mon grand-père était un Juif blanc”.

Même si l’île a hébergé une communauté juive pendant de nombreux siècles, beaucoup de Jamaïcains ne connaissent pas trop le Judaïsme – et il n’est pas facile de voyager sur l’île lorsqu’on est Juif pratiquant.

Le Rabbin Yaakov Raskin distribue de la Matsa Chmoura  pour Pâques aux résidents locaux jamaïcains. (Courtesy)

Le Rabbin Yaakov Raskin distribue de la Matsa Chmoura pour Pâques aux résidents locaux jamaïcains. (Courtesy)

Le Juif hassidique Shmuli Lefkowitz, qui porte la Kippa et des papillotes, a récemment été pris pour un Musulman par un chauffeur de taxi durant sa visite à Ochos Rios, en Jamaïque

“Cela arrive parfois dans des zones reculées comme le Cambodge”, raconte Lefkowitz.

Tandis qu’il existe une maison du mouvement ‘Habad en Jamaïque, qui offre des repas casher et des services lors du Shabbat, Lefkowitz indique qu’il n’a rien avalé d’autre que des bananes pendant deux jours avant d’accéder à un grand supermarché où il a pu se constituer un stock de boîtes de thon casher importées.

L’auteur était un invité du Jamaica Tourist Board.