Quand le gouvernement d’Israël a prêté serment le 14 mai 2015, les observateurs de la politique nationale l’ont vu comme l’un des gouvernements les plus nationalistes et les plus belliqueux de l’histoire récente.

En raison de l’absence de partis de centre gauche pour contrebalancer les éléments de droite, de centre droit et d’extrême-droite, la nouvelle coalition n’offrait aucune perspective de progrès dans les négociations avec les Palestiniens, ont argué les experts ici et à l’étranger. En fait, le gouvernement était le premier en 20 ans pour lequel les perspectives de négociations de paix n’étaient mentionnées dans aucun des accords de coalition.

En plus des partis ultra-orthodoxes Shas et Yahadout HaTorah, le Likud du Premier ministre Benjamin Netanyahu était rejoint par le parti nationaliste religieux HaBayit HaYehudi, le plus fort partisan à la Knesset de l’extension de la construction dans les implantations.

En l’absence de parti de gauche ou de centre gauche, les observateurs ont vu le deuxième plus grand parti de la coalition, le parti Koulanou de Moshe Kahlon, comme la seule voix centriste, et peut-être la seule force de modération de cette coalition.

Mais si Koulanou était une feuille de vigne, elle en a été au mieux une petite, et dans les jours qui ont suivi la campagne électorale clivante de 2015, il n’était pas évident de savoir s’il pourrait fournir un minimum de camouflage aux politiques de droite du nouveau gouvernement.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président Reuven Rivlin avec les chefs de tous les partis politiques israéliens pour la séance d'inauguration de la 20e Knesset, le 31 mars 2015. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président Reuven Rivlin avec les chefs de tous les partis politiques israéliens pour la séance d’inauguration de la 20e Knesset, le 31 mars 2015. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Elu pour la première fois à la Knesset en 2003 sur la liste du Likud, Kahlon est devenu ministre des Communications en 2009. Il a mené une réforme pour faire baisser drastiquement le coût du téléphone portable avant de remplacer Isaac Herzog (Havoda) en janvier 2011 à la tête du ministère des Affaires sociales, où il a continué sa croisade pour les consommateurs et a bataillé contre les banques pour qu’elles diminuent les tarifs de leurs clients.

En 2012, Kahlon a surpris l’establishment politique quand il a annoncé qu’il ne se présenterait pas aux élections de 2013, ni au Likud, ni pour un autre parti, pour faire une pause de la politique.

Formé en 2014, pendant la campagne électorale, son parti Koulanou se concentrait initialement quasiment uniquement sur les sujets socioéconomiques, éludant largement le débat sur le processus de paix. En tant qu’ancien Likudnik, Kahlon s’est opposé au désengagement de la bande de Gaza en 2005, et, dans la rare référence qu’il a faite au processus de paix, il a déclaré que bien qu’il préférait en principe une solution à deux états, il n’y avait personne à qui parler côté palestinien, et que donc les négociations étaient vouées à l’échec.

Lancer un défi

Avant que la coalition ne prête serment l’année dernière, et avant même que sa composition ne soit finalisée, les représentants du parti avaient l’avantage pour se positionner et garantir que les sujets pour lesquels ils avaient fait campagne deviennent des principes fondamentaux du nouveau gouvernement.

Pour Koulanou, cela entraînait la garantie que ses réformes proposées pour diminuer le coût du logement et le coût de la vie fassent partie des directives de politique écrites fondamentales de la coalition.

Les partis ultra-orthodoxes voulaient la promesse que la loi sur l’égalité du fardeau (qui portait principalement sur le service militaire des orthodoxes) votée par la dernière Knesset soit affaiblie ou annulée.

Le président du parti HaBayit HaYehudi Naftali Bennett était résolu à garantir que la coalition soutiendrait une résolution revendiquant la propriété de terrains liés à certaines implantations de Cisjordanie, construites sur des terrains dont la provenance est questionnable.

Bezalel Smotrich, député de HaBayit HaYehudi, lors d'une réunion d'une commission de la Knesset, le 11 janvier 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Bezalel Smotrich, député de HaBayit HaYehudi, lors d’une réunion d’une commission de la Knesset, le 11 janvier 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Présageant du sujet qui a dominé la politique israélienne le mois dernier, Bezalel Smotrich, député de HaBayit HaYehudi, avait menacé préventivement de faire « exploser » et de briser la coalition en moins d’un an et demi si l’Etat accédait à la demande de la Cour suprême de démolir plusieurs structures construites sur des terrains palestiniens privés dans l’avant-poste d’Amona, en Cisjordanie.

« L’évacuation d’Amona et la démolition de maisons à Ofra sera la mine anti-personnelle qui, si l’on marche dessus, entraînera l’explosion de la coalition », avait déclaré Smotrich à l’époque, en citant une implantation juive et un avant-poste voisin, situés à une vingtaine de kilomètres au nord de Jérusalem.

« Je ne vois pas le parti HaBayit HaYehudi siéger [au gouvernement] et prendre part à la destruction […] de toute une communauté et à l’expulsion de ses habitants », avait-il déclaré.

Mais dans ce qui semblait pour beaucoup à l’époque un danger éloigné qui ne deviendrait un problème que dans une éternité politique, HaBayit HaYehudi avait lancé le défi de ce qui est devenu cette semaine non seulement une bataille pour le futur de la coalition, mais aussi pour la Haute cour d’Israël et, selon certains, pour les principes démocratiques du pays.

« Protéger l’état de droit »

En décembre 2014, quatre mois avant que le gouvernement ne prête serment, Asher Grunis, alors président de la Cour suprême, avait ordonné au gouvernement d’évacuer Amona, le plus grand avant-poste de Cisjordanie, au cœur d’années de batailles judiciaires.

Le verdict avait été donné en réponse à un appel soumis par un groupe de Palestiniens qui affirmaient qu’ils possédaient les terrains saisis par les habitants pour construire l’avant-poste. « Parce que les structures ont été construites sur des terrains privés, il est impossible de les autoriser, même de manière rétroactive », avait à l’époque établi Grunis dans son jugement, qui accordait deux ans au gouvernement pour exécuter l’ordre.

 L'avant-poste d'Amona, en Cisjordanie, le 28 novembre 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

L’avant-poste d’Amona, en Cisjordanie, le 28 novembre 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Lundi, pendant une réunion de célébration avec ses députés, Kahlon, à présent ministre des Finances, a revendiqué le blocage d’une mesure qui cherchait à légaliser de manière rétroactive tous les avant-postes de Cisjordanie, affirmant que cela aurait nui à la Haute cour en contournant l’ordre final d’évacuation d’Amona.

« Vous ne pouvez pas protéger les habitants des implantations sans protéger l’état de droit », a-t-il déclaré à ses collègues. Il a salué un accord alternatif conclu avec les autres partis de la coalition, une « mesure importante ».

Une clause du projet de loi dit de régulation, qui cherche à empêcher les implantations bâties sur des terrains privés d’être démolies si elles ont été construites avec l’aide de l’Etat, était mise en cause. Elle laissait ouverte la possibilité de passer outre de précédentes décisions de la cour.

Kahlon a déclaré qu’il était « fier et heureux » que Koulanou ait contrecarré ces efforts, ajoutant que si la cour avait été compromise, Israël n’aurait plus une seule institution qu’il pouvait « à la fois craindre et respecter. »

Moshe Kahlon, ministre des Finances et président de Koulanou, dirige la réunion de son parti à la Knesset, le 5 décembre 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Moshe Kahlon, ministre des Finances et président de Koulanou, dirige la réunion de son parti à la Knesset, le 5 décembre 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Bien que les propos laissent certainement filtrer un parfum d’opportunisme politique, le fait que Kahlon se vante activement de son rôle de rebelle de la coalition a montré que Koulanou était heureux de se promouvoir comme la force modérée que certains avaient espéré qu’il devienne.

C’est vrai, certes. HaBayit HaYehudi, enhardi par les éléments de la droite du Likud et gonflé à bloc par sa conviction idéologique, s’est battu becs et ongles pour empêcher l’exécution de l’ordre de démolition. Sans l’opposition de Koulanou, il semble que le projet de loi, avec sa clause controversée, aurait probablement été voté.

Limites libérales

Plutôt que de sauver Amona des bulldozers, le compromis de dernière minute conclu par les membres de la coalition permettra de déplacer ses habitants vers une parcelle de terrain voisine qui est détenue par l’Etat dans le cadre de la loi sur la propriété des absents.

Mais le rôle autoproclamé de Kahlon comme féroce gardien de l’état de droit ne fait pas (encore) de lui la droite libérale meneuse que certains espéraient. Même s’il peut rugir, sur ce point il est toujours un tigre de papier.

Il soutiendra tout de même le projet de loi de régulation modifié pour légaliser les avant-postes construits sur des terrains palestiniens privés, alors même que le procureur général Avichai Mandelblit a déclaré qu’il s’opposait à la mesure, juridiquement indéfendable.

Malgré le fait que le projet de loi ne sauvera pas Amona, sa raison d’être originale, le parti HaBayit HaYehudi et d’autres au sein du gouvernement ont tout de même salué la législation, votée lundi en lecture préliminaire.

Bennett a déclaré aux journalistes qu’il s’agissait d’une « journée historique », et l’a comparée à l’élection en 1977 du Likud de droite de Menachem Begin après des décennies d’hégémonies du Mapai de gauche.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son ministre de l'Education Naftali Bennett pendant une session plénière de la Knesset, le 5 décembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son ministre de l’Education Naftali Bennett pendant une session plénière de la Knesset, le 5 décembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Aujourd’hui, la Knesset israélienne est passée de la voie de l’établissement d’un état palestinien à celle d’une souveraineté étendue à la Judée et à la Samarie. Qu’il n’y ait aucun doute : le projet de loi de régulation est ce qui entraînera l’extension de la souveraineté [israélienne] », a-t-il déclaré.

Bennett a toujours ses victoires à revendiquer. Il a peut-être perdu une bataille contre Kahlon sur Amona, mais il semble qu’il ait gagné la guerre des avant-postes. Du moins jusqu’à l’intervention de la Haute cour.

Pendant ce temps, un an et demi après les élections, à part la rumeur occasionnelle d’un gouvernement d’unité ou le murmure lointain de tentatives étrangères de relancer les négociations de paix, il n’y a eu aucun progrès pour reprendre ces négociations, et encore moins pour mettre en œuvre une solution à deux états. Et cela, même avec la nouvelle âme sensible de Koulanou, ne semble pas prêt de changer.

L’équipe du Times of Israël a contribué à cet article.