Istanbul – Quand les citoyens turcs se sont réveillés le 20 mai, ils ont découvert que le désastre minier de Soma, qui a ôté la vie à 301 mineurs et qui est l’une des pires catastrophes de l’histoire du pays, avait une perspective juive.

La une du quotidien islamiste Yeni Akit annonçait que le beau-fils du propriétaire de la mine était juif, trouvant ainsi la raison pour laquelle le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, plutôt que le propriétaire de la mine, recevait les foudres des médias internationaux.

Erdogan, pour sa part aurait été filmé en train d’insulter un manifestant en le traitant de « semence d’Israël », même si beaucoup dans le pays doutent de la véracité des faits.

L’ambiance générale en Turquie est loin d’être favorable aux Juifs ces jours-ci. Le récent sondage sur l’antisémitisme mené par l’Anti-Defamation League a montré que 69 % de turcs avaient des croyances antisémites.

Un pourcentage bien plus élevé qu’en Europe (24 % pour l’ouest et 34 % pour l’est) et seulement légèrement plus bas qu’au Moyen Orient qui a une moyenne de 74 %.

Même si on retrouve la trace de la présence juive en Turquie depuis la destruction du Second Temple en 70, ils n’ont jamais réussi à se faire accepter en tant que citoyen à part entière. C’est en tout cas ce qu’explique Rifat Bali, qui étudie les minorités en Turquie et qui a publié de nombreux ouvrages sur la communauté juive du pays.

« La Turquie est laïque sur le papier, mais ne l’a jamais vraiment été », affirme Bali au Times of Israel de son bureau en Turquie. « Indépendamment du fait que les gens soient Kémaliste [qui suivent les préceptes de Mustafa Kemal Ataturk qui prône pour une Turquie moderne et laïque] ou islamiste, un non-musulman est toujours perçu comme un non-musulman, et non pas comme un citoyen turc ».

Le projet d’ingénierie sociale de Kemal, qui, depuis le milieu des années 1920 essaye de transformer les sujets de l’ancien empire ottoman en des citoyens turcs égaux, a échoué, déclare Bali.

« Vous ne pouvez pas vous attendre d’une société qu’elle se transforme en 20 ans », a-t-il ajouté. « Il faut quelques siècles ».

La violence a rarement frappé la communauté juive de Turquie qui comprend 15 000 personnes, mais quand cela est arrivé le résultat a été sanglant et tragique. En septembre 1986, un terroriste appartenant au mouvement palestinien Abu Nidal a ouvert le feu sur des fidèles à la synagogue Neve Shalom, dans le quartier de Galata à Istanbul, tuant 22 personnes.

En novembre 2003, quatre camions piégés ont explosé à travers Istanbul, faisant 57 morts et 700 blessés. Deux des bombes ont visé les synagogues de Neve Shalom et Bet Israël.

Aujourd’hui, les visiteurs de Bet Israël doivent envoyer leurs passeports à la communauté plusieurs jours à l’avance afin d’avoir accès aux offices religieux du vendredi soir.

Les fidèles passent à travers un détecteur de métal dans une chambre scellée avant d’entrer dans le sanctuaire. Après les prières, les Juifs doivent s’entasser dans un passage où une porte en métal se ferme derrière eux pour que la porte de sortie puisse s’ouvrir.

L’antisémitisme traditionnel, présent dans la société turque depuis la nuit des temps, a obtenu un coup de pouce il y a 12 ans avec la montée en puissance du Parti pour la justice et le développement, ou AK, parti notoirement islamiste. Dans son sillage, le sentiment anti-juif autrefois principalement limité aux discours sociaux et à aux franges extrémistes a trouvé sa place dans la politique traditionnelle.

« Ce qui a changé, c’est que le gouvernement a une idéologie islamiste, où l’antisémitisme est l’un des thèmes dominants », a déclaré Bali, retraçant les origines idéologiques du parti AK à l’ancien Premier ministre turc Necmettin Erbakan et le mouvement qu’il a fondé à la fin des années 1960, Millî Görüþ [Voie nationale].

« Le gouvernement prétend qu’il a rompu ses liens avec son ancienne idéologie et est maintenant adapté au grand public, mais [l’antisémitisme] est toujours là. Ce qui met les gens [de la communauté] mal à l’aise », a déclaré Bali.

Mais en dépit de ce sentiment de malaise, Bali a fait valoir que les Juifs ne sont pas perçus comme une menace pour le pays. « Ils n’ont pas la puissance financière pour être considérée par les islamistes comme une menace », a-t-il analysé. «Les Juifs sont un petit groupe sans influence, mais sont utiles pour l’image de la Turquie [à l’étranger] pour montrer une société multiculturelle ».

Les chiffres de l’antisémitisme du sondage de l’ADL racontent une histoire différente. 69 % des sondés ont dit que les Juifs turcs du pays sont plus loyaux envers Israël qu’envers la Turquie, et 75 % ont affirmé que les Juifs avaient trop de pouvoir dans le monde des affaires.

En tout état de cause, l’angoisse des Juifs turcs ne les pousse à rentrer en Israël. Selon le ministère de l’Immigration et de l’Absorption, seulement 13 Juifs ont immigré en Israël en provenance de Turquie depuis le début de 2014. Sur toute l’année 2013 seulement 70 nouveaux immigrants se sont installés dans l’Etat juif. Les statistiques de ces dernières années ne sont pas très différentes. Les Juifs aisés préfèrent souvent envoyer leurs enfants faire des études aux États-Unis, où ils restent souvent.

Medi Nahmiyaz est l’une des rares Juives qui a choisi la Terre sainte à la mégalopole sur le Bosphore. Coordinatrice du Forum pour les études contemporaines turques à l’Institut Van Leer de Jérusalem, Nahmiyaz a quitté son Istanbul natal pour étudier aux États-Unis en 2000, puis s’est installée en Israël en 2005.

« Je n’ai jamais connu l’antisémitisme en grandissant, mais certains de mes amis juifs se plaignent qu’ils sont victimes de discrimination sur le marché du travail», a déclaré Nahmiyaz. « La plupart de mes amis à la maison sont des musulmans laïques, qui partagent les préoccupations des Juifs sur les politiques économiques et sociales d’Erdogan ».

Comme le « dönme », ou crypto-Juifs, de l’empire ottoman, les intellectuels juifs ne peuvent pas professer leur sionisme en public en Turquie, a déclaré Bali.

Il n’y a peut être aucun obstacle juridique pour fonder des organisations sionistes dans le pays, mais une telle mesure s’attirerait immédiatement les foudres des islamistes qui lanceraient des accusations de double allégeance, un crime inexcusable dans la République turque.

« Un intellectuel public peut oublier son statut s’il se définit comme un sioniste », a noté Bali. « Alors, les gens disent une chose en public et agissent différemment en privé »