En France, l’enseignement du fait religieux et l’éducation morale se sont intensifiés ces dernières années, dans une société soumise à des tensions communautaires et meurtrie par les attentats djihadistes. Mais les professeurs avancent prudemment sur ces sujets sensibles dans un système laïque.

Peut-on enseigner la religion à l’école ?

Il n’y a pas de cours de religion pour les quelque 10 millions d’élèves de l’enseignement public hormis, sauf dispense, en Alsace et en Moselle (est), territoires qui étaient allemands quand est née l’école laïque, dans les années 1880.

Mais le ministère de l’Education nationale a structuré un « enseignement laïque des faits religieux », notamment sur la base d’un rapport du philosophe Régis Debray quelques mois après le 11 septembre 2001.

Sans faire l’objet de cours spécifiques, cet enseignement s’invite dans les programmes d’histoire-géographie, de lettres, d’arts ou de philosophie comme « élément de compréhension de notre patrimoine culturel et du monde contemporain ».

Pour Eric Favey, président de la Ligue de l’enseignement, un mouvement associatif, il s’agit « de comprendre des phénomènes afin qu’ils ne restent pas complètement obscurs et qu’ils ne nourrissent pas, justement, des formes religieuses obscurantistes ».

Les enseignants sont-ils réticents ?

Il n’y a souvent pas d’opposition de principe des professeurs face à cet enseignement, puisqu’il n’est pas confessionnel et qu’il est neutre à l’égard de toutes les religions.

Mais dans une société où la pratique et la culture religieuses sont globalement en recul, « les enseignants, sauf peut-être ceux d’histoire et de philosophie, ne sont pas très bien armés et ne se sentent pas très à l’aise », estime le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco.

« Certains enseignants disent ‘il faut que je connaisse le Coran, la Bible et la Torah’. On leur explique que ce n’est pas ça, qu’ils ne doivent surtout pas se lancer dans des controverses avec des élèves qui défendraient leur religion », poursuit le responsable de cette instance paragourvernementale.

Depuis janvier 2015 et la vague d’attaques terroristes qui a fait 241 morts en France au nom d’un islam radical, l’Etat a pris des initiatives de formation des enseignants, comme la plateforme « M@gistère ». Problème : un manque de temps dans des agendas pléthoriques. « Si vous avez des professeurs qui parlent toute la journée à des élèves assis sur une chaise du matin au soir, il n’y a pas de place pour innover », selon Philippe Gaudin, directeur adjoint de l’Institut européen en science des religions.

La voie est étroite pour les enseignants : en Indre (centre), une enseignant d’école élémentaire a été muté d’office en juin pour avoir consacré trop de temps à l’étude de passages de la Bible. En ces matières, « tout est une question de mesure », estime Jean-Louis Bianco.

Comment réagissent les élèves ?

Enfants et adolescents sont rarement hostiles à l’enseignement du fait religieux, estime le sociologue Sébastien Urbanski, membre du groupe de recherche « religions, discriminations et racisme en milieu scolaire » à Lyon (centre-est), sur la base d’une enquête auprès de 130 établissements. « Les enseignants savent désamorcer certaines situations, par exemple quand un élève dit ‘vous ne pouvez pas parler d’islam parce que vous n’êtes pas musulman’. Le cours se fait », poursuit-il.

Pour le président de l’Observatoire de la laïcité, les contestations, « pas très fréquentes », ne touchent pas toujours l’enseignement du fait religieux, « mais la Shoah ou le conflit israélo-palestinien ». Et elles n’émanent pas forcément d’élèves musulmans : « Certains milieux chrétiens contestent Darwin ». « Toutes les religions sont travaillées par des phénomènes de radicalisation », de poussée identitaire, abonde le responsable de la Ligue de l’enseignement.

« C’est tout un art pédagogique que de dire ‘ce que tu entends chez toi n’est pas supérieur, c’est d’un autre ordre. On te donne de quoi te former un raisonnement personnel’. C’est ce positionnement entre savoir et croire qui n’est pas facile », poursuit Jean-Louis Bianco.

Et la morale laïque ?

En plus de l’enseignement des faits religieux, le système éducatif français a mis sur le devant de la scène, après les attentats de janvier 2015, un « enseignement moral et civique » pour tous les élèves afin de promouvoir les valeurs républicaines, le sens critique, le pluralisme des opinions… Mais en une demi-heure par semaine au collège ou au lycée « on ne fait pas grand chose, et cet enseignement sert un peu de variable d’ajustement pour d’autres cours », regrette Eric Favey.

Pourtant, « dans une société qui cherche à travailler son unité, si on fait l’impasse là-dessus, si on fait semblant, on va continuer à mal se réveiller certains matins », plaide-t-il.