Interrogez n’importe qui sur le dossier de Washington, ils vous diront qu’il n’y a pas de crise. Lors de sa visite cette semaine dans la capitale américaine, le ministre de la Défense Moshe Yaalon l’a déclaré – alors même qu’il a été snobé par le secrétaire d’Etat John Kerry et le vice-président Joe Biden.

Les lobbyistes le disent quand ils sont interrogés sur le lent réapprovisionnement d’Israël en armes pendant et après la guerre de Gaza de l’été.

Plus tôt ce mois-ci, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président Barack Obama s’étaient échinés à montrer leur amitié – littéralement des heures avant que l’administration ne publie une condamnation particulièrement rigoureuse des plans de construction israéliens dans un quartier contesté de Jérusalem.

On pensait que cette amitié si spéciale était plus solide que jamais, comme de toujours. Seulement, cette fois, c’est faux.

Le ministre des Finances Yair Lapid a appelé une crise une crise cette semaine, et même s’il l’a fait en grande partie pour railler ses partenaires de la coalition, le simple fait demeure : les liens entre Jérusalem et Washington sont au plus bas.

Pas même une semaine – et certainement pas un mois – ne passe sans insultes ou récriminations. Avanies diplomatiques, critiques d’attachés de presse, ministres exerçant des censures, tweets tendus concourent tous à créer une ambiance sans équivoque – du moins à Washington.

Si Netanyahu pense vraiment que lui et Obama ressemblent à « un vieux couple », comme il l’a dit lors de sa visite aux Etats-Unis le mois dernier, la comparaison la plus juste serait plutôt à l’un de ces couples qui, après les intempéries de 50 ans de querelles, fantasme désormais de divorcer. Israël et les Etats-Unis ne peuvent plus se faire passer pour une grande et heureuse famille.

Au sujet de l’Iran, par exemple, le président et le Premier ministre sont le couple qui dialogue, mais n’écoute pas nécessairement l’autre. Un accord iranien mijote sur le feu, et jusqu’à présent, les Etats-Unis ont été imperméables aux exigences d’Israël demandant que toute entente prévoie un programme nucléaire iranien sans enrichissement.

Négociateur en chef nucléaire américain, le sous-secrétaire d’Etat Wendy Sherman, a pris le temps cette semaine de clouer au pilori dans un discours ceux qui ne veulent pas d’un accord nucléaire avec la République islamique. Oui, l’administration a consulté Israël ; non, elle ne semble pas intéressée par son important message.

Les dernières semaines ont été typiques de la phase actuelle de la relation, avec un va-et-vient sans fin de piques. Il y a dix jours, Kerry a déclaré lors d’un dîner que les dirigeants du Moyen Orient ont exprimé la crainte que le conflit israélo-palestinien « était une cause du recrutement » de groupes comme l’Etat islamique, « de la colère dans les rues et de l’agitation populaire ».

Le ministre de l’Economie Naftali Bennett a joué rapidement la carte de l’antisémitisme en réaction à l’affront, se plaignant que « même quand un musulman britannique décapite un chrétien britannique, il y aura toujours quelqu’un pour blâmer les Juifs. On ne justifie pas le terrorisme, on le combat. Dire que le conflit israélo-palestinien renforce l’État islamique encourage le terrorisme mondial ».

Gilad Erdan, ministre de la Communication dans le gouvernement Netanyahu, s’est également joint à la mêlée, disant que « Kerry bat des records de manque de compréhension de ce qui se passe dans notre région ».

L’ancien négociateur de la paix Martin Indyk a riposté dans un tweet : « Ils recommencent : les ministres de droite israéliens accusent Kerry de vouloir que la paix israélo-palestinienne aide à lutter contre l’EI. »
Vous savez que les choses vont mal quand c’est l’acerbe ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman qui endosse le rôle du sage, évoquant les nombreuses vertus de la relation avec les États-Unis.

Depuis quelques jours, les choses semblaient être sur la bonne voie. Yaalon s’est rendu à Washington, dans une initiative inhabituellement conciliante, mais s’est vu refuser des demandes de rencontre avec un certain nombre de responsables. Et le vendredi, le Washington Post a publié un entretien avec le ministre, qui laissait entendre que les Etats-Unis sont totalement dépassés au Moyen Orient.

Pendant ce temps, le Département d’Etat a trépigné avant de reconnaître que le bébé tué dans une attaque terroriste à Jérusalem mercredi était un citoyen américain ; puis, à la grande consternation des commentateurs pro-israéliens, il n’a pas perdu de temps pour annoncer que les forces de sécurité israéliennes avaient abattu un jeune Palestino-Américain qui jetait des cocktails Molotov.

Le Département d’État a peiné à expliquer pourquoi Washington n’a pas exhorté le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à condamner l’attentat de mercredi, mais a rapidement adressé ses « condoléances à la famille » de l’adolescent tué par les forces de sécurité israéliennes et appelé Israël à mener « une enquête rapide et transparente » sur l’incident.

Et ce n’était même pas la critique américaine la plus virulente des actions israéliennes de ces derniers mois. Au cours de la guerre de Gaza, le Département d’Etat a déploré les bombardements israéliens sur une école de l’UNRWA, les qualifiant d’ « épouvantables » et d’ « honteux ».

Et pourtant, presque tout le monde sauf Lapid réitère que tout va plus ou moins bien, comme si le répéter, tel un mantra apaisant, suffisait à le rendre réalité.

Il est important de garder à l’esprit que ce n’est pas la première fois qu’il y a de l’eau dans le gaz entre les deux pays. Sous la présidence de George H.W. Bush, 10 milliards de dollars de garanties de prêts ont été gelés par Washington pour protester contre la politique de colonisation du Premier ministre Yitzhak Shamir. Alors, comme aujourd’hui, les dirigeants ont souligné la force de l’amitié historique entre les deux Etats.

Pendant le second mandat de George W. Bush, les relations ont également pris un virage dangereux – malgré une certaine rhétorique très douce – après la seconde guerre du Liban, lorsque l’administration a retardé le transfert des armes demandé par Israël pour renflouer les stocks.

Alors, comme aujourd’hui, les deux parties semblent partager un intérêt à minimiser publiquement la faille. En effet, le discours acidulé a évité une crise plus large.

Dans cette mauvaise passe, un certain nombre de facteurs entrent en jeu. Kerry a pris personnellement l’échec de l’accord israélo-palestinien de paix et la rhétorique qui l’entoure, et l’administration Obama a certainement affirmé à plusieurs reprises être insatisfaite de la coalition de droite de Netanyahou.

D’autre part, les démocrates sont particulièrement préoccupés de la possibilité de perdre le Sénat dans les prochaines élections de novembre, et ne sont pas particulièrement désireux de voir l’administration s’aliéner même un seul électeur dans un certain nombre d’États clés.

Pendant ce temps, le soutien à Israël au Capitole est aussi catégorique que jamais, et un certain nombre de ses représentants ont fait part de leur volonté d’affronter l’administration sur ses politiques au Moyen-Orient.

Dans le même temps, Israël doit aussi se montrer gentil. Il est tout simplement trop attaché à l’amitié de court terme – accord sur le nucléaire iranien, soutien de Washington dans les forums de l’ONU où Abbas tente de marquer des buts faciles – pour risquer d’appeler une crise une crise.

Est-ce que la reconnaissance publique de Lapid de la vérité change la situation ? Cela est peu probable, compte tenu de ses propres motivations politiques très claires, et très internes.

En l’absence de solution en vue, le « vieux couple » semble devoir continuer à se chamailler derrière des portes closes, et alors que le président et le Premier ministre peuvent tenter de baisser le ton, toute personne debout à l’extérieur pourra constater qu’il y a bien des nuages dans le ciel d’été.