Le président turc Recep Tayyip Erdogan a suscité la polémique vendredi en invitant son homologue arménien aux cérémonies du 100ème anniversaire de la bataille de Gallipoli, prévues le jour-même où l’Arménie commémore celui des massacres de 1915.

Erdogan a officiellement convié cette semaine par courrier une centaine de chefs d’Etat et de gouvernement du monde entier aux célébrations, le 24 avril, du fameux épisode oriental de la Première guerre mondiale, a-t-on appris de source officielle turque.

En tête de cette longue liste figure le président américain Barack Obama, et un peu plus loin Serge Sarkissian, celui de l’Arménie, en conflit avec la Turquie autour de la question des centaines de milliers d’Arméniens tués par l’Empire ottoman à partir de 1915, qu’Ankara refuse de considérer comme un génocide.

L’invitation adressée par Erdogan a essuyé une sèche fin de non-recevoir de la part d’Erevan, qui a dénoncé une « manipulation de l’histoire ».

Cette nouvelle controverse entre les deux capitales, qui n’entretiennent pas de relations diplomatiques, a pour origine un hasard de l’Histoire.

La bataille de Gallipoli a débuté le 25 avril 1915, lorsqu’un contingent de troupes anglaises, néo-zélandaises, australiennes et françaises a débarqué dans cette péninsule du nord-ouest de l’actuelle Turquie pour rouvrir le détroit des Dardanelles et porter la guerre au coeur de l’Empire ottoman, allié de l’Allemagne.

Au terme de neuf mois d’âpres combats, les Alliés seront contraints de battre en retraite en laissant derrière eux 180 000 morts.

Cette bataille, où s’est illustré le colonel Mustafa Kemal, qui proclamera en 1923 la République turque moderne née de la chute de l’Empire ottoman, est traditionnellement célébrée le 24 avril par les Turcs, le lendemain par des milliers de visiteurs venus d’Australie et de Nouvelle-Zélande, où le 25 avril est un jour de fête nationale.

‘Déni’

Coïncidence, ce 24 avril marque aussi le coup d’envoi, en 1915, des arrestations puis des massacres d’Arméniens par l’Empire ottoman. Chaque année, l’Arménie et les Arméniens de la diaspora honorent leurs victimes.

Dans la réponse rendue publique par ses services, Sarkissian a suggéré que Erdogan d’avoir délibérément profité de ce conflit de dates pour « détourner l’attention du monde des activités marquant le centenaire du génocide » et dénoncé la « politique traditionnelle de déni » d’Ankara.

Le chef de l’Etat arménien a ajouté qu’il avait lui-même invité Erdogan à se rendre dans son pays le 24 avril et souligné qu’il n’était pas dans ses usages de « rendre visite à un invité qui n’a pas lui-même répondu à sa propre invitation ».

De son côté, le Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF) a dénoncé un « contre-feu diplomatique » destiné à « neutraliser la présence prévue des chefs d’État étrangers ce jour-là à Erevan ».

La Turquie a toujours refusé d’admettre toute élimination planifiée, évoquant la mort d’environ 500 000 Arméniens (contre 1,5 million selon l’Arménie), qui s’étaient rangés du côté de son ennemie la Russie, lors de combats ou à cause de famines.

En avril 2014, le président Erdogan, alors Premier ministre, avait offert des condoléances sans précédent pour les victimes arméniennes, parlant d’une « douleur commune ». Mais la semaine dernière, il a formellement écarté toute reconnaissance du génocide.

Selon un sondage paru cette semaine, moins de 10 % des Turcs souhaitent que leur gouvernement reconnaisse un génocide des Arméniens.

La Turquie et l’Arménie ont signé en 2009 des protocoles dits de Zurich pour normaliser leurs relations mais, plus de cinq ans après, ces textes n’ont toujours pas été ratifiés.