On peut difficilement dire qu’Israël entretient un rapport de force avec la superpuissance russe. Mais il existe certaines ententes en méditerranée orientale, où Israël reste une puissance régionale, économique et militaire.

Et ces ententes, soigneusement calibrées mais déjà contrariées par la guerre civile syrienne, peuvent avoir été secouées – malgré l’absence de commentaire officiel – par la découverte la semaine dernière d’une base de renseignement russe à Tel-el-Hara, Syrie.

L’Armée syrienne libre a révélé dans une vidéo du 5 octobre que la Direction générale des renseignements de l’état-major des forces armées russes et soviétiques (GRU), équivalent de la NSA américaine ou de l’unité 8200 israélienne – opérait à partir d’une base du régime syrien près de la frontière avec Israël.

Les troupes russes rassemblent des renseignements contre les rebelles syriens, ce qui est logique : la Russie est profondément impliquée dans la guerre civile syrienne et occupe souvent le rôle de garde du corps international de Bashar el-Assad.

Mais la vidéo révèle également que les agents de la GRU ont collecté des renseignements opérationnels sur Israël. Ce qui soulève la question : dans quelle mesure la Russie fait-elle espionner Israël, et à quelle fin ?

« Les Russes sont les Russes », observe Zvi Magen, ancien chef de département semi-clandestin de liaison Nativ au sein du Bureau du Premier ministre et ancien ambassadeur en Russie, actuellement chercheur principal au think tank INSS de Tel Aviv. « Ce n’est donc pas tout à fait surprenant. » Mais la nature des renseignements recueillis et le fait que les officiers russes aient laissé des traces, selon lui, sont assez inattendus.

Pour Magen, il est difficile de déterminer depuis combien de temps les troupes russes ont abandonné la base ou dans quelles circonstances, mais la Russie, ancienne superpuissance et véritable force dans les renseignements, a des antennes bien ancrées en Israël, y compris depuis d’autres postes de collectes de signaux de renseignements, probablement à bord des bateaux de la marine russe en mer Méditerranée.

La raison concerne moins la Syrie que la Russie. Il émet l’hypothèse que la Russie dédommage la Syrie, qui l’autorise à opérer, et que la motivation des Russes n’est pas seulement d’aider la Syrie à mieux connaître les actions et les déploiements israéliens, mais surtout de déplacer l’information vers l’Iran et le Hezbollah, afin d’améliorer le statut régional de la Russie et de faciliter sa surveillance des alliés des États-Unis.

« Dans le cadre des initiatives de Poutine pour rétablir les jours de gloire d’antan », la Russie redouble d’efforts pour exercer une influence au Moyen-Orient, investissant son prestige et son pouvoir de façon quasi-inédite en Syrie et cherchant à extraire l’Egypte de l’orbite des États-Unis, dans laquelle elle a été attirée après Camp David, observe Dr Jennifer Shkabatur, conférencière des affaires russes à l’École Lauder de gouvernement, diplomatie et stratégie au Centre interdisciplinaire de Herzliya.

Elle décrit une alliance entre la Syrie et l’Union soviétique qui s’est rapidement formée avec la création de l’Etat syrien en 1946 et a perduré tout au long de la guerre froide, tandis que l’Union soviétique fournissait des armes et des conseillers à la Syrie et établissait sa propre base navale à Tartous.

Durant les années 1990, avec l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie s’est tournée vers l’intérieur ; et son influence au Moyen-Orient s’est atténuée.

Les révolutions du Printemps arabe, au milieu d’une résurgence de la Russie, ou plutôt d’une tentative russe de réformer ses anciennes sphères d’influence et de contrer les États-Unis à la mesure du possible, ont présenté plusieurs possibilités.

Plus récemment, l’Egypte a déclaré à la mi-septembre avoir conclu un contrat préliminaire d’armement de 3,5 milliards avec la Russie, comprenant l’achat d’un système de défense aérienne S-300. La Syrie constituerait 10 % des ventes annuelles des exportations d’armes de la Russie.

Et pourtant, selon Magen, la Russie veille à ne pas franchir explicitement certaines lignes.

Consciente du fait qu’Israël pourrait renverser le régime d’Assad s’il le jugeait nécessaire, la Russie fait montre d’une allégeance imperturbable à son client de Damas, sans toutefois lui procurer d’armement comme le système de défense aérienne S-300, qui pourrait menacer les avions dans l’espace aérien israélien et sévèrement limiter la capacité d’Israël à survoler le Liban ou la Syrie.

La Russie n’a pas non plus critiqué ouvertement les actions israéliennes à Gaza pendant la guerre de 50 jours de cet été, fait-il remarquer, tandis que l’Etat juif, pour sa part, est resté silencieux sur les actions de la Russie en Ukraine.

« Les deux parties prennent généralement des précautions l’une avec l’autre », dit-il.

La découverte de l’installation d’une collecte de renseignements à Tel el-Hara, ressemble un peu à « surprendre quelqu’un dans une position embarrassante ».

En d’autres termes, les faits sont essentiellement connus mais la preuve, présentée publiquement, est préjudiciable.

« En général, la Russie marche entre les mines », conclut-il, « pas dessus. »