Du sud de la Floride à l’Upper West Side, les Juifs disent le Kaddish pour Kustsher’s, la célèbre station de vacances d’été du Catskills, dernière survivante des sites de vacances de Borscht Belt, prisés par les Juifs new-yorkais pendant des décennies.

Kutsher’s, qui dans les prochains mois sera rasé pour faire place à un prestigieux centre de yoga, fut l’un des derniers bastions emblématiques des refuges des climats chauds, connus pour leur programmes guimauves, leur atmosphère de mishpoche [familiale] et leur impressionnante brochette de comédiens, dont beaucoup allaient connaître une renommée mondiale.

Les stars de l’époque de Bortch Belt, parmi eux Jackie Mason, Rodney Dangerfield et Henny Youngman, ont sans aucun doute été drôles. Si drôles, en fait, que lorsque Alan Zweig a commencé à créer son documentaire (disponible en téléchargement et pour des projections privées), une chronique sur l’âge d’or de l’humour juif et son laïus désopilant, il finît par explorer les questions beaucoup plus profondes de l’assimilation, de la modernisation et du lien puissant entre l’humour à succès et le statut d’outsider.

« Toute ma vie, je me suis toujours senti un peu séparé de tous dans le monde non juif », explique Zweig, un documentariste vivant à Toronto, avec une série de films à petit succès dans son portefolio. « C’est vraiment le sujet du film. J’utilise juste le thème de l’humour pour parler du fait d’être juif ».

Zweig, qui a grandi au Canada dans une famille de conservateurs et s’est laïcisé après avoir quitté la maison, a toujours considéré que l’humour et le judaïsme s’accordaient comme cul et chemise. L’humour juif de la génération de ses parents s’auto-détruisait tout autant qu’il s’auto-affirmait, pensait-il. Il a donc rassemblé quelques-uns des meilleurs humoristes juifs de l’époque moderne pour les interroger sur cette notion devant la caméra.

Sans surprise, le film montre qu’il y a autant d’opinions que d’entretiens sur le sujet.

Certains des comédiens plus âgés qu’il interroge refusent catégoriquement de reconnaître la thèse de Zweig. Shecky Greene et Shelly Berman ne sont pas impressionnés par l’idée de Zweig selon laquelle l’humour juif a son propre caractère. Bob Einstein est tellement agité qu’il semble prêt à envoyer un coup de poing à Zweig, invisible à l’écran alors que la caméra tourne.

Zweig n’est pas documentariste ordinaire. Il entre directement dans l’action, débattant devant la caméra avec ses invités et refusant de laisser de côté les scènes potentiellement embarrassantes. Le résultat est que le film montre un comique vétéran après l’autre remettre en place le réalisateur et garantir que lorsqu’ils faisaient rire leur public, la religion n’avait rien à faire avec cela.

Zweig, familier de la controverse, refuse de capituler. Il a davantage de succès lorsqu’il interroge des comiques plus jeunes, ceux qui appartiennent à une génération où le judaïsme est une étiquette moins voyante et l’humour racial non seulement rare, mais carrément tabou.

« Les Juifs possédaient l’humour », admet David Steinberg, tandis que Howie Mandel offre généreusement l’idée que non seulement les Juifs ont toujours été drôles, mais qu’ils le sont encore.

Alan Zweig et Marc Maron (Crédit : autorisation Alan Zweig)

Alan Zweig et Marc Maron (Crédit : autorisation Alan Zweig)

Alors que le film enchaîne les entretiens, offrant à ses téléspectateurs un aperçu transversal saisissant, quoique légèrement répétitif, des plus grands comiques juifs de ce siècle. Il devient peu à peu évident que Zweig fait pression pour obtenir une réponse, non pour se renseigner sur les stars de l’écran, mais plutôt pour en apprendre plus sur lui-même.

« Quand les Juifs étaient drôles, c’est un film sur moi », explique Zweig, la soixantaine, tout aussi bourru lors d’un entretien téléphonique à son domicile de Toronto que lorsqu’il parle hors écran dans son film. « C’est pourquoi je suis là… Je suis né dans les années 1950 et on m’a clairement dit, quand je grandissais, que nous étions des étrangers, que pendant la majeure partie de l’histoire, ils nous détestaient ».

Etre juif, c’est vivre inéluctablement en exil, et l’humour, explique Zweig, est simplement une autre manière d’en parler. L’humour est un indicateur de quelque chose de beaucoup plus grand et complexe, livré avec notre religion si alambiquée, et pour le réalisateur laïc, le processus de réalisation était particulièrement épineux et nostalgique.

« Une chose que j’ai apprise pendant le tournage est que j’aime bien être entouré de Juifs. Beaucoup plus que je ne l’avais jamais admis », indique-t-il. « Fréquenter des gens qui comprennent ce dont je parle, comment j’ai grandi – je ne peux nier que cela me fait chaud au cœur ».

Le film de Zweig n’offre pas au spectateur de réponses toutes prêtes sur le statut de l’humour juif, ou la force du lien entre sa religion et la capacité à faire une bonne blague. Mais une chose est très claire : pour les vétérans de 70 et 80 ans de l’ère du Bortch Belt, définir leur humour par le judaïsme provoque toujours une volée de démentis et de tortillements.

Que les ancêtres de la comédie juive veuillent l’admettre ou non, le film semble nous dire qu’il y a quelque chose de différent dans l’humour juif, même parmi les membres de la tribu les plus assimilés, et ce quelque chose est facile à repérer.

« Le rire fait partie du dialecte juif », racontent Mandel et Zweig dans l’une des entrevues les plus légères du film.

Quand Zweig affirme : « Je ne sais pas où se trouve ma dose de judaïsme parce que je ne la ressens pas dans ma génération », Mandel lui répond de regarder de plus près.

« C’est toujours là. Nous avons juste des accents différents », indique-t-il. « Toutes les personnes que je connais râlent [kvetch]. Nous râlons encore, mais nous n’utilisons plus ce mot. Nous sommes les mêmes personnes. Nous nous plaignons, nous mangeons et nous sommes drôles. Ce sont les trois forces vitales du judaïsme ».