Quand les nazis sont venus en 1943, pendant le deuxième jour de Rosh Hachana, pour prendre ce qui restait de la famille Roet dans leur appartement d’Amsterdam, la mère de Haim, 11 ans, a réussi à les repousser.

Sachant que les nazis reviendraient bientôt, elle a enlevé l’étoile jaune de ses fils et une femme de la Résistance les a emmenés à une station de train où ils ont été placés sous la protection précaire de la Résistance.

Les frères ont été emmenés à Drenthe, où ils ont été séparés et se sont retrouvés dans différentes maisons dans un village appelé Nieuwlande.

Aidé par le résistant Johannes Post, qui a été à son tour aidé par deux membres de la Résistance, Arnold Douwes et Max Leons, le jeune Haim a été emmené dans une ferme où il est resté caché pendant un an et demi par Anton et Aleida Deesker.

Roet estime qu’il doit à trois membres de la Résistance hollandaise la possibilité d’avoir pu trouver refuge en temps de guerre. Des Deeskers, il dit : « ils étaient une famille extraordinaire qui m’a sauvé la vie. »

Le village entier de Nieuwlande, Post, Douwes et les Deeskers ont tous été honoré et reconnu comme des Justes parmi les Nations par le mémorial de l’Holocauste de Yad Vashem d’Israël pour avoir sauvé des Juifs en faisant face à un danger mortel.

Leons, cependant, étant un Juif lui-même, n’a pas obtenu cette reconnaissance.

Roet a fait son alyah en Israël avec sa famille, en 1949. Il a travaillé au ministère israélien du Commerce et de l’Industrie et à la Banque mondiale. Il a été un bénévole passionné de Yad Vashem.

Une déclaration de l’éminent historien de l’Holocauste, le professeur Yehuda Bauer, a fait douter Roet de la légitimité de l’exclusion de Leons, il y a 15 ans. Lors d’une réunion, Bauer a expliqué que cela était typique pour les juifs de reconnaître les non-Juifs et non les Juifs.

« J’étais assis là et j’ai pensé qu’il y avait trois personnes dans le métro qui m’ont fait sortir et l’un d’eux était un Juif. Il n’a jamais été reconnu par Yad Vashem, seuls les deux autres l’ont été », a déclaré Roet dans une interview avec le Jewish Telegraph de Londres.

« Il y a une grande plaque avec 200 noms en grosses lettres. Il y a le nom des deux membres de l’ombre qui l’ont organisé. Le troisième n’est pas là parce qu’il est juif. »

Lors d’une conversation avec le Times of Israel cette semaine, Roet explique que « le Juif qui m’a aidé aurait eu une vie relativement facile s’il n’était pas allé dans les rues tous les jours pour aider d’autres Juifs ».

Roet raconte que quand Leons a annoncé à son père qu’il voulait aider d’autres Juifs, son père, incrédule, lui a répondu : « Toi ! Avec ce nez ? »

Pour Roet, Leons, facilement reconnaissable en tant que Juif, allait clairement au-delà du danger en mettant sa vie en danger.

Roet avait déjà lancé avec succès le programme « En chaque personne il y a un nom » dans lequel les noms des Juifs tués pendant l’Holocauste sont récités à la Knesset et à Yad Vashem en Israël, et dans les diverses communautés de la diaspora. En 2000, il a aidé à fonder le Comité d’action pour la reconnaissance des sauveurs juifs.

Le comité, composé de survivants de l’Holocauste et d’autres bénévoles, a adressé une pétition pour l’inclusion des histoires des sauveurs juifs dans les annales de l’histoire des sauvetages.

Ses efforts ont porté ses fruits : en Israël, le Musée Yad Vashem, récemment rénové, a une exposition permanente dédiée aux sauveurs juifs.

Mais le résultat le plus significatif de l’activisme de Roet dans ce domaine est l’organisation d’une cérémonie annuelle le jour de la Commémoration de l’Holocauste qui attribue « la citation du sauveteur juif », tenue par le Bnai Brith World Center à Jérusalem et Keren Kayemeth LeIsrael (KKL) sur la place, parmi les six millions d’arbres plantés dans la forêt des Martyrs, près de Jérusalem.

Même si la cérémonie est organisée pour sa treizième année consécutive, la citation n’a été attribuée que depuis 2011. Pour rattraper le temps perdu peut-être, plus de 100 sauveurs juifs qui opéraient en France, en Allemagne, en Hollande et en Hongrie ont depuis reçu l’honneur.

« Lorsque nous mettons de côté des Juifs, nous ignorons une partie importante de la réalité », a déclaré le directeur du Bnai Brith World Center, Alan Schneider au Times of Israël, juste après la cérémonie d’Etat à Yad Vashem, mercredi.

Alan Schneider (au centre), directeur du Bnai Brith World Center, à la cérémonie en l'honneur des sauveurs juifs de Juifs le 16 avril 2015. (Crédit : Autoriation)

Alan Schneider (au centre), directeur du Bnai Brith World Center, à la cérémonie en l’honneur des sauveurs juifs de Juifs, le 16 avril 2015. (Crédit : Autorisation)

Schneider a applaudi les efforts accrus de Yad Vashem dans le domaine des sauveurs juifs, qui incluent un récent livre en hébreu et plusieurs colloques et séminaires.

« Mais il y a beaucoup plus à faire. Nous avons le sentiment que c’est quelque chose qui n’a pas retenu l’attention au cours de ces années, alors qu’il y a eu beaucoup d’attention sur la façon dont les Juifs ont été assassinés, arrêtés, la guerre et les efforts de restitution », déplore Schneider.

Les histoires racontant comment les Juifs ont sauvé des Juifs véhiculent des principes importants pour les jeunes d’aujourd’hui, soutient Schneider.

« Les Juifs devraient prendre ces exemples de la solidarité juive et les utiliser comme des outils pédagogiques », poursuit-il.

La cérémonie du Bnai Brith rassemble près de 200 cadets de la police des frontières qui sont une sorte de garde d’honneur et 200 élèves du secondaire. C’est intentionnel : un pourcentage élevé de ceux qui étaient actifs dans la résistance contre les nazis étaient des adolescents ou des jeunes d’une vingtaine d’années, raconte Schneider.

Dans son enquête de 1997, « Résistance juive : Faits, omissions et distorsions », l’historienne Nechama Tec écrit : « particulièrement actifs dans les ghettos d’Europe de l’Est, ce sont des jeunes gens qui, avant la guerre, appartenaient à des mouvements sionistes et non sionistes qui couvraient tout le spectre politique de gauche à droite … ».

« Bien que désireux de combattre les Allemands, les jeunes résistants étaient réalistes sur le résultat inévitable de tout affrontement armé. Sachant bien qu’ils ne pouvaient pas arrêter la destruction des vies juives, ils espéraient que par la résistance armée, ils pourraient, tout du moins, sauver l’honneur du peuple juif », écrit-elle.

Les conclusions de Tec, récemment ré-imprimées dans le recueil de 2014 « Résistance juive contre les nazis », initialement éditée par le professeur catholique Patrick Henry, démontrent que les efforts de résistance étaient plus répandu qu’on ne croit.

Dans le ghetto, elle a cité d’innombrables actes de « résistance humaine désarmée », des activités humanitaires qui bénéficiaient à d’autres, qu’elle appelle « la résistance d’un genre très spécial, sans espoir et sans ressources … Ces efforts ont contribué à perpétuer la vie juive tout en contestant l »extermination politique nazie. »

A propos de résistance armée, Tec a écrit, « les preuves historiques démontrent que la résistance armée ouverte était plus fréquente chez les juifs que chez les groupes clandestins non-juifs ».

En Pologne et dans d’autres parties de l’Europe de l’Est, écrit Tec, les organisations clandestines juives se sont mises en place dans sept grands ghettos et 45 petits ghettos. Les soulèvements armés des Juifs ont eu lieu dans cinq camps de concentration et dans 18 camps de travail forcé.

En outre, selon des estimations, près de 20 000 à 30 000 Juifs ont participé au mouvement partisan soviétique. « Parmi les Juifs qui ont combattu dans ces rangs, environ 80 % ont péri. »

Mais ces partisans, et d’autres combattants de la résistance à l’honneur, doivent-ils être honorés de la même manière que les Justes parmi les nations ?

« Quand vous êtes ensemble, vous vous aidez les uns les autres »

Le docteur Chanan Karshai, un hématologue pédiatre à la retraite de 88 ans vivant à Jérusalem, a rejoint les rangs des résistants dans les montagnes slovaques après avoir échappé aux camps de travail forcé. Il a perdu toute sa famille.

Au cours d’une conversation avec le Times of Israel ce jeudi, il a affirmé ne pas avoir besoin de reconnaissance.

Il compare les Juifs portant secours à d’autres Juifs pendant la Seconde guerre mondiale au fait de partir en randonnée avec un ami.

« Quand vous faites une randonnée avec des amis et que l’un deux se casse une jambe, ses amis lui viennent en aide. Quand vous êtes ensemble, vous vous aidez les uns les autres », explique Karshai.

L'ancien résistant slovaque Chanan Karshai. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/The Times of Israel)

L’ancien résistant slovaque Chanan Karshai. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/The Times of Israel)

Il affirme que tous les Juifs ont souffert des mêmes choses, ont connu le même destin tragique, ce qui leur a permis de faire partie de la même entité.

Mais les non-juifs, affirme Karshai, avaient le choix de mettre leur vie en danger ou d’essayer de baisser les yeux pour survivre.

« Le traitement réservé aux Juifs était si dur. Que vous aidiez ou non, vous étiez de toute façon tué. Un non-Juif, par contre, s’il portait secours à un Juif, prenait des risques pour sa vie, ses biens, sa famille, » relève Karshai.

Yad Vashem, la première institution d’Israël consacrée aux études sur la Shoah, semble partager les affirmations de M. Karshai.

Comme l’écrit dans un courriel une porte-parole de Yad Vashem, « presque tous les témoignages de survivants décrivent des cas d’aide entre Juifs. Ces expressions admirables de courage, d’abnégation et de solidarité méritent d’être documentées, sujettes à la recherche et transmises. Yad Vashem s’engage à parler de cette thématique à tous les niveaux de ses nombreuses activités, y compris sur notre site, dans notre travail d’éducation, de commémoration et de recherche. Ainsi, la bibliothèque de Yad Vashem contient plus de 1 180 articles qui ont été classés avec le thème « secours et sauvetage par les Juifs ».

Le jardin des Justes parmi les Nations, à Yad Vashem (Crédit : DR)

Le jardin des Justes parmi les Nations, à Yad Vashem (Crédit : DR)

« Toutefois, il est pratiquement impossible de définir les critères qui permettront de décider quel acte d’aide mérite une distinction particulière ou une médaille. Avec les non-Juifs, le critère de base est le risque pris par la personne qui a sauvé, c’est-à-dire, quand une personne choisit délibérément de se mettre en danger et de s’identifier avec les victimes jusqu’au point de pouvoir partager leur sort », déclare la porte-parole.

Tous les Juifs étaient en danger de mort. « Aider les autres Juifs pouvait aggraver leur sort dans des circonstances particulières, mais le danger ne pouvait jamais être écarté », écrit-elle encore.

A ceci, le survivant de l’Holocauste Roet a répondu cette semaine : « Notre comité d’action a décidé de traiter seulement avec les Juifs qui ont été au-delà pour sauver d’autres Juifs. »

À Washington DC, le Centre Miles Lerman pour l’étude de la Résistance juive, qui dépend du Musée de mémoire de l’Holocauste des Etats-Unis, a attribué 18 Médailles de la Résistance à des Juifs entre 1994 et 2004. Les prix ne sont plus décernés, mais la recherche sur le sujet continue.

L’ancien partisan Karshai met en avant une autre raison pour expliquer son refus d’honorer officiellement les sauveurs juifs.

Rudolf Kastner à la radio israélienne dans les années 50 (crédit : DR)

Rudolf Kastner à la radio israélienne dans les années 1950 (crédit : DR)

Il cite l’exemple du controversé Juif hongrois Rudolph Israel Kastner, qui aurait aidé les Juifs à fuir l’Europe pendant la Shoah et qui fut plus tard accusé par un tribunal israélien de collaboration avec les nazis.

La Cour suprême a annulé la décision en 1958, mais Kastner avait déjà été assassiné par les anciens combattants du Lehi en 1957.

« La moitié de la population affirme qu’il a travaillé avec les nazis et vendu son âme aux Allemands, l’autre moitié dit qu’il est un héros national », souligne Karshai, ajoutant qu’il est parfois préférable de ne pas se laisser aller à ce type de controverses.

Éviter une tragédie grecque

Le rabbin Moshe Shimon Pessach est également une figure dont l’héritage est controversé.

Erudit juif très réputé dont la bibliothèque de 6000 volumes est maintenant hébergée à l’Institut Ben Zvi de Jérusalem, Pessach est, selon le B’nai B’rith, celui qui a permis de mettre en œuvre le sauvetage de la communauté juive de Volos, en Grèce, et de sauver des centaines de Juifs pendant la Shoah.

Le rabbin Moshe Shimon Pessach et sa famille avant la guerre (Crédit : municipalité de Volos)

Le rabbin Moshe Shimon Pessach et sa famille avant la guerre (Crédit : municipalité de Volos)

La communauté juive de Volos existerait depuis l’Empire grec ancien.

En 1940, elle comptait environ 900 personnes, et après 1941 et l’occupation italienne de la Grèce, la population a légèrement augmenté avec les réfugiés des autres communautés.

La communauté de Volos a vécu dans une relative sécurité sous le régime des Italiens jusqu’à la conquête allemande de 1943.

La rumeur selon la laquelle les Allemands allaient commencer à déporter les Juifs est parvenue aux oreilles de l’archevêque de la ville, Joachim Alexopoulos, le 25 mars 1944.

Selon le Musée du mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis, « le mouvement de résistance a été très actif à Volos. »

Le grand rabbin, Moshe Pessach, a travaillé avec l’archevêque Joachim Alexopoulos et l’EAM (Front de libération national) pour trouver un refuge pour les Juifs de la ville dans les villages de montagne du Pélion … Sur plus de 1000 Juifs vivant dans la ville en mars 1944, seulement 130 ont été déportés à Auschwitz-Birkenau ».

Pour son petit-fils, le docteur Ilias Pessach, venu en Israël pour accepter le prix B’nai B’rith aux côtés de son oncle, ceux qui ont été déportés n’ont tout simplement pas écouté leur rabbin.

B’nai B’rith affirme également que Pessach « a créé une unité de partisans qui a sauvé des soldats alliés et combattu les Allemands. Des actions pour lesquelles il a été décoré à la fois par le roi Paul de Grèce et par le commandant des forces alliées en Méditerranée ».

Le petit-fils de Pessach affirme qu’une reconnaissance de l’action de son grand-père permettrait aussi de rappeler à la Grèce d’aujourd’hui qu’un Juif pouvait être un patriote grec.

L'archévêque Joachim Alexopoulos a été reconnu par Yad Vashem comme Juste parmi les Nations. (Crédit : DR)

L’archevêque Joachim Alexopoulos a été reconnu par Yad Vashem comme Juste parmi les nations. (Crédit : DR)

Malheureusement, comme l’explique Pessach, il existe une certaine controverse autour de son grand-père dans la communauté juive grecque.

Selon Pessach, une famille de Volos bien connue a affirmé que c’était leur ancêtre qui avait alerté les Juifs de Volos de l’arrivée imminente des nazis. Et que ledit ancêtre n’était pas mentionné dans les musées et mémoriaux de l’Holocauste du pays.

Le docteur Yitzchak Kerem, chercheur à l’Université hébraïque spécialiste de la communauté juive séfarade, affirme que les actions du rabbin Pessach pendant la Shoah « étaient courageuses et visionnaires : il a encouragé la communauté à ne pas rester dans la ville et à se cacher dans les montagnes. Il a également refusé de donner aux nazis les listes de noms de la communauté juive et leurs adresses ».

Sa participation à la création d’une brigade de résistance est plus floue et, selon Kerem, tient « plus de la rumeur que de la réalité ».

« C’est ce qu’il affirmé pour atteindre la célébrité, mais je n’ai jamais rencontré de résistants juifs qui avaient des témoignages et il n’y a pas de documents relatifs dans les archives de la résistance » affirme Kerem.

Pessach rejette avec vigueur les affirmations de Kerem : « Il avait 70 ans. Il ne portait pas d’arme à feu, mais il a mis sur pied des unités. »

Des représentants des familles lors de l'événement B’nai B’rith/KKL pour rendre hommage aux Juifs ayant sauvé des Juifs (Crédit : Yossi Zamir)

Des représentants des familles lors de l’événement B’nai B’rith/KKL pour rendre hommage aux Juifs ayant sauvé des Juifs (Crédit : Yossi Zamir)

Il existe une riche documentation historique sur le rôle de Pessach pour aider sa communauté à travers, entre autres, l’organisation de moyens pour aider les centaines de Juifs dans les montagnes et faciliter la communication entre les combattants de la résistance.

Pour ces hauts faits, il a été décoré par la Grèce en 1985 et par les Alliés en 1945. Israël a déployé les plus hautes décorations possibles et inhumé le rabbin et sa femme, en 1957, en Terre Sainte, avec les moyens de l’Etat et à la demande de ce dernier.

Suite à notre insistance, Kerem, l’historien de la communauté juive séfarade, répète l’idée que l’existence d’unité juive est un mythe, même si beaucoup de Juifs ont combattu avec les résistants. Il se hâte d’ajouter que, pour lui, ce petit détail ne change rien au fait que Pessach est un véritable héros juif.

« C’est une bonne chose qu’il soit honoré. Ainsi, le B’nai B’rith rend hommage à des personnes que Yad Vashem ne pouvait pas honorer. Et il est temps de mettre en lumière les Juifs qui ont aidé d’autres Juifs » conclut Kerem.