Nous travaillons au journal télévisé. Nous comprenons le drame. Sous pression, nous admettrons même que nous savons comment prendre un petit drame et lui donner un côté télégénique pour le faire apparaître comme un plus gros drame.

Et à cet égard, allant à l’encontre de notre instinct de journalistes qui travaillent sur une chaîne commerciale, nous aimerions vous présenter un argument qui pourrait vous sembler difficile à croire, surtout si vous lisez les blogs et les opinions des deux côtés de l’Atlantique ces dernières semaines : la relation israélo-américaine n’est pas fondamentalement et irréversiblement rompue.

Nous vivons vraiment des périodes troubles, les deux côtés sont susceptibles et irrités, nos leaders regardent l’autre et font le vœu que le destin leur ait donné une meilleure donne, et nous avons des divergences sur tout et n’importe quoi.

Malgré tout cela – le lien incassable est toujours incassable – pour le moment. Il y a une différence entre l’apparence des choses et ce qu’elles sont réellement.

Manifestement, tout n’est pas positif.

Ce que nous observons ces derniers jours est une querelle familiale rendue publique, et ce n’est jamais beau à voir : le secrétaire Kerry essaie de négocier un accord, un projet d’accord de cessez-le-feu a fui, un ministre et quelques journalistes israéliens ont eu des paroles dures au sujet de Kerry et le Département d’Etat se précipite pour défendre son honneur en affirmant que « ce n’est pas une manière de traiter ses amis et ses alliés ».

Sans vouloir sembler désinvolte, mais peut-on vous demander Monsieur le Secrétaire, vraiment ? Avez-vous entendu parler de ce que certains ministres israéliens disent au sujet de leur chef, le Premier ministre israélien ?

Ses ministres de droite affirment que Netanyahu est « hésitant », « indécis » et « faible » ; son incorrigible vice-ministre de la Défense [Danny Danon] est même allé jusqu’à appeler Netanyahu « un gauchiste faible » (il a été renvoyé pour la peine qu’il s’est donné).

Au moins dans le cas de Kerry, ont-ils eu la décence de l’insulter derrière son dos.

Cette joute oratoire, même si elle est passionnante et fournit de la matière pour faire les gros titres, n’est pas nouvelle.

Dans le passé, on a cité des ministres israéliens qui ont appelé l’ancien secrétaire Warren Christopher « un costume vide ». Madeline Albright était « la dame qui pourchassait Yasser Arafat » et ce qu’ils ont affirmé au sujet de James Baker n’est pas [assez] approprié pour être publié. Les Etats-Unis d’Amérique est une superpuissance.

Il est ridicule que les hauts-responsables américains s’offusquent de faibles remarques venant du Levant (et en affirmant cela, nous les avons peut-être choqués de nouveau).

Si vous dépassez les remarques insultantes, les appels téléphoniques houleux et les accroches entre les responsables israéliens et américains, la situation est claire : dans la colonne « Soutien à Israël », toutes les cases ont été cochées.

Pendant toute l’opération Bordure protectrice, les Etats-Unis ont soutenu Israël, aussi bien en pratique que par les actes.

Ils sont même allés jusqu’à montrer leur soutien à l’opération terrestre à laquelle ils étaient opposés initialement. Ils avaient même déjà appelé à un cessez-le-feu lorsque l’opération terrestre avait été lancée. Et pendant tout ce temps – Washington a continué d’envoyer des fonds pour armer les militaires israéliens et protéger les civils israéliens (sans parler de l’aide, ou de la tentative d’aider Israël à l’ONU). Ce qui nous amène à nous demander : si tout va bien, pourquoi tout semble aller aussi mal ?

Premièrement, les deux côtés semblent se concentrer pour paraître plus divisés qu’ils ne le sont réellement.

Le Premier ministre Netanyahu a besoin de montrer à l’aile droite de la coalition qu’il est dur avec les Etats-Unis. Mais dans le même temps, l’administration Obama lui met la pression et il ne peut mettre en œuvre les manœuvres militaires dont il rêve tant.

Et Washington, pour sa part, doit réprimander Israël et le mettre à l’index. Pourquoi ? Ils sont véritablement inquiets du bilan des morts à Gaza, mais au final, les attaques sont lancées par des avions américains pilotés par des personnes entrainées grâce à l’argent américain. Et le système Dôme de fer protégeant les Israéliens est aussi financé par les Etats-Unis.

Donc au minimum, ils doivent faire figure de contrariés.

Mais la réponse va plus loin que des simples apparences que l’on veut sauver et qui auraient mal tourné. Ce qui a endommagé [les relations entre] les deux pays n’est pas arrivé pendant ces quatre dernières semaines, cela est arrivé pendant ces quatre dernières années, et peut-être même avant.

Il y a des eaux troubles et sinistres qui s’écoulent sous la relation bilatérale. C’est une confrontation entre une vision libérale et conservatrice du monde. Le président Obama l’a décrit lors d’une interview dans le journal de la Deuxième chaîne, il y a un an et demi : « Je pense que c’est vrai que c’est l’un de ces moments uniques où vous avez un gouvernement considéré comme étant de centre-gauche ici aux Etats-Unis et en même temps, vous avez un gouvernement plus conservateur en Israël. En général, les choses sont un peu plus différentes ».

Les démocrates américains ne comprennent pas le sentiment anti-démocratique en Israël – ils ne peuvent pas comprendre comment deux bébés qui naissent dans un hôpital à une heure d’intervalle – le bébé né à Jérusalem aura tous les droits du monde, et le bébé de Ramallah n’en aura aucun.

Et plus que tout, ils n’arrivent pas à comprendre que les Israéliens ne fassent pas tout ce qui est leur pouvoir pour mettre fin à cette inégalité.

Ils ne se rendent pas compte que le consensus en Israël est que le pays leur a « tout » offert et les Palestiniens ont refusé (Ehud Barak à Yasser Arafat ; Ehud Olmert à Mahmoud Abbas) ; avec cela et d’une certaine façon, le peuple de ce pays est encore traumatisé par les évènements de la deuxième Intifada – au cours de laquelle des milliers d’Israéliens ont été assassinés dans des explosions de bombes partout, dans les cafés, les bus, aux feux de signalisation.

En conséquence, il est encore difficile pour les Israéliens de considérer les Palestiniens comme un voisin plutôt que comme un ennemi.

A cet égard, John Kerry n’est pas naïf, malgré la description que les ministres israéliens font de lui.

Il est simplement la représentation d’une vision du monde avec laquelle les Israéliens ne sont pas d’accord. Ayant été témoin dans sa jeunesse d’une guerre (plus spécifiquement – d’une grande armée faisant face à une force de guérilla sur le territoire de la guérilla), Kerry préfère la diplomatie à tout autre prix.

Et dans cette région, en ce moment, cela est perçu comme une faiblesse. Netanyahu et nombre d’autres ont cru que les tentatives de Kerry de négocier un accord avec le Qatar et la Turquie démontrait une réelle incompréhension de la [situation] régionale et, plus important encore, retarderait la signature d’un accord avec le Hamas par voie égyptienne, et donnerait à l’organisation terroriste un poids non mérité dans les négociations. Mais mettre de côté Kerry a un prix. Peut-être trop élevé.

Donc que peut-on faire maintenant ?

Le côté américain doit arrêter d’écouter les babillages incessants des politiciens israéliens sur les Etats-Unis à la radio. Dieu sait que les Israéliens l’ont fait. Qui plus est – les Israéliens doivent intégrer le fait que des Etats-Unis faibles équivalent à un Israël faible.

On peut avoir des divergences, nous ne devrions pas faire passer John Kerry pour un idiot. Non seulement parce que c’est insultant et ingrat mais aussi parce que cela affaiblit Israël. Israël a besoin d’un Secrétaire d’Etat fort que le monde écoute. Et, aux deux côtés : arrêtez d’espérer une réalité différente. Si quelqu’un à la Maison Blanche espère que la population israélienne pousse Netanyahu à prendre des mesures de gauche, il devrait bien étudier les sondages.

Il en va de même de ceux au bureau de Netanyahu qui veulent un président républicain. Ce qui doit être fait : se rappeler que les intérêts vitaux des deux côtés sont les mêmes.

Ils devraient chercher à mener de petits projets pour aller de l’avant – pas la paix avec un grand P, mais peut-être un accord intérimaire ou une initiative régionale ou s’entendre sur ce qu’il faut faire au sujet de Gaza.

Les deux ans qui restent sont peut-être le temps nécessaire pour qu’Obama et Netanyahu apprennent à se supporter.

Le texte a été rédigé le 13 aout 2014.