Les robots savent tenir une conversation, mais peuvent-ils compter dans un minyan ?

Un « agent conversationnel », de l’Université britannique de Reading, a passé le test de Turing, faisant preuve d’une capacité de conversation qui a bluffé les humains, leur faisant croire qu’il était l’un des leurs.

Utilisant l’identité fictive d’un Ukrainien de 13 ans du nom d’Eugene Goostman, le robot a convaincu un tiers des membres d’un groupe qu’ils étaient bel et bien en interaction avec un autre être humain.

Si certains ont exprimé leur scepticisme sur l’importance de cet accomplissement, les progrès de l’intelligence artificielle soulèvent des questions profondes.

« Du point de vue juridique pratique, les robots pourraient et devraient être des personnes », écrit Rabbi Mark Goldfeder dans un article publié sur le site de CNN, en réponse à l’exploit du robot.

« Comme on le voit, ils peuvent déjà officiellement nous tromper et nous faire croire qu’ils sont humains, ce qui ne fait que renforcer leur plaidoyer. »

Goldfeder, membre du centre juridique et religieux de l’Université Emory, travaille sur un livre sur la juridiction des robots, provisoirement intitulé « Almost Human » [Presque humain].

Le rabbin orthodoxe Goldfeder s’est entretenu en ligne avec JTA sur la question des robots accueillis un jour comme membres de la communauté juive et de la vision de la tradition juive à ce sujet.

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser aux robots dans le cadre de la loi juive ?

C’est une évolution naturelle depuis le singe, en fait. Au début, j’ai observé la frontière entre humains et non-humains dans la loi juive, et j’ai compris que la démarcation n’était pas aussi claire dans les temps anciens, par rapport à aujourd’hui.

Tout au long des discussions dans les textes rabbiniques, nous trouvons des créatures comme Bigfoot, des sirènes, des centaures, etc, et oui le golem, qui ressemble beaucoup à un robot.
Une fois que vous comprenez que cela peut ne peut être strictement une question d’espèces, passer des grands singes aux robots est tout à fait compréhensible – compte tenu, bien sûr, du fait que les robots ne peuvent être techniquement en vie, au sens classique du terme.

Quels sont les critères de base qui rendraient juifs un robot/un singe/une sirène ?

Eh bien, commençons par le Talmud Sanhédrin, qui nous raconte l’histoire de Rava qui envoie un golem à Rabbi Zeira. Rabbi Zeira finit par trancher que le golem n’est pas humain – il ne pouvait communiquer efficacement et ne pouvait passer le test de Turing, apparemment – alors il le détruit.

La littérature halakhique demande pourquoi cela n’a pas été considéré comme « baal tashchit », gaspillage, car le golem aurait peut-être pu compter dans un minyan.

Ils concluent que ce golem-là ne pouvait être pris en compte – mais laissent ouverte la possibilité qu’un meilleur golem puisse l’être. Il semble donc que sa création par une personne juive octroierait au golem/robot le statut de juif présumé. Pour les vivants, il y a toujours la filiation et la conversion.

Je dois bien sûr préciser que toute cette discussion est « lehalakha velo lemaaseh », une opinion théorique et non pratique.

Bonne clarification. Bien qu’être un robot semble une bonne excuse pour éviter la brit-mila [circoncision].

Dans la terminologie halakhique, nous le considérerions « nolad mahul » (c’est-à-dire, né déjà circoncis).

Théoriquement parlant, disons qu’un robot rentre dans le bureau et dise : « Rabbi, je veux compter pour le minyan. » Serait-ce une preuve suffisante pour le compter ?

Pas nécessairement. Aux fins de cette discussion, j’adopterais la position du Talmud de Jérusalem dans le troisième chapitre du Traité Nidda. Lorsque vous avez affaire à une créature qui ne se conforme pas à la simple définition d’ « humain » – c’est-à-dire, née d’une mère humaine ou du moins possédant un ADN humain, mais qui semble avoir des caractéristiques humaines et faire des choses humaines – on examine le contexte pour déterminer si elle est humaine.

Quand quelque chose semble humain, et agit en humain, à tel point que je le croie humain, alors la Halakha [loi juive] pourrait considérer que le seuil a été franchi.

Cela est logique du point de vue de l’éthique juive. Souvent l’éthique juive concerne la personne active, et non l’objet passif. Si je vois quelque chose qui en tous points de vue ressemble à un humain, je ne vais pas le piquer pour voir s’il saigne. J’ai la responsabilité de traiter tout ce qui semble humain comme un humain, et il est préférable de pécher par excès de prudence dans une perspective éthique.

A votre avis – plus sociologique que halakhique – à quel point les institutions juives doivent se préparer à l’éventualité d’absorber des fidèles ou des éléments issus de l’intelligence artificielle ?

Je pense que la différence entre la science-fiction et la science est souvent le facteur temps. Si vous me posez la question aujourd’hui, je ne pense pas que les institutions juives doivent commencer à se soucier de ce sujet.

Même avec le test de Turing officiellement adopté, nous sommes très loin de voir un robot capable de se promener parmi nous sans éveiller les soupçons.

Mais je pense que les penseurs juifs devraient commencer à ébruiter ces questions, parce qu’elles seront à l’ordre du jour dans 30 ans, et non dans un siècle.