La consultante en immobilier Malgorzata Lubinska était déjà une femme mariée avec deux enfants quand elle a découvert qu’elle n’était pas exactement qui elle pensait être.

Des années auparavant, quand elle sortait avec l’homme qui allait devenir son mari, il lui demanda si elle était juive. Elle lui dit : « Bien sûr que non ».

Même si elle n’a pas délibérément menti, Lubinska ne disait pas la vérité. Des années plus tard, lorsque sa grand-mère a fait une confession sur son lit de mort qu’elle n’était pas son aïeule biologique, Lubinska comprit que sa mère avait probablement été une enfant juive cachée pendant la Shoah.

La situation de Lubinska est loin d’être rare. Pendant les 25 dernières années qui ont suivi la chute du communisme, les Polonais se sont découverts des racines juives inconnues.

Certains citoyens polonais ont trouvé des documents officiels prouvant leur ascendance juive. Pour d’autres, comme Lubinska, tout ce qu’ils ont à faire est de se rendre sur le lit de mort d’un parent, ou de suivre un pressentiment que les rumeurs sur le passé juif de leur famille puissent se confirmer.

Pas tous les « Juifs cachés » ne décident d’assumer les conséquences de ces révélations. Certains seulement choisissent d’en apprendre davantage sur le judaïsme ou de vivre leur identité juive et de devenir actifs dans la communauté juive polonaise renaissante.

Dans de nombreux cas, ce sont les plus jeunes membres de la famille, les plus éloignés des traumatismes de la Shoah et du communisme, qui ont la curiosité et le courage de creuser dans le passé.

Ceux qui choisissent de devenir juifs le font dans un pays réputé pour être antisémite, longtemps considéré comme le grand cimetière juif. Ce processus pose des défis inédits, mais présente également des occasions uniques, y compris une chance de reconstruire, à la fois solennellement et joyeusement, une communauté juive que personne ne croyait capable de renaître des ravages de la Shoah.

Trois millions et demi de Juifs vivaient en Pologne avant la Shoah. À la fin de 1944, 90 % d’entre eux avaient été assassinés par les nazis et leurs collaborateurs.

Les 350 000 Juifs qui sont restés en Pologne après la Seconde Guerre mondiale ont soit quitté le pays (principalement pour les États-Unis ou Israël), soit rejoint la clandestinité pendant l’ère communiste. Ceux qui sont restés ont profondément enterré leur identité juive, la dissimulant de leurs voisins, de leurs enfants, et même d’eux-mêmes.

La chute du mur de Berlin en 1989 a mis au jour des révélations sur des origines juives cachées de nombreuses personnes. Intéressés à soutenir une possible renaissance du judaïsme polonais, des philanthropes juifs américains comme Ronald S. Lauder et Tad Taube ont construit des institutions communautaires juives pour soutenir la vie juive quotidienne et rituelle, ainsi que l’éducation juive.

Aujourd’hui, il existe des communautés juives actives, avec leurs synagogues, mikvaot, écoles et autres institutions communautaires à Varsovie, Cracovie et Lodz. Varsovie et Cracovie ont leurs propres centres communautaires et des communautés juives à travers le pays entretiennent des Minyans réguliers de prière (quorums) et des programmes éducatifs.

Selon le rabbin Michael Schudrich, d’origine américaine, grand rabbin du pays depuis 2004, on estime qu’il existe aujourd’hui 25 000 Juifs en Pologne, sur une population totale de 38,5 millions habitants.

Il confie au Times of Israel qu’il pense que le chiffre est beaucoup plus important, mais qu’il ne consacre pas trop d’énergie aux statistiques, préférant se concentrer sur l’enseignement de la Torah et la gestion de la communauté juive locale.

La cinéaste israélienne Ronit Kertsner a commencé à suivre Lubinska et quelques autres Juifs cachés en Pologne avec son appareil photo il y a quinze ans. Son documentaire diffusé en 2000, « Le Secret », raconte les premières découvertes de leur héritage juif.

Mais les épopées juives de ces personnes ne se terminent pas là. Kertsner suit leurs histoires dans son nouveau film, « HI-Jew positive », projeté dans le cadre du programme d’inauguration de l’exposition du nouveau Musée d’histoire des Juifs de Pologne à Varsovie la semaine dernière.

Si les sujets de Kertsner sont aujourd’hui dans leur quarantaine ou cinquantaine, quatre femmes présentées dans un nouveau documentaire sur le même thème par le cinéaste américain Adam Zucker, intitulé « Le Retour », sont plus jeunes, entre 20 et 30 ans. Le film de Zucker a été projeté pour une première mondiale ce week-end à New York au Margaret Mead Festival.

Les sujets de Kertsner sont les enfants et petits-enfants de Juifs directement touchés par la Shoah. Zucker, pour sa part, a filmé et interviewé des personnes qui appartiennent à une génération plus jeune et qui ont découvert relativement récemment qu’elles étaient des descendants de Juifs.

« La plus grande surprise fut que c’est un phénomène en cours. Il ne s’est pas achevé quelques années après la chute du mur de Berlin », dit Michael Freund, fondateur et président de Shavei Israël, une organisation orthodoxe moderne basée à Jérusalem qui sensibilise sur le renouveau juif en Pologne, entre autres pays.

Schudrich rapporte que pas un jour ne passe sans que quelqu’un ne prenne contact avec lui après avoir ressenti des soupçons de racine juive.

De toute évidence, le processus de « sortie du placard » des Juifs polonais cachés est loin d’être terminé.
Certains rapatriés juifs comparent le rajeunissement de la vie juive en Pologne à l’émergence d’un trou noir.
«Nous nous sommes réveillés d’un coma de 50 ans, » décrit Tusia Dabrowska, qui apparaît dans « Le Retour ».

Peu importe l’analogie utilisée pour décrire cette renaissance, il leur a fallu surmonter le traumatisme et la peur profonde, transmis à travers des générations.

Il est clair, cependant, à partir des films de Kertsner et de Zucker, et des conversations avec certains de leurs sujets, que la réconciliation et l’exploration de l’identité juive est plus facile aujourd’hui en Pologne que jamais.

« Dans les premières années de mon épopée juive, je voyais la judéité comme une sorte de handicap », explique Lubinska, qui fut présidente de la communauté juive progressiste de Varsovie entre 2009 et 2011.

Les choses sont très différentes pour ses deux fils, maintenant deux jeunes adultes. Dans le film de Kertsner, le plus jeune, Lucasz, fête sa bar-mitsva, puis quelques années plus tard, parle ouvertement avec ses amis non-Juifs au sujet de la fierté d’être juif. Il veut faire une carrière politique et envisage un avenir en Pologne.

Dabrowska, artiste et enseignante en écriture et nouveaux médias à la NYU, partage son temps entre New York et Varsovie. Elle ne peut imaginer, au moins à ce stade, ne pas vivre au moins partiellement en Pologne.

Un mariage juif à Cracovie (Crédit : Scott Anger)

Un mariage juif à Cracovie (Crédit : Scott Anger)

Si elle prend son identité de Juive polonaise très au sérieux, elle reconnaît que cela peut être écrasant à certains moments.

« Une fois que vous décidez d’être un Juif en Pologne, c’est votre responsabilité à temps plein. Je pense qu’une fois que vous endossez l’identité d’une minorité, cela empiète sur votre vie », confie Dabrowska dans « Le Retour ».

Même si elle savait dès le plus jeune âge que la famille de sa mère était juive, cette judéité était toujours entourée de secret. A son retour à Varsovie après avoir vécu avec son père à New York pendant plusieurs années, elle a renoué avec son cercle d’amis d’enfance et a découvert qu’elle n’était pas seule. La plupart de ses amis s’avéraient aussi avoir des origines juives et avaient renoué avec leurs racines.

Le partenaire de vie Dabrowska, concepteur de musée Wiktor Podgorski, est également polonais et juif. Son travail sur le Musée de l’Histoire des Juifs de Pologne a récemment retenu le couple à Varsovie pendant une année complète.
« Notre expérience commune juivo-polonaise est un aspect important de notre relation », confie Dabrowska au Times of Israel.

Les membres de cette jeune génération explorent leur identité juive à une époque où le philosémitisme est prégnant en Pologne et être juif considéré comme cool. L’intérêt pour la culture juive a atteint des niveaux élevés en Pologne depuis que la première édition du Festival de culture juive de Cracovie a lancé la tendance en 1988.
Certains hipsters portent même des vêtements contenant des symboles juifs.

« Ce que nous voulons vraiment faire, c’est relancer l’identité juive. Nous voulons montrer ses aspects positifs et modernes. Ce que nous faisons est montrer qu’être juif est cool et sexy », dit la designer Antonina Samecka au Times of Israel sur sa ligne de RISK OY plus tôt cette année.

Exhibant son identité juive, ou philosémite, est une façon d’être à la page, en particulier dans les centres cosmopolites comme Varsovie.

« Ici en Europe, c’est très cool d’avoir trois types d’amis : des Juifs, des Noirs et des homosexuels. Et si vous en avez, oh yeah, vous êtes trop cool ! », remarque Katka, un Slovaque catholique qui se convertit au judaïsme en Pologne, dans « Le Retour ».

« Les jeunes veulent être différents », dit Lubinska, « Les maris juifs deviennent populaires et demandés en Pologne », fait-elle remarquer.

La cinéaste Kertsner reste quelque peu sceptique. « Les non-Juifs essayent d’être juifs, mais si vous découvrez que vous êtes vraiment juif, ce n’est plus vraiment cool, » dit-elle.

Alors que certains affirment qu’être juif en Pologne est sexy, d’autres soutiennent que l’antisémitisme que tant de Juifs associent avec le pays n’est pas totalement passé de mode.

Dabrowska, qui a vu « Jude Raus » peint sur l’immeuble de sa famille à Varsovie, qui était en rénovation, pense que c’est une question de perception.

« Il y a moins d’antisémitisme en Pologne que les Juifs le pensent, et plus que les Polonais le pensent, » dit-elle.
Elle ne craint pas d’injures antisémites dans la rue, mais en même temps, elle cache des lettres d’organisations de la communauté juive qu’elle reçoit du regard de ses voisins.

« J’étais formée à cela comme enfant, et c’est une habitude que j’ai toujours. On m’a appris à m’inquiéter de mon identité juive », explique-t-elle.

« Je suppose que j’ai été élevée dans la paranoïa, mais je ne dois pas avoir peur. »

Ce que Schudrich a observé, c’est que les Polonais voient les Juifs comme des personnes exotiques, comme « autres », ce qu’il n’assimile pas forcément avec de l’antisémitisme.

En outre, cette « altérité » commence à disparaître, dit-il.

Le vice-président de la communauté juive Leszek Piszewski, vu dans le film de Kertsner, admet que la société polonaise soit plus sûre maintenant pour les Juifs en tant qu’individus, mais il croit qu’il y a plus d’antisémitisme à l’heure actuelle que lorsqu’il était enfant.

« Dans le passé, personne n’était ouvertement juif en Pologne. Il y a plus d’antisémitisme aujourd’hui pour la simple raison que les Juifs sont plus visibles », explique-t-il au Times of Israel.

« L’antisémitisme est pas un problème pour les individuels. Il n’y a eu aucun cas de personnes agressées », explique t-il. « C’est un problème pour toute la société juive quand on lui reproche quelque chose, comme la shehita, » dit-il, se référant à une interdiction imposée plus tôt cette année en Pologne sur l’abattage rituel.

Malgré la relative sécurité de la plupart des Juifs polonais et la croissance de la communauté juive au cours des 25 dernières années, la question reste de savoir si les jeunes Juifs polonais resteront dans leur pays d’origine pour aider à construire les communautés juives, ou partiront pour une vie qui offre de plus grandes possibilités aux Juifs, en Israël ou aux États-Unis.

« Je me suis retrouvé avec un mari israélo-juif et une fille israélienne, » dit Katarzyna Czerwonogora au Times of Israel lors d’une interview dans son appartement de Jérusalem.

Czerwonogora, qui apparaît dans le film de Zucker, élevée comme catholique, a découvert quand elle était adolescente que son grand-père paternel était juif.

Après le tournage, elle fait son alyah et vit maintenant à Jérusalem, avec son mari et sa fille. Elle travaille à Yad Vashem et poursuit son doctorat en sociologie via une université allemande. Sa thèse porte sur le développement du féminisme et les droits des femmes dans les mouvements sionistes du début du 20ème siècle.

« Mon objectif n’était pas de pratiquer le judaïsme ou de devenir une Juive religieuse, mais une fois que je suis arrivée ici, je l’ai vu que je pouvais explorer cet aspect de la vie juive plus librement et discrètement. Ici, je fais seulement partie du troupeau », sourit-elle.