Dans un petit bureau du centre de Jérusalem, une vingtaine de militants se sont réunis lundi soir pour élaborer des stratégies en prévision de Yom Yeroushalayim, une fête nationale prévue pour le 17 mai.

Le groupe, qui se fait appeler « Jérusalem dit non au racisme« , n’était pas là pour discuter des festivités édictées par la loi, en 1968, en vue de célébrer la réunification de la capitale après la guerre des Six Jours.

En fait, les militants assis en un grand cercle, réfléchissaient aux façons de protester contre un jour qui, selon eux, est devenu de plus en plus nationaliste et polarisant pour les résidents de la capitale.

« Arrêtons le défilé de la haine et de la violence », était le titre d’un courriel invitant les participants à la réunion, se référant au défilé annuel de drapeaux auquel participent des milliers de personnes qui entrent traditionnellement dans la Vieille Ville par le quartier musulman pour arriver au mur Occidental.

« D’année en année, Yom Yeroushalayim devient une plate-forme de violence extrêmement dure », a expliqué Neta Polizer, 26 ans, étudiante en littérature arabe à l’Université hébraïque.

L’année dernière, Polizer a été témoin d’un grand groupe de jeunes juifs criant des slogans racistes pendant qu’ils défilaient à travers le quartier musulman, puis ont continué à scander des slogans sur la rue King George à Jérusalem-Ouest.

« Ils scandaient ‘Mahomet est mort’ et ‘Mort aux Arabes’. C’est douloureux d’assister à ça, parce que ce ne sont pas seulement des chants, c’est de l’incitation qui devient extatique. Les gars sautaient de haut en bas, tant les adultes que les jeunes. Chaque année, cette journée met en évidence ce qu’il y a de mauvais qui est chez les gens. »

Les célébrations de Yom Yeroushalayim sont controversées depuis l’origine. C’était le grand rabbinat, dirigé par le grand rabbin ashkénaze Isser Unterman, qui a d’abord appelé à la consécration du 28 Iyar comme un jour d’action de grâces « sans prendre en compte l’avis du gouvernement », au printemps 1968.

Les jeunes membres du Parti national religieux Mafdal ont répondu à l’appel d’Unterman, mettant en place des visites guidées des sites de combats à travers Jérusalem et une cérémonie religieuse à l’esplanade du mur Occidental, contre la directive du gouvernement de Levi Eshkol.

Face à l’objection de maire de Jérusalem Teddy Kollek, du Premier ministre Eshkol et même des ministres du Mafdal – qui s’est terminée par un appel à la Cour suprême – les organisateurs ont été contraints de déplacer les festivités dans la Vieille Ville, où ils implorèrent publiquement le gouvernement « de célébrer l’unité de Jérusalem comme un jour férié pour les générations ».

Un adolescent portant un drapeau israélien avec un autocollant sur lequel il est écrit "Kahane avait raison" se tient devant la porte de Damas à Jérusalem-Est le 8 mai 2013. (Crédit photo: Yonatan Sindel / Flash90)

Un adolescent portant un drapeau israélien avec un autocollant sur lequel il est écrit « Kahane avait raison », devant la porte de Damas, à Jérusalem-Est, le 8 mai 2013. (Crédit photo: Yonatan Sindel / Flash90)

Mais la violence, tant verbale que physique, a entaché les célébrations au cours des dernières années. En 2014, des Israéliens porteurs de drapeaux ont été filmés lors d’escarmouches avec des Palestiniens à la porte de Damas. Rue Salah Ad-Din, à proximité, des Palestiniens ont lancé des pierres sur un bus de la compagnie Egged, blessant sept Israéliens. L’année précédente, des troubles similaires ont conduit à l’arrestation de 23 Palestiniens et 13 Israéliens.

Afin d’éviter que la même dynamique ne se reproduise en 2015, l’association à but non lucratif Ir Amim, basée à Jérusalem et la Yeshiva laïque ont lancé le 30 mars un appel au maire Nir Barkat et à la police de Jérusalem en leur demandant d’empêcher que le défilé de drapeaux traverse le quartier musulman.

« Compte tenu de l’escalade de la violence nationaliste juive contre la population palestinienne de Jérusalem depuis l’été dernier, il n’y a aucune justification pour placer les résidents du quartier musulman devant des extrémistes qui pourraient tirer parti du défilé », a écrit l’avocat Eitay Mack au nom des deux organisations.

Un photographe palestinien est arrêté par les forces de sécurité israéliennes suite à une manifestation contre les Israéliens célébrant la Journée de Jérusalem le 8 mai 2013. (Crédit photo: Sliman Khader / Flash90)

Un photographe palestinien est arrêté par les forces de sécurité israéliennes suite à une manifestation contre les Israéliens célébrant la Journée de Jérusalem, le 8 mai 2013. (Crédit photo: Sliman Khader / Flash90)

Selon Haaretz, la police de Jérusalem a approuvé lundi dernier le défilé dans son parcours précédent – qui passe à travers le quartier musulman.

Hamutal Blanc, une étudiante en science politique et en histoire du Moyen-Orient à l’université hébraïque, a dit qu’elle et quelques amis activistes, ont créé « Jérusalem dit non au racisme » en réponse à la « flambée de violences et de racisme » après l’enlèvement et l’assassinat de trois adolescents israéliens et d’un Palestinien à Jérusalem l’été dernier.

« Dans mon esprit, notre voix est celle du consensus. La plupart des habitants de cette ville ne haïssent pas les Arabes et n’incitent pas à la violence. Le problème est que la voix présente dans la rue était très violente et raciste. Notre tâche est de donner la parole à la majorité silencieuse », a confié Blanc au Times of Israel. « Cela me fait vraiment peur de vivre dans un Etat et une ville qui se conduisent de cette façon. Nous sommes ici pour récupérer notre ville. »

Un ami palestinien de Blanc – qui travaille chez McDonalds rue Ben-Yehuda – lui a parlé d’une foule d’adolescents excités criant des slogans racistes et recherchant des Arabes l’automne dernier.

« Ils ont fermé les portes [du restaurant] de l’intérieur et appelé la police. Qui sait comment cela aurait pu se terminer », affirme Blanc.

Pour Eyal, un natif de Jérusalem âgé de 41 ans, s’opposer aux festivités de Yom Yeroushalayim dans leur forme actuelle revient à remettre en question un méta-narratif israélien.

« Pour moi, Yom Yeroushalayim devrait se concentrer sur les vrais habitants de la ville, et non sur la ville imaginaire qui est souvent célébrée. »

« Parmi les vrais habitants, il y a des gens comme moi ; des gens de gauche qui ont grandi ici. Ils comprennent également les 40 % de Palestiniens. Parlons des vrais gens et de ce qui les sert… Manquer de respect à la mosaïque diversifiée qu’est Jérusalem c’est manquer de respect à Jérusalem. »

L'étudiante militante Hamutal Blanc à Jérusalem  le 13 avril 2015 (Crédit photo: Elhanan Miller)

L’étudiante militante Hamutal Blanc à Jérusalem le 13 avril 2015 (Crédit photo: Elhanan Miller)

La Jérusalem imaginaire, a-t-il expliqué, est le mythe d’une ville unifiée.

« Si je devais mettre un étranger à Jérusalem pour la première fois et lui demander d’identifier les parties Ouest et Est de Jérusalem, de décrire quand il est dans la capitale d’Israël et quand il est ailleurs, ce serait très facile pour lui », a déclaré Eyal.

Rompant avec un groupe de discussions sur la façon de mobiliser en ligne avant le défilé, Polizer, l’étudiant en littérature arabe, semblait craindre que son activisme puisse être interprété comme anti-patriotique.

« Yom Yeroushalayim est un symbole d’unité pour le peuple juif, tout comme la ville elle-même. Il est important pour notre peuple, auquel je me sens lié. C’est exactement pourquoi je souffre de voir l’événement utilisé avec violence contre ceux qui ne célèbrent pas l’unification de la ville. »