KIBBOUTZ NIR AM — Au commencement du kibboutz Nir Am, fondé en 1943, les résidents revenaient avec leurs courses de Tel Aviv en prenant le bus côtier de Jaffa à Gaza. Ils descendaient à la ville palestinienne de Beit Hanoun dans le nord de la bande et finissaient à pied ou à dos d’âne les 2,5 kilomètres restants.

Sept semaines après l’opération Bordure protectrice, cette anecdote ressemble à un rêve naïf. Pourtant, en regardant la ville de Gaza depuis une colline dans les champs de Nir Am, Micha Ben Hillet, un enseignant de lycée à la retraite et ancien résident du kibboutz, explique avoir toujours l’espoir que ces jours reviendront.

« Je crois que la route côtière pourrait certainement s’étendre vers le sud », a-t-il déclaré au Times of Israel avec un sourire plein d’ironie.

Juste avant l’intensification des hostilités avec Gaza en juillet, Nir Am a accueilli 30 nouveaux membres, explique Ben Hillel qui siège au comité de la « croissance démographique » du kibboutz.

La tendance va sans aucun doute s’inverser, comme cela a été le cas à proximité dans le kibboutz Nahal Oz, si le gouvernement n’associe pas la puissance militaire israélienne à une vision diplomatique pour la bande de Gaza, assure-t-il.

« Que suis-je supposé dire aux familles qui hésitent entre rester ou partir ? s’interroge-t-il. En toute honnêteté, je ne peux pas leur promettre qu’il n’y aura plus de tirs venant de l’autre côté, ou qu’une roquette Kassam ne sera pas tirée. Je ne peux pas promettre qu’un autre tunnel [d’attaque sous la frontière] ne sera pas découvert, ou qu’Israël agira pour détruire tout Gaza. Même les politiciens de droite admettent que nous avons épuisé notre utilisation de la force dans cette guerre. »

« Ainsi si j’étais une jeune famille, je me dirais : ‘S’il n’y a pas de dialogue avec l’autre camp, s’il n’y a pas de solution à long terme pour le problème, je n’ai vraiment plus rien à faire ici’. La seule chose qui peut inciter les gens à rester ici, c’est l’idée que cet endroit a un avenir ».

Ben Hillel est membre de l’Autre Voix, un groupe local créé par les résidents de la ville voisine de Sderot en janvier 2008, quand les communautés le long de la frontière ont fait l’amère expérience d’une escalade violente des tirs transfrontaliers depuis Gaza.

Les membres de l’organisation, explique-t-il, tenaient des rencontres hebdomadaires où ils donnaient libre court à leurs sentiments à la suite d’une crise sécuritaire ou « une déclaration agaçante d’un politicien ». Ils faisaient également des appels de vidéo conférence avec les résidents de Gaza.

Des résidents du Kibboutz Nir Am (Crédit photo: Elhanan Miller / Times of Israël)

Des résidents du kibboutz Nir Am (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

« Nous voulions qu’ils aient l’impression que quelqu’un de l’autre côté les écoute, que nous nous soucions de ce qui se passe là-bas. »

Il y avait aussi des tentatives pour organiser des petits projets transfrontaliers largement symboliques. Une fois, ils ont mise en place un événement pour faire voler des cerfs-volants ensemble, entre Gazaouis et Israéliens. Une autre fois, les résidents de Gaza ont marché à la rencontre de leurs voisins israéliens près de la barrière de la frontière à Nahal Oz. Le sommet des activités de l’Autre Voix est arrivé en février 2011 lorsqu’un groupe a organisé une conférence « Gaza-Sderot » en collaboration avec l’université Sapir de Sderot.

Plutôt qu’une porte ouverte vers une nouvelle ère de coopération entre Palestiniens et Israéliens, la conférence a souligné les obstacles auxquels étaient confrontés les Palestiniens vivant à Gaza sous le règne du Hamas pour se rapprocher des Israéliens.

A la suite de la conférence, un participant a été harcelé par les forces de sécurité du Hamas à son retour et a même été expulsé de la bande de Gaza. D’autres Palestiniens ont eu peur d’entrer en contact avec leurs amis israéliens.

Maha, une traductrice arabe-anglais vivant dans Gaza, a entendu parler de l’Autre Voix il y a trois ans alors qu’elle accompagnait son neveu pour un traitement médical qu’il reçoit régulièrement en Israël. Depuis, elle est devenue volontaire de l’organisation et a traduit son site Internet en arabe.

« A Gaza, c’est difficile de parler de son amitié avec les Israéliens parce que le Hamas contrôle Gaza. Pour eux, Israël est un ennemi et parler à l’ennemi fait de vous un traître, a déclaré Maha au Times of Israel dans un entretien téléphonique. Ils ne comprennent pas que nous sommes liés à un niveau humain, que nous ne constituons pas en groupe politique mais que nous sommes des amis, simplement des êtres humains qui pensent les uns aux autres ».

L’opposition publique au Hamas, comme le mouvement Tamarod inspiré par les Egyptiens qui est apparu dans la bande de Gaza l’année dernière, est impossible pour le moment, explique Maha. Les manifestants « seraient arrêtés ou tués tout de suite parce que le Hamas est puissant ici ». Les journalistes, a-t-elle ajouté, sont autant harcelés s’ils critiquent le Hamas, leurs ordinateurs sont confisqués.

« Nous essayons de ne pas parler dans les médias de cela [une paix avec Israël], mais les gens dans les cafés et dans les réunions de famille parlent de la paix et changent. Nous avons besoin d’une solution à deux États ».

C’est la difficile situation de personnes comme Maha qui a amené Yeela Raanan, une professeur de politique publique à l’Université Sapir et résidente du kibboutz Kissufim à la frontière de Gaza, à l’Autre Voix. Se qualifiant elle-même de « gauchiste radical », Raanan a quitté le groupe peu après l’avoir rejoint.

Elle avait l’impression que son message politique était trop faible dans sa tentative d’inclure autant de voix israéliennes que possible. Pourtant, Raanan est revenue dans le groupe cet été lors de l’opération Bordure protectrice lorsque son sentiment d’isolation d’une large communauté et la peur de la guerre sont devenus trop lourds à porter.

« Nous nous aidons l’un l’autre. À un moment où 90 % de la population d’Israël disait « oui, frappons-les avec force et plus de force encore, détruisons le Hamas »… et beaucoup de membres de famille ou d’amis suivaient la même ligne, alors que nous étions frappés par des Kassams, des obus de mortier et des tunnels, dire ‘assez de guerre’ était très difficile ».

Un obus de mortier ou une roquette frappaient le kibboutz Kissufim entre 0 et 7 secondes après avoir été tirés de Gaza, explique Raanan.

Vivant autour d’explosions constantes et d’annonces « d’alerte rouge, alerte rouge », elle ne laissait pas sa fille de trois ans s’écarter d’elle de plus de trois mètres afin qu’elle puisse rapidement la prendre et l’emporter dans un endroit sûr. Par la suite, comme la plupart des familles de la région de Gaza, Raanan a quitté Kissufim pour le kibboutz Zuba à l’extérieur de Jérusalem avec son jeune enfant, laissant deux jeunes adolescents là-bas.

« Il fallait que je transforme le traumatisme de la guerre en quelque chose de positif ce qui signifie pour moi mettre un terme à l’occupation, lever le siège [de Gaza], permettre aux personnes de Gaza d’avoir les mêmes choses que je veux pour moi-même. J’adorerai prendre mon vélo pour faire 2,5 kilomètes jusqu’à la mer. Je peux la voir depuis ma fenêtre, mais je ne peux pas l’atteindre. »

Pour Ronit Ifargan, une résidente du kibboutz Kfar Aza, le penchant de tout évidence gauchiste de l’Autre voix limite sa capacité à améliorer la situation sécuritaire dans les communautés israéliennes à proximité de Gaza. Cet été, elle et quelques amis ont fondé le Mouvement pour l’Avenir du Néguev de l’ouest, un groupe qui préconise une action gouvernementale immédiate afin de « promouvoir une solution diplomatique à Gaza qui apporterait la paix, la sécurité et la prospérité aux résidents du Néguev de l’ouest et à l’Etat d’Israël dans son ensemble ».

Ifargan partage peut-être le souhait de Raanan pour un accord de paix durable avec Gaza, mais elle est ouvertement préoccupée par les Israéliens, et non par les Palestiniens.

Un arrêt de bus en béton fortifié au kibboutz Nir Am (Crédit photo: Elhanan Miller / Times of Israël)

Un arrêt de bus en béton fortifié au kibboutz Nir Am (Crédit photo: Elhanan Miller / Times of Israël)

« Nous comprenons que nous fortifier jusqu’à la mort n’est pas une solution, explique Ifargan. Il est clairement évident que nous avons besoin d’une solution politique. Pourtant, nous devons y parvenir avec lucidité. Ne ne disons pas : ‘Que les colombes volent, aimons-nous les uns les autres et vivons en paix’. Je n’ai pas de problème à ce que nous et les Gazaouis continuions à ne pas nous aimer. Nous devons pourtant trouver un accord permanent basé sur des intérêts communs ».

« Nous ne disons pas que nous ne voulons pas la paix. Nous la voulons vraiment. C’est simplement difficile pour nous d’être optimistes alors que nous sommes terriblement frappés ».

Le dommage le plus important causé par l’opération Bordure protectrice, considère Ifargan, était psychologique. « Les personnes ont tout simplement été désespérées. Elles en ont marre, dit-elle. Et vous savez quoi ? Je pense que les gens de l’autre côté commencent vraiment aussi à désespérer ».

L’idée d’un accord politique est devenue honnie dans de nombreuses communautés israéliennes autour de Gaza, note-t-elle. Alors qu’ils accrochaient des banderoles à Sderot appelant à une solution diplomatique, des activistes de son mouvement ont été critiqués par des résidents locaux.

« Ils savent que c’est la solution, mais ils ne pensent pas qu’elle soit possible ! Avec autant d’années de lavage de cerveau nous expliquant que c’est impossible, comment pourrons-nous un jour croire que ça l’est ? »