LOS ANGELES – Pour les descendants de la communautés sépharade de la ville mythique de Kastoria, en Grèce, la région septentrionale de la Macédoine inspire des souvenirs de montagnes calcaires pittoresques, d’églises byzantines, d’architecture ottomane et de l’économie florissante de la pêche et de la fourrure.

C’est une terre qui est passée de mains en mains, des Normands aux Grecs, des Bulgares aux Byzantins. En réalité, cette ville était si diversifiée qu’elle attirait des groupes ethniques variés, et notamment des juifs.

Cependant, durant la Seconde Guerre mondiale, la communauté calme, qui avait hébergé les juifs romaniotes plus de 2 000 ans auparavant, a été profondément dévastée, et la population juive quasi-anéantie. Seules 35 personnes ont survécu. Ils étaient à l’origine 900.

Un nouveau documentaire « Trezoros : Les juifs perdus de Kastoria » relate l’histoire de cette communauté sépharade et la destruction de cette minorité, l’une des nombreuses communautés qui vivaient en Grèce avant la Seconde Guerre mondiale.

En octobre 1940, la Grèce a été envahie par les forces de l’Axe. D’abord sous occupation italienne, la communauté juive resta en sécurité. Mais une fois que Mussolini est tombé, les Nazis ont pris le contrôle de la fille et 763 juifs de Kastoria ont été raflés et envoyés à Auschwitz-Birkenau.

C’est via des archives inédites que le producteur et directeur Lawrence Russo et le codirecteur et producteur Larry Confino, issus de familles grecques, racontent l’histoire passionnante d’une communauté qui s’est lentement effacée de la conscience du reste du monde, juifs et non-juifs confondus. Pour les réalisateurs, il s’agit d’une histoire personnelle. En effet, leur familles sont originaires de Grèce.

« Nous voulons instruire les gens grâce à ce film », explique Confino.

« Nous voulons que les gens ressentent quelque chose, ce sentiment d’avoir perdu quelque chose. Il y a un trésor caché dans les personnes âgées chez moi. Il y a des personnes dont nous ne nous rendons pas compte de la valeur. J’ose espérer que ce film encouragera les gens à rassembler leurs histoire. Il n’en feront probablement pas de film, mais c’est important de savoir d’où l’on vient et de connaître son histoire. »

« Trezoros : les juifs perdus de Kastoria » est raconté par des survivants juifs de Kastoria. Les interviews sont filmées sur place, à Kastoria, mais aussi à Thessalonique, à Athènes, à Tzur Moshe, à Tel Aviv, à Miami, à Los Angeles et à New York. (« Trezoros est un terme ladino qui signifie « trésors »)

Lawrence Russo (gauche) et Larry Confino au Raindance Film Festival. (Crédit : Eamonn M. McCormack)

Lawrence Russo (gauche) et Larry Confino au Raindance Film Festival. (Crédit : Eamonn M. McCormack)

Il ne s’agit pas du tout d’un travail d’amateurs. Le réalisateur Russo a cofondé le studio indépendant The Shooting Gallery (« Laws of Gravity », « Sling Blade ») et a réalisé le court-métrage nominé au pour les Emmys « ShortCuts ». Confino est le fondateur de Synapse Productions et le directeur exécutif de la société ImageRescue Inc.

Installé à New York depuis 25 ans, Confino a réalisé des documentaires et des projets commerciaux sur une multitude de sujets pour des sociétés de production à travers le monde.

À l’occasion de la sortie du filme, Russo et Confino ont reçu le Times of Israel à Los Angeles.

Affiche du film ‘Trezoros,’ qui reprend la photo de mariage d'Allegra Confino et de Calev Elias, les grands parents du réalisateur Lawrence Russo (Autorisation)

Affiche du film ‘Trezoros,’ qui reprend la photo de mariage d’Allegra Confino et de Calev Elias, les grands parents du réalisateur Lawrence Russo (Autorisation)

Qu’espérez-vous de ce documentaire ?

Russo : Nous voulons que les gens prennent conscience qu’il y avait un judaïsme en Grèce. Et non seulement ils y vivaient, mais ils constituaient l’une des plus anciennes communautés du monde. Et en un clin d’œil, pendant la Seconde Guerre mondiale, tout a disparu.

Pourquoi parler de ce sujet maintenant, et qu’est-ce qui vous fait penser que cela justifie un documentaire ?

Confino : Nous avons ressenti de l’honneur à raconter cette histoire, mais aussi de la responsabilité. Si nous ne la racontons pas maintenant, quand pourrons-nous le faire ? Nous nous sommes préparés à interviewer les 35 survivants. Certaines personnes n’ont pas souhaité parlé de ce qui leur était arrivé, mais la plupart d’entre eux étaient disposés à le faire. Il fallait vraiment capturer les récits.

Comment avez-vous comblé les détails que les survivants n’ont pas été en mesure de vous fournir ?

Confino : À un moment donné, nous avons réalisé que certaines facettes de l’histoire manquaient. Nous avons eu la chance de rencontre un homme de Kastoria. Ils nous a présenté à des orthodoxes grecs, qui étaient enfants à l’époque, mais dont les souvenirs étaient restés très vifs.

Votre mère, Lena Russo, est un élément important de ce documentaire, et raconte une grande partie de l’histoire. Dans quelle mesure l’expérience de vos parents vous a-t-elle encouragé à travailler sur ce film ?

Russo : J’ai grandi au milieu de ces histoires. Quand j’étais enfant, je me suis toujours demandé pourquoi je n’avais pas de grands-parents. En grandissant, j’ai appris l’histoire, et cela a eu un impact. Je me suis senti responsable de relayer leur histoire.

En 1996, un monument a été dédié à la mémoire des juifs tués durant la Seconde Guerre mondiale, comme le film le relate. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré des survivants et que j’ai réalisé qu’il y avait de quoi faire un documentaire.

Beni Elias (à gauche), l'un des principaux narrateurs de l'histoire, devant le moulin de Kastoria en 1951. Cette photo a été prise quand il est revenu à Kastoria après la guerre. (Capture d'écran)

Beni Elias (à gauche), l’un des principaux narrateurs de l’histoire, devant le moulin de Kastoria en 1951. Cette photo a été prise quand il est revenu à Kastoria après la guerre. (Capture d’écran)

Pouvez nous parler de votre propre lien avec la villle de Kastoria ?

Confino : Dans le documentaire, vous apercevrez la boutique Confino. Elle appartenait à mon grand-oncle. Une partie de la famille Confino est venue aux États-Unis, mais ils sont nombreux à être restés. Absolument chaque membre de ma famille qui est resté a péri durant l’Holocauste.

Comment avez-vous retrouvé tous les survivants ? Combien de temps cela a pris ?

Russo : Mes parents sont deux des 35 survivants. Mon oncle et ma tante en font aussi partie. Il s’agit d’un groupe de personnes rares, qui ont survécu à la guerre. Ils savaient qui était toujours en vie, parce qu’ils ont gardé contact.

Avez-vous des projets d’association avec des musées juifs ou musées de la Shoah ?

Confino : Nous avons réalisé que nous avons filmé une portion de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale qui doit être vue par le public. C’est un élément de l’Holocauste qui doit être vu.

Nous espérons obtenir des partenariats. La ville de Kastoria nous a demandé d’intégrer le film dans le programme d’histoire des lycées. La diffusion fait partie de nos objectifs principaux. Nous allons également faire une projection à Tzur Moshe en Israel, qui, selon une légende qui demande encore à être vérifiée, porte son nom en l’honneur d’un habitant de Kastoria.

Beni Elias (qui tient les rames) dans une barque kastorienne au début des années 1950. (Capture d'écran)

Beni Elias (qui tient les rames) dans une barque kastorienne au début des années 1950. (Capture d’écran)

De quoi avaient l’air les survivants ?

Confino : Lorsqu’on les rencontre, on en retire une force mentale incroyable. Ce sont des gens qui étaient déterminés à survivre et qui sont une source d’inspiration. Il y a deux sœurs, Hanna Kamhi Saady et Solika Kahmi Elias, qui vivent en Floride. On pourrait faire un film sur elles seules, sur chacun de ces survivants.

Et les autres personnes interviewées, notamment les membres de la communauté chrétienne ?

Confino : C’est assez intéressant. Nous en avons trouvé aux États-Unis à notre retour de Kastoria. Il fallait que nous allions jusqu’en Grèce pour trouver cette personne qui vit à Brooklyn ! Il avait des souvenirs très clairs de son enfance. Il nous a raconté, entre autres choses, qu’il avait vu comment les nazis raflaient les juifs dans les communautés. Il était dans son jardin, et il le raconte en tant que témoin visuel. Bien qu’il n’y vive plus depuis 50 ans, il a des souvenirs très clairs de cette époque.

Nous en avons aussi trouvé un à Jackson Heigjt dans le Queens, à New York, et nous n’aurions pas entendu parler de lui si nous n’avions pas été en Grèce. Il aura fallu quatre voyages en Grèce pour organiser les interviews, les films, les shootings etc.

Lena Elias, la mère du réalisateur Lawrence Russo au lycée en 1938. Elle est devant, au centre, avec un large col blanc, et enlace une jeune fille qui appuie ses mains sur ses genoux. (Capture d'écran)

Lena Elias, la mère du réalisateur Lawrence Russo au lycée en 1938. Elle est devant, au centre, avec un large col blanc, et enlace une jeune fille qui appuie ses mains sur ses genoux. (Capture d’écran)

Observez-vous un certain parallèle avec ce qui est arrivé aux juifs durant la Shoah et les conflits actuels qui ont mis des communautés en péril, comme les Yézidis en Irak, par exemple ?

Russo : Malheureusement, le génocide est une pratique courante. Il y a toujours un endroit dans le monde où des personnes tentent d’oppresser d’autres personnes pour leur ethnie. Le film est un reflet de l’un des plus grands exemples de génocide.

Comment élevez-vous vos enfants vis-à-vis de ces sujets ?

Confino : Dans le cas de ce projet, j’ai eu le sentiment que mes enfants étaient trop jeunes pour savoir sur quoi je travaillais. Je ne les ai volontairement pas impliqués. Mes enfants ont vu le film très récemment. Mes origines représentent une certaine fierté pour moi, et j’espère que je saurais transmettre cela à mes enfants. Si la Shoah n’avait pas eu lieu, nous serions allés en Grèce pour aller voir notre familles. Au lieu de cela, nous faisons notre possible pour préserver leur mémoire.