Quand la Knesset a été convoquée le 23 septembre 1993, pour un vote de confiance sur les accords d’Oslo signés récemment, le nouveau processus de paix tenait sur le fil du rasoir.

Les accords d’Oslo ont été signés sur la pelouse de la Maison Blanche le 13 septembre. Dix jours plus tard, après deux longues journées de débats acrimonieux en session plénière de la Knesset, le vote de confiance a été présenté à la Chambre. Si le gouvernement obtenait le vote, la Knesset aurait donné son imprimatur à cette nouvelle voie dramatique du gouvernement. Dans le cas contraire, le gouvernement, avec sa nouvelle politique de la paix radicale, ne survivrait pas.

Le vote a été serré. Sur les 120 députés, une mince majorité, 61, a voté contre la motion (et donc en faveur d’Oslo). Cinquante ont soutenu le renversement du gouvernement, huit se sont abstenus et un était absent.
Un vote de 61-50 pourrait être considéré comme un glissement de terrain dans de nombreuses démocraties sur un sujet de discorde. Mais un examen plus attentif de l’identité du parti des votants révèle un fait surprenant, à la fois sur le processus d’Oslo et la politique israélienne en général. Si le gouvernement n’avait pas acquis les cinq voix des partis d’opposition arabes, le camp pro-Oslo aurait reçu seulement 56 votes – et sans la décision surprise du parti ultra-orthodoxe Shas fort de six sièges de s’abstenir, les anti-Oslo auraient également recueilli 56 voix.

Autrement dit, sans les franges de la politique israélienne, le soutien d’une poignée de voix arabes et l’abstention des ultra-orthodoxes, les accords d’Oslo auraient pu mourir à leur naissance. Avec un courant central israélien divisé de façon égale, ce sont les minorités religieuses et ethniques du pays qui ont dans la pratique décidé de la question politique la plus controversée de cette génération.

Maintenant, une génération plus tard, le poids politique des minorités en Israël a augmenté de façon spectaculaire. En 1993, les deux partis arabes – le Parti démocratique arabe et Hadash – n’avaient eu que deux et trois sièges respectivement. En 2014, les sièges combinés des trois partis arabes à majorité ont gonflé de cinq à 11 (les partis ultra-orthodoxes sont passés dans le même temps de 10 sièges à 18)

Ces dernières semaines, la mémoire de ces instants d’influence décisive a pesé lourd dans la conscience des députés arabes. Eux aussi se trouvent maintenant à un carrefour politique fatidique.

En mars dernier, la Knesset a adopté la loi sur la gouvernance qui a élevé le seuil électoral – le nombre minimum de votes qu’un parti doit obtenir pour entrer au parlement – de 2 % à 3,25 %.

Pour les Arabes israéliens, la nouvelle loi a été un tremblement de terre politique.

Les trois partis à majorité arabe que sont Balad, Hadash et Ra’am-Ta’al avaient obtenu respectivement 2,56 %, 2,99 % et 3,65 % lors des dernières élections. Sans un changement radical dans l’organisation politique arabe, les partis qui représentent la majorité des voix arabes risquent de ne pas survivre aux prochaines élections.

Les députés arabes ont protesté contre la loi de toutes leurs forces, accusé ses initiateurs de « racisme » et ont orchestré une « protestation silencieuse » dramatique à la tribune de la Knesset, à laquelle se sont joints certains députés juifs de gauche et même quelques ultra-orthodoxes. Mais malgré toutes leurs protestations et leurs lamentations contre un projet de loi qui les menaçait de « disparition politique » selon un député, ils n’ont pas réussi à arrêter ou à ralentir même de façon significative son passage.

Il convient de noter que la loi ne visait pas explicitement les partis arabes, et, en fait, était une idée née à gauche parmi ceux qui espéraient un relèvement du seuil pour stabiliser les gouvernements et améliorer la gouvernance. Isaac Herzog, aujourd’hui à la tête du parti travailliste et de l’opposition, s’est farouchement opposé à la nouvelle loi à la Knesset – mais avait proposé sa propre augmentation du seuil à un taux plus drastique de 5 % lors de la précédente législature.

Mais les origines de la loi n’intéressaient pas les députés arabes quand elle a été adoptée. Ce fut un moment qui mit en relief l’impuissance de leurs partis et de la politique arabe en général en Israël.

Cette combinaison – un poids électoral croissant, le traumatisme de l’impuissance et la possibilité très réelle de ne pas entrer dans la prochaine Knesset – a déclenché une vague d’efforts pour unir les partis arabes divisés, et généré une nouvelle soif d’influence réelle parmi les parlementaires arabes. Au cours du dernier mois, les députés et militants des trois partis à majorité arabe ont commencé à discuter d’une liste unie.

« Si nous augmentons le nombre de sièges [arabes] de la Knesset, nous pouvons contribuer à façonner le gouvernement, ou le renverser», a déclaré le parlementaire Ibrahim Sarsur, président du plus grand parti arabe, Ra’am-Ta’al, dans un entretien la semaine dernière avec le Times of Israel.

Ces déclarations ne sont pas la rhétorique habituelle des députés arabes, qui pestent souvent contre la politique israélienne ou la société israélienne, mais suggèrent rarement qu’ils ont l’intention de jouer le jeu dans le système démocratique, où le jeu parlementaire nécessite non seulement la capacité de critiquer certains de ses adversaires, mais parfois aussi de les soutenir.

« Nous allons soutenir un gouvernement », affirme maintenant explicitement Sarsur – mais seulement s’il suit « nos exigences : l’égalité complète entre les populations en Israël, en particulier entre les Arabes et les Juifs, et la paix entre Juifs et Palestiniens ».

Le débat sur une liste arabe unifiée n’est pas nouveau. Comme le note Sarsur lui-même, Ra’am-Ta’al, qui représente le Mouvement islamique et attire les électeurs à tendance religieuse, soutient son principe depuis que la liste a été créée en 2006.

Mais maintenant, catalysé par le désespoir électoral et une farouche détermination à ne pas se trouver plus impuissants que jamais alors que leur destin politique est décidé par d’autres, l’appel à l’unité a fait un bond à travers les fractions de la politique arabe, et le soutien est perceptible.

«Chaque petit enfant dans la société arabe connaît ce problème et en parle, » a declaré la semaine dernière au Times of Israel le deputé Hanna Swaid (Hadash).

Le Ra’am-Ta’al à orientation islamique y appelle ouvertement. Le député Jamal Zahalka, président du Balad laïc-nationaliste, affirme à qui veut l’entendre que les nouveaux pourparlers d’unité étaient son idée. Et même les députés de Hadash, un parti communiste judéo-arabe qui refuse d’être qualifié de parti « arabe », soutiennent désormais l’idée d’un cadre panarabe au sens large.

«Hadash n’est pas un parti arabe. La plupart de ses électeurs viennent de la société arabe, mais c’est un parti judéo-arabe. Donc, le dilemme est plus aigu pour nous », a expliqué Swaid.

«Nous ne sommes pas opposés en principe », précise-t-il, « mais nous soulevons la plupart des questions sur la finalité et l’efficacité de cette union comme une réponse à nos problèmes, si elle nous apporte ce que nous attendons – élever la représentation de la société arabe à la Knesset et amener plus d’Arabes aux urnes ».

Cependant, «lorsque vous êtes confrontés à l’extinction politique, il faut choisir le moindre mal. »
Les défis de l’unification sont redoutables. Swaid est un chrétien de Galilée avec un doctorat en génie du prestigieux Institut Technion. Sa politique – en fait, son histoire personnelle – est loin de celle du pauvre musulman bédouin du Néguev qui constitue la base électorale de Ra’am-Ta’al.

L’année dernière, dans un débat à la Knesset sur ​​le projet de loi, Zahalka de Balad a souligné avec force [lien TOI]
« Il y a un énorme fossé entre moi, moderne, nationaliste laïc éclairé et les communistes [de Hadash] ou les islamistes [de Ra’am-Ta’al]. C’est paternaliste de dire, ‘Présentez-vous en tant que parti unique. Vous êtes tous des Arabes’ », a-t-il lancé.

Maintenant le discours est en train de changer.
Quand il s’agit de leur ordre du jour parlementaire, « 99 % de nos problèmes sont les mêmes », a déclaré Sarsur cette semaine. «Les enjeux idéologiques sont très mineurs et n’apparaissent que très rarement. Donc, si nous nous accordons sur 99 % des questions, pourquoi ne pas s’unir ? »

« La justification de tous ceux qui luttent pour l’unité, c’est que la société arabe souffre dans son ensemble de la même discrimination ou de racisme », a déclaré Swaid, « et il n’y a pas lieu de distinguer entre chaque groupe dans la population arabe. Ils sont confrontés aux mêmes défis. »

Il y a un autre point en faveur d’une liste unifiée – qu’il n’est pas tenu de rester unifié après l’élection. Les lois électorales israéliennes sont extrêmement flexibles quand il s’agit de former des alliances entre les partis ou de les briser. Si une liste de la Knesset est composée des partis différents (Habayit Hayehudi, Meretz et Ra’am-Ta’al sont tous des exemples de ces listes multi-partis), elle peut se diviser à volonté après l’élection. Autrement dit, les partis arabes auraient besoin de s’unir pour l’élection s’ils veulent être certains de passer le seuil électoral, mais pourront ensuite se diviser immédiatement après l’entrée au parlement.

Les partisans de l’augmentation de seuil électoral avaient haussé les épaules dès le début face aux plaintes arabes, avec précisément cet argument. « Les Arabes pourraient se présenter ensemble, sans être obligés de rester unis », avait déclaré un député.

Cela ne fait qu’aiguiser la critique de certains députés arabes. « Si c’est seulement une union technique, et qu’on se peut diviser après, qu’apporte ce projet de loi ? », demande Swaid.

Peu de faits peuvent être discernés sur le réalignement des partis arabes. Aucun document n’a été signé, aucun accord atteint. Mais les discussions entre députés arabes sont très révélatrices. Le simple fait que le discours soit passé de la colère à la compréhension d’avantages potentiels de l’unité suggère le principe a été accepté, et que des détails (en particulier l’épineuse question de savoir qui sera à la tête de la nouvelle liste) restent à être fixés.

En mars, peu de temps avant que loi sur la gouvernance soit adoptée à la Knesset, le député Ahmad Tibi (Ra’am-Ta’al) évoquait déjà les avantages de l’union.
« Une liste commune augmentera le taux de participation [dans la communauté arabe], et donc le nombre de députés arabes à la prochaine Knesset, » a-t-il estimé.

«Nous croyons que l’unité peut apporter un réel saut dans le taux de participation de la population arabe, » reconnait maintenant Sarsur . « D’après une analyse approfondie du secteur arabe, nous sommes parvenus à la conclusion que plus de 20 % des électeurs arabes qui ne votaient pas agissaient ainsi, non pas à cause de l’idéologie [le rejet de la souveraineté israélienne], mais par apathie. Ainsi, nous voyons l’unité comme un catalyseur qui peut les faire sortir vers les bureaux de vote. Et cela peut augmenter le nombre de parlementaires [arabes] de 11 à au moins 15 ou 16 ».
« Nous pensons que 14 est un minimum réaliste », a déclaré la semaine dernière Zahalka de Balad.

Avec son scrutin de liste, la Knesset est sans doute l’une des plus représentatives parmi les parlements démocratiques du monde, pour le meilleur ou pour le pire. Les changements dans l’humeur nationale, dans la composition démographique ou religieuse de la société israélienne sont pris en compte rapidement et de façon spectaculaire au parlement. Mais la politique parlementaire peut aussi avoir un effet dramatique dans le sens inverse. Ce qui se passe à la Knesset peut déclencher des changements sur les identités et les engagements de l’électorat.

Lors d’élections passées, les partis à majorité arabe se sont présentés les uns contre les autres, en concurrence pour le soutien habituellement tiède d’une base ethnique limitée. Dans le cas des deux plus grands partis, Balad et Ra’am-Ta’al, leurs professions de foi et leurs électeurs se chevauchent souvent. Il y a beaucoup de nationalistes palestiniens à Ra’am-Ta’al, et de nombreux musulmans pieux à Balad. Bien que leur discours se concentre souvent sur ​​les politiciens juifs de droite, leurs campagnes soulignent néanmoins leurs différences avec les autres partis arabes, plutôt que de leurs intérêts communs.

D’un point de vue juif, l’union des partis arabes peut sembler naturelle et sans conséquence, mais dans le contexte politique arabe, cela marquerait un nouveau paradigme de la campagne électorale, avec le potentiel d’engendrer une nouvelle conscience politique. La nouvelle liste appellera les Arabes israéliens à voter pour des « Arabes indifférenciés », faisant fi des engagements socialistes, islamiques ou autres et en faveur d’une identité politique plus radicale.

Et si, comme les trois partis le prévoient, ce nouvel arabisme électoral simplifié résonne davantage aux oreilles des électeurs que les distinctions idéologiques, le pays pourrait bientôt assister à la naissance d’une conscience politique arabe plus engagée et autoritaire, unie dans sa demande pour une plus grande part des ressources nationales et dans sa nouvelle volonté de faire usage de son poids politique croissant.

Rarement une communauté politique avait face à un tel choix difficile entre un possible oubli électoral et une croissance potentiellement dramatique. Et les députés arabes réagissent à ce choix comme on pouvait s’y attendre.

« Les chances de l’unité sont plus élevés de 80 %», affirme Sarsur. « Tout le monde est d’accord pour cela. Je ne vois pas beaucoup d’obstacles », renchérit Swaid.

Mais ces rêves se trouvent encore dans l’avenir. Les politiciens arabes doivent d’abord montrer qu’ils peuvent construire une liste unifiée, et les électeurs arabes qu’ils sont prêts à la soutenir.