Israël a grandi avec en son sein une ambiguïté. Pas la fameuse politique improvisée par Shimon Peres lors d’une réunion en avril 1963 avec le président américain John F. Kennedy dans laquelle il lui a confié qu’ « Israël ne sera pas le premier État à introduire des armes nucléaires au Moyen-Orient », mais plutôt les ambiguïtés qui ont entouré les opérations de renseignement secrètes d’Israël et sa force aérienne d’espionnage.

En réponse aux allégations selon lesquelles Israël avait frappé un convoi d’armements et un dépôt de stockage dimanche en Syrie, l’Etat hébreu a donné une réponse du type «nous-ne-faisons-aucun-commentaire-sur-les-rapports-étrangers».

Pour l’establishment de la Défense, il y a beaucoup de bons côtés à cette politique. Les ennemis d’Israël, du moins ceux qui sont légèrement paranoïaques, commencent à sentir que chaque bombe qui explose au Moyen-Orient est liée au Mossad. Le raisonnement est le suivant : s’ils ont peur, leur capacité et leur volonté de se concentrer sur le terrorisme diminue.

Dans ce Moyen-Orient où tout est tellement lié à l’honneur, cela laisse aussi la place au déni, rendant inutile l’impératif d’une réponse.

Cela a été le cas, par exemple, en septembre 2007, lorsqu’Israël a bombardé, de manière présumée, le réacteur nucléaire de plutonium syrien à Deir-Zur, et en 2008, lorsque le chef militaire du Hezbollah, Imad Mughniyeh, a été éliminé en plein centre de Damas.

Le public israélien et les hommes politiques semblent souvent savourer ce jeu d’ombre.

Mai 2002, les informations de 17h sont interrompues. Le présentateur – qui interviewe Shimon Peres [qui est alors ministre des Affaires étrangères] – annonce que Jihad Jibril, le fils du chef terroriste du FPLP Ahmed Jibril, vient d’être tué dans un attentat au Liban. Dieu sait que beaucoup de personnes auraient pu avoir un intérêt à tuer Jibril.

Mais quand le présentateur se tourne vers Peres pour un commentaire, demandant si Israël est impliqué, Peres sourit timidement et dit de sa voix rauque : « Baruch Dayan Haemet » [Mots traditionnels de condoléances en hébreu, qui signifient « le juge de vérité est source de bénédictions »].

Presque tout le monde a pu partager son hilarité.

Mais aujourd’hui en Syrie, au moins du point de vue syrien, l’ambiguïté semble avoir suivi son cours. SANA, le média d’Etat, entièrement contrôlé par le président Bashar el-Assad, a rapporté la frappe de dimanche après-midi et a directement pointé le doigt sur Israël. Le Hezbollah lui a emboîté le pas.

Les avions de guerre frappant le Liban, la Syrie ou le Soudan sont des actes de guerre classiques – pas des assassinats ciblés – et la question qui se pose est de savoir si la population israélienne, qui plus est au milieu d’une campagne électorale nationale, ne devrait pas savoir précisément pourquoi ces frappes sont menées.

Il est à noter, dans ce contexte, que le régime syrien a été dépouillé de la plupart de ses armes chimiques au cours de l’an dernier. Il y a de bonnes raisons de croire qu’Assad ait réussi à conserver certaines de ses armes stratégiques.

S’il devait transmettre certaines de ces armes au Hezbollah, soit en dépôt, soit en échange de bons et loyaux services que lui a prodigué l’organisation terroriste chiite, la plupart des Israéliens soutiendraient sûrement une frappe aérienne, peu importe le coût, plutôt que de voir l’organisation qui a apporté au monde des parodies d’attentats-suicides pour obtenir des armes de destruction massive.

En mai 2013, le New York Times a révélé que plus tôt au cours du mois, Israël avait frappé une cargaison de Fateh-110, des roquettes de fabrication iranienne près de l’aéroport international de Damas. Ces roquettes contenaient une charge lourde, d’une portée de 300 km et s’avéraient plus précises que la plupart des armes du Hezbollah. Elles représentaient une menace sérieuse.

Mais le Hezbollah possède déjà un arsenal de Fateh-110, quoique moins avancé peut-être, et pendant la Seconde guerre du Liban, l’armée israélienne était en mesure d’éliminer la grande majorité des roquettes du Hezbollah au cours de la première nuit de combat. Les Israéliens devaient-ils tout dire ? Comment la population aurait-elle ressenti cela si elle avait été pleinement informée ?

Qu’en est-il des missiles sol-mer ? Les navires israéliens ne sont-ils pas capables de se défendre contre ces missiles ? Si une attaque aérienne israélienne devait conduire Assad à lancer plusieurs dizaines de roquettes Scud-D au centre de Tel Aviv – il pourrait dire qu’ils visent la Kirya [le siège de l’armée] au centre de la ville – est-ce la peine de divulguer que cette possibilité existe ?

Et qu’en est-il du SA-17 – un missile avancé sol-air qu’Israël est probablement capable de contrecarrer, mais avec plus de difficulté et de risques pour l’armée de l’air ?

En mars, en cherchant à avancer par rapport au dossier iranien, l’armée israélienne et le gouvernement ont dévoilé une mine de renseignements sur le navire Klos-C. Arraisonné au large de la côte soudanaise, la cargaison d’armements du Klos-C a été exposée à Eilat – le Premier ministre a lui-même pris l’avion pour présider la cérémonie – mais l’armée a également fourni aux journalistes une quantité exceptionnelle de détails ne serait-ce que la route du bateau, allant de l’Iran à l’Irak en passant par le Soudan, et les façons dont il avait essayé de dissimuler sa véritable cargaison de roquettes, de mortiers et de munitions.

Il existe certainement des moments où une source de renseignement cruciale exige que certaines informations soient dissimulées.

Et en aucun cas ne doit-on suggérer que les frappes en Syrie et au Liban ont été politiquement motivées – et nous pensons que cela n’a pas été le cas.

Mais avec la guerre en Syrie au loin, le Moyen-Orient se montre de plus en plus volatil et alors que les Israéliens sont encore une fois appelés au vote, il pourrait être temps pour la population de mettre fin à cette ambiguïté et à commencer à poser des questions.