NEW YORK – David Keyes veut me montrer quelque chose dans son courriel. L’écran de connexion sur son ordinateur portable l’invite à entrer plusieurs chiffres, un code de sécurité en constante évolution envoyé à son téléphone. Nous attendons. « Vérification en deux étapes, de toute évidence », explique Keyes, alors que son téléphone fait consciencieusement un ping. « C’est très important. »

Keyes s’occupe de sécurité à l’échelle mondiale. Mais il n’est pas un employé gouvernemental, ni un hacker qui cherche à perturber le système. Il est le directeur général de Advancing Human Rights, le groupe de coordination des droits de l’homme responsable de Movements.org, une plate-forme de crowdsourcing (production participative) mettant en contact les dissidents de sociétés fermées avec des gens qui pourraient être en mesure de les aider dans le monde entier.

Les réseaux sociaux vous ont permis de rester en contact plus facilement avec vos amis et de financer les nouveaux albums de vos groupes préférés, et Keyes pense que des idées similaires peuvent être utilisées pour améliorer le monde. Autrement dit, la défense des droits de l’Homme à l’ère de Facebook.

Et comme Facebook ou Twitter, Movements.org existe depuis plusieurs années. Le projet est en fait le dernier avatar d’une idée que Keyes concocte depuis un certain temps.

En travaillant avec l’ancien dissident soviétique Natan Sharansky en Israël, Keyes a fondé CyberDissidents, un site destiné, comme dit Keyes, « à promouvoir les voix des militants démocratiques en ligne au Moyen-Orient ».

 David Keyes, directeur exécutif de d'Advancing Human Rights  (Crédit : Autorisation)

David Keyes, directeur exécutif de d’Advancing Human Rights (Crédit : Autorisation)

Keyes a admiré le travail de Sharansky comme activiste et souhaitait accroître les acquis de son mentor avec la technologie moderne.

Au début, CyberDissidents était simplement une base de données, un moyen de rassembler des articles écrits par des militants de défense contre les dictatures en un seul espace numérique cohérent. Il n’y avait pas d’appel direct à l’action – pas au premier abord.

Keyes a eu sa chance en 2010, lorsque l’ancien PDG de la maison d’édition américaine Random House et militant de longue date pour les droits de l’Homme Robert Bernstein – l’un des fondateurs de Human Rights Watch, et président de cette organisation d’avant-garde de 1978 à 1998 – lui a demandé de l’aider à créer un nouveau groupe appelé Advancing Human Right.

À l’époque, Bernstein avait quelques frictions avec Human Rights Watch et voulait trouver une méthode pour faire circuler l’information vers et depuis les sociétés fermées.

Pour Bernstein, les sociétés fermées exigeaient l’attention des organisations de défense des droits de l’Homme, alors que la nouvelle direction à Human Rights Watch avait commencé à allouer des ressources à d’autres nations plus libres. Bernstein a été indigné en particulier par l’implication de Human Rights Watch en Israël.

Les termes « société ouverte » et « société fermée » ont été inventés par le philosophe des sciences Karl Popper dans son livre paru en 1945, La société ouverte et ses ennemis. Selon Popper, une société ouverte est une société où l’information peut rentrer et sortir et/où les libertés fondamentales sont garanties par la loi. Ces libertés comprennent, entre autres, la liberté de la presse et la liberté d’expression.

Une société fermée, par contre, est une société où le gouvernement limite l’expression des droits et libertés démocratiques, et maintient une mainmise sur la diffusion de l’information. La clé du raisonnement réside dans cette distinction, estime Keyes.

« Il y a eu une confusion au niveau de la grande, très grande différence qu’il y a entre les démocraties et les dictatures, souligne Keyes. Le fait même de parler d’eux dans le même souffle rend un mauvais service, je pense, pour les fondements des droits de l’Homme. »

Dans une tribune pour le New York Times en 2009, Bernstein a publiquement quitté Human Rights Watch, l’organisation qu’il a contribué à fonder et a longtemps dirigé, sous prétexte que « l’organisation, avec une fréquence croissante, laisse de côté la distinction importante entre les sociétés ouvertes et fermées […] Human Rights Watch a écrit beaucoup plus de condamnations contre Israël pour des violations du droit international que contre tout autre pays de la région ».

 Robert Bernstein s'est publiquement écarté de Human Rights Watch, l'organisation qu'il a contribué à fonder et a longtemps supervisé (Crédit : Elizabeth Bernstein)

Robert Bernstein s’est publiquement écarté de Human Rights Watch, l’organisation qu’il a contribué à fonder et a longtemps supervisé (Crédit : Elizabeth Bernstein)

Human Rights Watch a publié une réponse à la tribune de Bernstein en déclarant : « M. Bernstein a exposé ses préoccupations concernant notre travail sur Israël devant une réunion plénière du conseil d’administration de Human Rights Watch en avril [2009]. Le conseil a rejeté à l’unanimité son avis selon lequel Human Rights Watch ne devrait alerter que sur les sociétés fermées, « estimant que le traitement des droits de l’homme dans les sociétés ‘fermées’ ne sont [pas] les seules qui méritent notre attention […] les sociétés ‘ouvertes’ et les démocraties commettent aussi des violations des droits de l’homme ».

Dans le travail de Keyes sur CyberDissidents – dont la base de données était axée exclusivement sur les sociétés dites fermées – Bernstein a décelé un potentiel.

« Il m’est apparu que c’était la nouvelle façon d’entrer dans les sociétés fermées, se souvient Bernstein. Ce que nous avions eu à faire à des époques très difficiles, faire entrer et sortir du matériel [d’Union Soviétique] était très, très difficile. Et cela a offert une nouvelle opportunité, et j’en ai été très enthousiaste. »

Et ainsi, avec la naissance de Advancing Human Rights, les deux militants ont cherché à favoriser un mariage de l’expérience chevronnée et de la technologie de pointe, transformant CyberDissidents en une organisation nouvelle et plus grande, donnant ainsi un but palpable au stock d’information de la base de données.

Tapez: Movements.org, la pierre angulaire du travail d’Advancing Human Rights, et le résultat d’une collaboration lucrative avec Google – et le chef de Google Ideas, Jared Cohen.

En fait, c’est Cohen qui a initialement commencé Movements.org en tant que producteur des conférences et de guides pratiques pour militants numériques. Cohen a approché Keyes et Bernstein en 2012 pour les prendre en main.

 Jared Cohen (Crédit : Google)

Jared Cohen (Crédit : Google)

« Quand Jared Cohen est venu vers nous, il a dit qu’il avait fait une enquête sur toutes les organisations des droits de l’homme, se souvient Bernstein. Et même si nous étions petits, vous savez, en comparaison à, disons, Human Rights Watch ou Amnesty, il a dit que nous étions les seuls qui semblaient utiliser la technologie. »

Grâce à la véritable fusion entre la sagesse due à l’expérience de Bernstein, la vision axée sur l’avenir de Keyes, et la portée et des ressources de Cohen, le nouveau Movements.org a été relancé en juillet 2014, en grande partie grâce à une subvention de démarrage d’un montant de 250 000 dollars offerte par Google.

La plate-forme se présente comme la première à mettre directement en contact les dissidents des sociétés fermées avec des journalistes, des avocats, des techniciens, des artistes et d’autres experts prêts à aider, valorisant « des gens ordinaires possédant des compétences uniques » pour faire la différence.

« Tant de choses ont changé dans le domaine des droits de l’Homme, » affirme Keyes.

« Pendant l’ère soviétique, les gens ne savaient pas ce qui se passait, donc il était important de faire sortir l’information. Mais maintenant nous savons tout ce qui se passe en Syrie, car il y a en permanence de nouvelles vidéos de massacres sur YouTube. Ainsi, le défi s’est déplacé de l’information vers l’aide, l’accès pour donner aux gens se trouvant sur le front tous les outils, les ressources et les compétences dont ils ont besoin pour réussir. »

Cette méthodologie, explique Keyes, est un changement total par rapport à l’activisme de la vieille garde.

« Nous utilisons des plateformes de production participative dans la vie quotidienne. Nous achetons des livres sur Amazon, nous achetons des canapés sur Craigslist, nous trouvons des endroits pour séjourner sur Airbnb. Mais les droits de l’Homme sont restés coincés dans une autre génération où le travail traditionnel des droits de l’Homme se fait encore avec la rédaction de longs rapports, des communiqués de presse, des conférences, toutes ces sortes de choses traditionnelles. […] Nous voulions nous concentrer sur ce que nous pensions être un besoin non satisfait, – la fourniture d’une aide directe à un grand nombre potentiel de dissidents et de militants des droits de l’Homme », explique Keyes.

Depuis sa relance, Movements.org a attiré environ 100 000 militants sur le site. La page d’atterrissage invite les utilisateurs à formuler un besoin (en rouge), ou à offrir une compétence (en bleu). Le rouge domine la page : les demandes sont beaucoup plus nombreuses que les offres.

« Il est tout à fait évident pour moi, dit Bernstein, que, bien que toutes les nations aient des défauts, dans le domaine des droits de l’Homme il y a beaucoup plus de gens qui se battent pour les droits de l’Homme dans les sociétés ouvertes – alors que dans les sociétés fermées, les organisations des droits de l’homme sont souvent les seules à lutter, en essayant d’aider les gens qui veulent faire valoir leurs droits. »

Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif faisant des gestes tandis qu' il parle lors d'une conférence de presse à l'Institut à Lausanne (à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne) le 2 avril 2015 (Crédit : AFP / FABRICE COFFRINI)

Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif faisant des gestes tandis qu’ il parle lors d’une conférence de presse à l’Institut à Lausanne (à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne) le 2 avril 2015 (Crédit : AFP / FABRICE COFFRINI)

Movements.org se concentre sur les populations de plus de 5 millions de personnes dans des pays comme l’Iran, la Syrie, la Corée du Nord et la Chine. Avec le développement de la plate-forme, il espère inclure des nations plus petites.

La plate-forme offre des possibilités pour les opprimés qui, sans elle, seraient restés anonymes. Mais Advancing Human Rights dans son ensemble s’efforce de mettre en évidence des noms importants – ou du moins des noms supposés être importants dans le domaine des droits de l’Homme.

Keyes a fait les manchettes en 2013 après sa confrontation avec le ministre iraniendes Affaires étrangères, Javad Zarif, une interaction que Keyes a relatée dans The Daily Beast et qui a été partagée dans Poletik, l’émission satirique de Kambiz Hosseini, – la réponse iranienne au Daily Show de Jon Stewart.

Keyes raconte aujourd’hui : « J’ai abordé [Zarif] et lui ai dit : ‘Ne pensez-vous pas qu’il est ironique que vous postiez volontiers sur Facebook alors que votre gouvernement l’interdit en Iran ?’ Il a ri et répondu : ‘Ha ha, c’est la vie’, Je lui ai aussi demandé, ‘Quand [le célèbre activiste iranien pour les droits de l’Homme qui est en prison] Majid Tavakoli va-t-il être libre ?’ Il répondit : ‘Je ne sais pas qui c’est’. »

Tavakoli a été temporairement libéré peu après l’apparition de Keyes sur Poletik. Malgré la réincarcération ultérieure de Tavakoli, Keyes voit dans l’épisode une étape cruciale.

« Nous devons concentrer l’attention du monde, et augmenter massivement la pression contre le régime iranien. Les confrontations sont une façon de le faire, comme je l’ai fait avec Zarif. »

L’expérience de Keyes fait penser à une anecdote célèbre partagée par le parlementaire canadien Irwin Cotler, qui a représenté Sharansky pendant son emprisonnement dans les années 1970 jusqu’à sa libération en 1986 et siège actuellement au conseil d’administration de Advancing Human Rights.

Lorsque Cotler avait demandé à Mikhaïl Gorbatchev, lors d’une conférence en 1997, pourquoi il avait libéré Sharansky, Gorbatchev a révélé que, avant de devenir président de l’Union Soviétique, il « n’avait jamais entendu parler d’Anatoly Sharansky ». Pendant tout ce temps, les dirigeants du monde entier lui demandaient constamment quand Sharansky serait libéré.

Cela est pour sûr un scénario similaire à l’interaction de Keyes avec Zarif, mais avec une différence essentielle : nous disposons aujourd’hui d’Internet.

Cotler se souvient : « L’Union Soviétique était une société très fermée à l’époque. C’était avant l’ère d’Internet, avant que vous ayez les réseaux sociaux. Et considérant le rôle de Gorbatchev, qui était seulement ministre de l’Agriculture, il est concevable que ce n’est pas quelque chose qu’il aurait pu savoir. Aujourd’hui, je pense que cela serait pratiquement impossible [de ne pas savoir] avec Internet, et compte tenu des progrès de la technologie et des médias sociaux, etc. »

Sensibiliser et responsabiliser les gouvernements sont les principes d’un autre projet de Advancing Human Rights, appelé Dissidents Squared, une campagne visant à renommer les rues en face des ambassades des pays dictatoriaux par les noms de prisonniers politiques. Keyes et Sharansky ont présenté en 2014 une proposition de loi devant la commission adéquate de la Chambre des Représentants, qui à son tour a voté pour rebaptiser la rue en face de l’ambassade chinoise « Liu Xiaobo Plaza » d’après le nom du militant des droits de l’Homme et lauréat du prix Nobel de la paix qui est emprisonné depuis 2008.

« Cela a rendu fou le gouvernement chinois, qui a publié un tas de dénonciations », raconte Keyes. Un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré au New York Times que le changement de nom était « une farce complète » et un autre représentant du gouvernement chinois a déclaré au Washington Post que le geste était « vraiment absurde et provocateur ».

La réaction officielle chinoise était une petite victoire en soi, dit Keyes, et la preuve que le geste symbolique a eu un impact majeur. « Nous allons essayer aussi de le faire contre l’Iran dans le monde entier. »

Sur l’écran de son ordinateur portable, son e-mail a été chargé. Il s’avère que ce qu’il cherchait n’était pas dans le courrier électronique, mais sur Facebook. Il y a beaucoup de plates-formes à gérer. Keyes clique sur Facebook, trouve la citation sur son propre profil, et me la lit à voix haute. Il dit que c’est de Ben Birnbaum, rédacteur au The New Republic : « Ne pouvons-nous pas simplement nommer David Keyes pour mener les négociations nucléaires avec l’Iran ? Il a accompli ce que des sanctions, l’isolement international, et la menace d’une action militaire n’ont pas réussi : forcer le régime à faire quelque chose. »

Keyes rit. « C’est un peu exagéré, mais je pense juste que si l’exemple d’une personne face à un diplomate avec un seul nom peut conduire à une telle chose, imaginez les possibilités si l’Occident s’était mobilisé. D’immenses choses auraient pu se produire. Nous avons eu 100 000 militants sur mouvements.org. Si des centaines de milliers offrent leur aide quotidiennement, ce sera quelque chose que remarquera vraiment un régime comme celui de l’Iran. »