Le ministre grec de la Défense surgit dans une boutique de téléphonie mobile de la chaîne « Germanos » et proclame la saisie du magasin : la malchance du gérant interloqué est que « Germanos » signifie « allemand », en grec.

La caricature parue dans le quotidien liberal Kathimerini fait sourire, mais en Grèce certains s’interrogent sur la stratégie du gouvernement de gauche radicale Syriza, associé au parti de droite antilibérale Grecs indépendants : jusqu’où aller dans l’antagonisme avec le reste de l’Europe, au nom d’un désaccord profond sur la vision politique et économique de l’Union ?

La réactivation par Athènes du thème des réparations réclamées à l’Allemagne au nom des exactions nazies de la deuxième guerre mondiale – allant jusqu’à l’évocation de saisies de biens allemands en Grèce – et l’usage d’un vocabulaire belliqueux où abondent la référence à la « souveraineté » grecque, les accusations d’attitude « coloniale » et d' »asphyxie » financière envers le pays, divisent.

« Par dessus tout, il y a notre dignité », ironisait dimanche un éditorial de l’hebdomadaire To Vima (centre) reprenant un leitmotiv du discours du gouvernement. « Et puisque nous ne pouvons pas la reconquérir par l’économie ou la politique, on se réfugie dans la rhétorique des symboles, de l’histoire, des justifications éthiques », déplorait-il.

La présence au gouvernement de Pavlos Kammenos, ministre de la Défense et leader des Grecs indépendants, donne parfois un goût de patriotisme échevelé à cette recherche de dignité.

En présentant la nouvelle formule de la fête nationale du 25 mars, qui alliera mercredi les habituelles parades militaires avec des chants et danses traditionnelles en costume, M. Kammenos a estimé que l’événement « montrera à l’étranger que nous sommes un Etat souverain, un Etat où le peuple uni demande le respect de sa souveraineté ».

« Il y a certainement un accord implicite entre Syriza et Grecs indépendants, sur le mode », pour les seconds, « on vous laisse tranquille sur le plan économique et vous nous laissez les questions de patriotisme », estime la politologue Filippa Chatzistavrou.

Mais Syriza est loin d’être en reste sur ces questions: pour le vice-ministre à la Protection du citoyen, Yannis Panoussis, cette fête nationale, hommage « aux assiégés qui croient en la lutte », rappelle que « l’indépendance est une partie de notre identité ».

Les Grecs commémorent mercredi la révolution du 25 mars 1821, qui libéra le pays de l’occupation ottomane.

Antigermanisne vs antiaméricanisme

En visite à Berlin lundi, Alexis Tsipras a eu des accents plus modérés que sur la scène intérieure, appelant notamment à dépasser les stéréotypes entre pays européens et assumant la responsabilité grecque de la crise qui s’est déclenchée fin 2009.

Mais les moins europhiles de la majorité gouvernementale jouent sur du velours auprès d’une opinion publique « sensible à ce qu’on distingue la Grèce des autres, à ce qu’on lui dise qu’elle mérite autre chose », analyse Dimitris Sotiropolous, chercheur en sciences politiques à l’Université d’Athènes.

Un trait qui « remonte à loin, à la tentative depuis des siècles de relier l’identité grecque moderne à celle de l’antiquité qu’on suppose supérieure ».

S’y ajoute, selon lui, une histoire contemporaine ayant nourri un sentiment de « victimisation » et de manipulation du pays de la part de puissances étrangères, depuis l’occupation ottomane, jusqu’à celle des Bulgares, des Italiens et des Allemands pendant la seconde guerre.

Entre 1946 et 1949, la guerre civile opposa la guérilla communiste aux monarchistes grecs soutenus par les Britanniques puis les Américains. Américains qui se sont retrouvés dans l’ombre de la dictature des Colonels entre 1967 et 1974.

Les comparaisons n’ont d’ailleurs pas manqué entre les tirades du gouvernement Syriza contre la Banque centrale européenne ou le gouvernement allemand et celles sur Premier ministre socialiste Andreas Papandreou contre l’impérialisme américain et l’OTAN dans les années 1980.

« L’éducation grecque, très tournée vers l’histoire nationale, alimente ce sentiment de victimisation », estime Elias Dinas, chercheur à l’Université d’Oxford.

Une étude menée en janvier par l’université britannique et deux universités grecques, sur la prévalence de l’antisémitisme dans le pays, a fait apparaître que 90 % des personnes interrogées jugeaient nécessaire l’enseignement de la guerre civile et de la défaite de 1922 contre les Turcs, contre moins de 60 % celui de l’Holocauste.