L’auteur israélien David Grossman, lauréat du Prix International Man Booker de la meilleure fiction traduite pour son dernier roman, Un cheval entre dans un bar, a déclaré le mois dernier qu’il espérait que son œuvre aiderait les étrangers à comprendre « l’intensité de notre pays ».

Parlant au Times of Israël depuis Londres, où il a reçu le prix le mois dernier, Grossman a déclaré avec un gloussement dépréciateur que, bien qu’il ait reçu de nombreuses récompenses tout au long de sa carrière, ce prix particulier lui avait « fait du bien ».

Le livre a été décrit par Nick Barley, président du jury du Prix International Man Booker, comme une œuvre qui « met en lumière les effets du chagrin, sans la moindre once de sensiblerie… Nous avons été stupéfaits par la volonté de Grossman de prendre des risques émotionnels aussi bien que stylistiques : chaque phrase compte, chaque mot compte dans ce suprême exemple du métier d’écrivain. »

Le roman de Grossman relate l’histoire de Dovale, un humoriste de stand-up malchanceux qui donne un spectacle sans détours et prenant des allures de confession, dans une boîte de nuit décrépite de Netanya.

« Je le connais bien, et personnellement », a dit Grossman au sujet de son protagoniste compliqué.

L'auteur israélien David Grossman. (Crédit : Kobi Kalmanovitz)

L’auteur israélien David Grossman. (Crédit : Kobi Kalmanovitz)

« Même si je ne le connaissais pas avant de commencer à écrire, il est devenu moi et je suis devenu lui, explique-t-il. Lorsque vous écrivez un personnage, lorsque j’écris un personnage, je commence avec une forme de cécité. C’est pourquoi je suis condamné, et je me bats avec lui ; puis, peu à peu, je sens que oui, je devrais écrire ce personnage parce qu’il me dit quelque chose à mon sujet que personne d’autre ne peut me dire à mon sujet. C’est un vrai plaisir que de s’abandonner à lui. »

Comme de nombreux romans de Grossman, Un cheval entre dans un bar utilise l’histoire personnelle du protagoniste afin de décrire son pays, se servant de la vie tragique de Dovale comme d’une vitrine de la vie et de la société israéliennes.

C’est tout à fait intentionnel, dit Grossman.

« La littérature est une merveilleuse manière de familiariser les gens avec certaines réalités, » explique-t-il. « Notre réalité est si complexe, et composée de tellement de couches, que la prose est peut-être le meilleur moyen de la décrire avec toutes ses nuances. »

Il se souvient d’une conversation avec le président israélien décédé Shimon Peres, connu pour être un insatiable lecteur, au cours de laquelle Peres lui avait dit que chaque fois qu’il visitait un nouveau pays étranger, il demandait à lire trois livres de trois écrivains majeurs [du pays].

« Ce n’est que comme cela qu’il arrivait à comprendre le pays », ajoute Grossman.

« J’écris constamment à propos d’Israël, et je connais et comprends certains des codes de ce pays, explique Grossman. Cela me rend plus passionné à son sujet, et je pense qu’avec un livre tel que celui-ci, les gens à l’extérieur d’Israël peuvent comprendre l’intensité de notre pays. Chaque personne qui vient [en Israël] est complétement stupéfaite par l’émotivité des gens et par leur franchise. Tel est le message de ce livre. »

L'écrivain israélien David Grossman lors d'un rassemblement de gauche à Tel Aviv, le 17 août 2014. (Crédit : Gali Tibbon/AFP)

L’écrivain israélien David Grossman lors d’un rassemblement de gauche à Tel Aviv, le 17 août 2014. (Crédit : Gali Tibbon/AFP)

Grossman, qui a évoqué le livre ainsi que l’ensemble de son œuvre à un récent évènement organisé par le Times of Israël à Jérusalem, est le premier auteur israélien à remporter le Prix Man Booker.

Il était sélectionné pour le prix de cette année aux côtés d’Amos Oz, ce dernier pour son roman Judas, et avait fait un commentaire sur l’improbabilité de la présence de deux candidats israéliens.

« C’est quelque chose de plutôt surprenant pour un si petit pays, avait dit Grossman. Et pour une langue qui a une longue histoire mais qui, en tant que langue parlée, était en sommeil. Soudainement, il y a une telle littérature écrite dans cette langue ; et la littérature hébraïque, grâce à de nombreux autres auteurs, est devenue de plus en plus populaire dans le monde. »

C’est la deuxième année que le Prix International Man Booker est attribué à un ouvrage isolé d’un auteur, et non pour couronner l’ensemble d’une carrière, afin d’améliorer le statut de la fiction internationale dans les pays anglophones.

De manière inhabituelle pour un prix littéraire, le Prix Man Booker, qui est de 50 000 livres sterling, est également partagé entre l’auteur et le traducteur.

La traductrice de Grossman [en anglais] pour Un cheval entre dans un bar est Jessica Cohen, qui a dit être « folle de joie ».

David Grossman, docteur honoraire de l'université hébraïque de Jérusalem, le 11 juin 2017. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

David Grossman, docteur honoraire de l’université hébraïque de Jérusalem, le 11 juin 2017. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Les traducteurs écrivent généralement dans l’ombre et, d’une certaine manière, cela nous convient. Mais une large reconnaissance est vraiment une bonne chose, non seulement pour moi, mais pour les traducteurs », a-t-elle ajouté.

Pour Cohen, les défis liés à la traduction du protagoniste de Grossman, Dovale, étaient multiples, étant donné l’intensité des détails et des descriptions qui se rapportaient souvent à des références culturelles et à des endroits que même de jeunes lecteurs israéliens ne connaîtraient pas nécessairement.

« Mais pour la plupart des Israéliens, ces noms et ces quartiers évoquent un certain endroit et une certaine classe, et traduire ceci en anglais sans trop d’explications était vraiment un défi », explique-t-elle.

Grossman dit espérer que le fait d’avoir emporté le Prix International Man Booker, de même que sa plate-forme pour la fiction internationale, « donnerait un écho aux choses que je dis depuis 40 ans ».

Ce roman constitue sa onzième œuvre de fiction et fait, dit-il, partie de la « conversation continue » qu’il entretient.

« Aucun des livres que j’ai écrits n’aurait pu être écrit sans le livre qui le précédait, dit-il. Pour moi, ils ne forment qu’un seul long livre que je dois parfois diviser arbitrairement. »