« Ida », qui a remporté dimanche l’Oscar du meilleur film étranger, raconte en noir et blanc, à la manière des années 1950, l’histoire d’une fillette juive épargnée par les assassins polonais de ses parents pendant la guerre et élevée par des religieuses catholiques dans la Pologne communiste.

Avec ce récit intimiste linéaire, esthétiquement raffiné, le film de Pawel Pawlikowski touche à deux douloureux tabous qui pèsent depuis des décennies sur la vie des juifs en Pologne. Cette audace lui a valu d’être attaqué en Pologne tant par la droite nationaliste que par la gauche.

Le premier tabou, ce sont les assassinats de nombreux juifs par des paysans chez qui ils avaient cherché refuge. Restés parfois impunis, ils ont été effacés de la mémoire collective sous le communisme.

Le second, c’est le rôle de communistes juifs dans les services de sécurité et dans l’appareil judiciaire, qui ont tué ou envoyé à la mort des opposants anticommunistes. Ce rôle aussi a été quasiment occulté pendant des décennies.

Ida grandit dans un couvent catholique et, juste avant qu’elle prononce ses vœux, la mère supérieure l’envoie à la rencontre de son identité inconnue.

La jeune fille (Agata Trzebuchowska, émouvante de vérité) découvre son unique tante, une procureure communiste désabusée, jouisseuse et suicidaire, qui avait participé à la répression stalinienne. Ida part avec elle à la campagne pour voir la maison de ses parents et finalement rencontrer le paysan qui les a tués et enterrés dans la forêt.

Elle explore au passage l’amour physique, mais n’y attache pas beaucoup d’importance: elle remet son voile de religieuse et part sur une route de campagne, sans qu’on sache où elle va, ni si elle compte retourner au couvent.

Le film n’a pas l’ambition de régler des comptes avec l’histoire. Mais une organisation baptisée « Redoute de la bonne réputation – Ligue polonaise contre la diffamation » a lancé une pétition signée sur internet par près de 50 000 personnes, selon ses promoteurs.

Elle affirme qu' »Ida » risque de donner aux spectateurs étrangers l’impression que l’Holocauste a été commis par les Polonais et réclame que l’Institut polonais de l’art cinématographique (PISF), qui a cofinancé le film, y fasse ajouter une information rappelant la terreur allemande et les mérites des milliers Polonais ayant sauvé des juifs et l’ayant parfois payé de leur vie.

‘Christianiser l’Holocauste’

Dans les milieux de la gauche intellectuelle polonaise le film a été critiqué pour des raisons strictement inverses, certains y percevant « des clichés antisémites » et une tentative de « christianiser l’Holocauste », comme l’a dit l’universitaire Agnieszka Graff sur le site Krytyka Polityczna.

Ces critiques n’ont pas empêché le film sorti en octobre 2013 de faire son chemin. Au box-office, avec un demi-million d’entrées en France et aux Etats-Unis. Et avec plusieurs prix, gagnés à Toronto, Riga, Londres, Minsk et Gijon ainsi qu’un prestigieux Bafta –les récompenses du cinéma britannique– du meilleur film en langue étrangère, début février.

Son auteur, Pawel Pawlikowski, est né à Varsovie en 1957, puis a quitté la Pologne à l’âge de 14 ans pour l’Allemagne et l’Italie, avant de se fixer en Grande-Bretagne, à Oxford.

Il a vécu aussi à Paris, avant de retrouver sa ville natale. Réalisateur de plusieurs documentaires à partir de 1990, il a tourné en 1998 son premier film de fiction, « The Stringer », une histoire d’amour à Moscou.

Interrogé par le site d’information hollywoodien Deadline.com sur la campagne contre son film dans son pays, le cinéaste l’a traitée par le mépris: « c’est trop bête pour le commenter ».

« J’ai voulu faire un film très concret et en même temps universel et poétique. Les spectateurs au Brésil, en Espagne ou en Finlande y répondent, car il transcende le temps et le lieu où il se déroule. Et non parce qu’ils reçoivent une leçon sur les nuances de l’histoire polonaise », a-t-il dit.