LONDRES – La plupart des historiens se font probablement une idée du contenu de leur thèse avant même d’entamer les recherches préliminaires.

Mais l’ambition de l’historien juif anglais, Paul Bogdanor, à trouver des éléments qui pourraient défendre le dirigeant sioniste controversé Rudolf Kasztner a été cruellement déjouée.

Bogdanor a été « extrêmement choqué » de découvrir que tout semblait indiquer que Kastzner avait en réalité « collaboré » avec les nazis, est qu’il avait « trahi le mouvement sioniste et le peuple juif ».

Dans son nouvel ouvrage, Kasztner’s Crime, publié en octobre, Bogdanor présente l’affaire du dirigeant juif avec des détails accablants. Même son plus fervent défenseur remettrait en question ses convictions à la fin de la lecture.

Paradoxalement, Bogdanor avait entamé ses travaux il y a plus d’une décennie pour tenter de « prouver l’innocence de Kasztner ». Il s’était lassé de voir le nom de Kasztner dans la propagande anti-sioniste.

Kasztner était le dirigeant d’un petit groupe sioniste à Budapest à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il a dirigé une opération de sauvetage qui était parvenue à sauver de nombreux juifs, avant l’entrée des nazis en Hongrie. Mais une fois les nazis arrivés, Kasztner, un avocat ambitieux, a été entraîné dans de longues négociations avec les dirigeants nazis, et tout particulièrement avec Adolf Eichmann.

L'historien et auteur Paul Bogdanor. (Crédit : autorisation)

L’historien et auteur Paul Bogdanor. (Crédit : autorisation)

Après des négociations complexes avec Eichmann, Kasztner a réussi à obtenir des nazis la déportation de 1 684 juifs hongrois, ce qu’on a appelé le « train de Kasztner », qui ont retrouvé leur liberté en Suisse.

Mais des milliers d’autres juifs ont pris le chemin maudit d’Auschwitz.

Bogdanor explique que Kasztner était non seulement au courant qu’ils étaient envoyés à la mort, mais il a également caché cette information aux autres juifs en Hongrie et au reste du monde juif.

Kasztner lui-même n’est pas monté à bord du train, mais il a survécu à la guerre et a pris la route de la Palestine.

En 1952, il est devenu porte-parole du ministère du Commerce. Il a tenté de siéger à la Knesset mais n’est pas parvenu à figurer assez haut sur la liste du Mapai pour être élu.

Néanmoins, en 1953, lorsqu’un juif hongrois amer, Malkiel Gruenwald, a distribué un pamphlet sur Kasztner, le désignant comme un collaborateur nazi, le gouvernement israélien avait une assez bonne opinion de lui pour poursuivre Gruenwald en diffamation.

Durant le procès, des dizaines de témoins ont parlé des actions de Kasztner durant la guerre. Le procès a duré 18 mois, et ne s’est pas bien terminé pour lui. Le juge qui présidait a statué que Kasztner avait en effet collaboré, et dans des termes qui résonnent encore, il a ainsi déclaré qu’il avait « vendu son âme au diable ».

Le gouvernement israélien de l’époque est tombé, et Kasztner et sa famille sont devenus prisonniers de leur propre maison. Il a quitté son poste, sa femme est tombée en dépression et sa fille a déclaré, des années plus tard, avoir été ostracisée et avoir fait l’objet de moqueries à l’école.

Rudolph Kasztner lors de son procès en Israël. (Crédit : autorisation)

Rudolph Kasztner lors de son procès en Israël. (Crédit : autorisation)

Le 3 mars 1957, Kasztner a été tué par des membres de l’extrême-droite.

L’année suivante, trop tard pour lui, la décision de justice a été revue, stipulant que de nombreuses accusations à son encontre étaient incorrectes.

Un journaliste et politicien a donc mené une campagne pour réhabiliter le nom de Kasztner. Également juif hongrois, il s’appelait Tommy Lapid, père de Yair Lapid, dirigeant du parti actuel Yesh Atid.

« Kasztner n’a pas commencé en étant quelqu’un de mauvais, analyse Bogdanor. Il a commencé comme quelqu’un qui voulait sauver des juifs, et jusqu’en mars 1944, il a, en effet, sauvé des juifs. Mais quand les nazis ont occupé la Hongrie, il a commencé à négocier avec eux, et assez rapidement, il est devenu un collaborateur. »

« Kasztner n’a pas commencé en étant quelqu’un de mauvais, analyse Bogdanor. Il a commencé comme quelqu’un qui voulait sauver des juifs, et jusqu’en mars 1944, il a, en effet, sauvé des juifs. Mais quand les nazis ont occupé la Hongrie, il a commencé à négocier avec eux, et assez rapidement, il est devenu un collaborateur. »

Parmi les drames personnels de l’histoire de Kasztner, l’on retrouve Joel Brand et sa femme Hansi, associés dans les négociations avec les nazis.

L’élément central de l’accord avec Eichmann était le fameux « Goods for Blood », un arrangement à travers lequel les nazis troquaient des vies juives contre de l’argent, des armes, et des vivres pendant la période de guerre.

Joel Brand avait été envoyé à Istanbul pour persuader la direction de l’Agence juive d’accepter ce plan, ce qui n’a pas abouti.

Les dirigeants sionistes ont dit à Brand que Moshe Sharett, alors chef du département politique de l’Agence, futur deuxième Premier ministre de l’état d’Israël, ne pouvait pas obtenir de visa pour Istanbul et que la rencontre ne pouvait avoir lieu qu’à Alep.

Quelques instants après avoir quitté le train pour Alep, Brand a été arrêté par la police britannique. A Budapest, Kasztner avait entamé une liaison avec Hansi Brand.

« Elle [Hansi] a transformé la vérité en faveur de Kasztner toute sa vie, raconte Bogdanor. Il l’a manipulée. »

Bogdanor est clair : bien que les éléments soient accablants pour Kasztner, lorsque les anti-sionistes soutiennent que « Kasztner faisait partie d’un complot sioniste avec les nazis, voué à exterminer les juifs d’Europe », c’est insensé.

« Il n’agissait pas en faveur du mouvement sioniste. Il l’a trahi. Je le prouve dans mon livre. On voit qu’il donnait de la désinformation nazie à ses contacts dans le monde libre. S’il y avait un complot sioniste avec les nazis, Kasztner n’aurait pas donné aux sionistes de la désinformation nazie. »

Joel Brand, qui a été envoyé à Istanbul pour être arrêté par la police. (Crédit : autorisation)

Joel Brand, qui a été envoyé à Istanbul pour être arrêté par la police. (Crédit : autorisation)

Kasztner était « pris au piège de sa collaboration », explique Bogdanor, progressivement. Cela émanait de son sentiment de glorification et de sa vanité, à penser qu’il était le seul élément qui permette aux nazis de gérer les juifs hongrois.

Bogdanor souligne que les membres de l’opération de sauvetage de Kasztner étaient les seuls juifs du pays à ne pas porter l’étoile jaune.

Ils avaient le droit de continuer à utiliser leurs voitures, leurs téléphones, et, après un mois d’occupation, Kasztner était le seul juif à avoir le droit de voyager de la capitale vers les provinces.

L’avocat qui a condamné le sort de Kasztner lors du procès, Shmuel Tamir, était politiquement opposé au Premier ministre David Ben Gurion, et faisait partie d’un ancien groupe de droite, l’Irgoun.

Tamir deviendra par la suite ministre de la Justice dans le gouvernement de Menachem Begin. Il avait vu en Kasztner « quelque chose que les autres avaient manqué, mais que les survivants hongrois de l’Holocauste avaient aussi vu, dit Bogdanor.

Il était convaincu que Kasztner était coupable, et il a vu sa cruauté et sa mégalomanie. Il estimait qu’il était de son devoir d’empêcher Kasztner d’endosser un rôle important en Israël. »

En dépit du verdict, le gouvernement a fait appel, et après la mort de Kasztner, la Cour suprême a inversé la décision de justice. Mais Bogdanor explique que cette décision était basée sur une « altération des preuves lors du procès, les juges ont effectué une mauvaise lecture des preuves. »

Kasztner avait donné des ordres aux dirigeants juifs pour les induire en erreur, les faire monter dans des trains à destination d’Auschwitz

« La plus longue décision a été donnée par le juge Shimon Agranat, qui soutenait qu’à un moment précis, Kasztner n’était pas encore certain que les nazis avaient l’intention d’exterminer les juifs hongrois. Souvent, dans les passages [des preuves lors du procès] cités par Agranat, Kasztner avait dit qu’il savait avec certitude que les nazis avaient l’intention de tuer les juifs de Hongrie », dit Bogdanor.

Ce dont les survivants juifs hongrois accusent principalement Kasztner, ajoute Bogdanor, ce n’est pas « qu’il ne les ait pas averti [des intentions des nazis]. C’est que Kasztner avait donné des ordres aux dirigeants juifs pour les induire en erreur, les faire monter dans des trains à destination d’Auschwitz. Après que Kasztner a visité les communautés locales, les dirigeants répandaient de fausses informations, qu’il leur avait donné. Il disait que les juifs seraient réinstallés en Hongrie. Agranat et les autres juges ont fermé les yeux sur cette tromperie. »

Bogdanor avoue être profondément choqué de la profondeur et de l’ampleur des choses qu’il a découvert au sujet de Kasztner. Cela aurait été suffisamment grave, dit-il, si Kasztner avait simplement collaboré avec les nazis. Mais il a été un collaborateur actif, dit-il, prenant des mesures pour tromper à la fois les juifs hongrois et les juifs du monde libre.

Des juifs hongrois sur le point d'être déportés à Auschwitz. (Crédit : autorisation)

Des juifs hongrois sur le point d’être déportés à Auschwitz. (Crédit : autorisation)

Bogdanor donne un exemple : « le 14 mai 1944, il a envoyé une lettre [depuis la Hongrie] qui disait qu’Auschwitz était simplement un centre industriel, et non pas un camp d’extermination. Plus tard, il a envoyé des lettres disant que les juifs hongrois qui ont été déportés étaient sains et saufs à Waldsee, qui était le nom de code des nazis pour Auschwitz. »

Il est facile d’affirmer, près de 70 ans plus tard, ce qui l’a poussé à agir.

Bogdanor explique que les nazis ont vu « à quel point il était attiré par le pouvoir. Il allait jouer et boire avec des officiers nazis. Il était leur pion, mais il savait qu’il était utilisé comme un pion. »

En 2007, quand Yosef (Tommy) Lapid présidait le conseil d’administration de Yad Vashem, les documents privés de Kasztner ont été présentés au musée par la famille, et des déclarations publiques ont été faites concernant son exonération.

« Il était leur pion, mais il savait qu’il était utilisé comme un pion. »

Mais Paul Bogdanor insiste : « Yad Vashem a fait une grave erreur. Pendant des années, Yad Vashem n’a pas pris parti sur la question Kasztner. Mais Lapid était un ami de Kasztner et a commencé à demander sa réhabilitation à Yad Vashem. »

Bogdanor n’accepte pas les propos des défenseurs de Kasztner, selon lesquels il a sauvé des milliers de juifs.

« Ceux qui parlent de sauvetage tiennent des propos infondés », dit-il.

Tommy Lapid est greffier pour le procès Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961. ( Crédit : Government Press Office/Israel National Photo Collection)

Tommy Lapid est greffier pour le procès Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961. ( Crédit : Government Press Office/Israel National Photo Collection)

Bogdanor a rencontré des survivants hongrois, « qui sont profondément perturbés par la campagne visant à réhabiliter Kasztner. Je me suis senti obligé de faire ce que je pouvais pour eux… Kasztner savait que les juifs étaient exterminés. Il savait, et il l’a admis à plusieurs reprises. Ses défenseurs prétendent qu’il ne le savait pas, mais c’est contraire aux faits. »

Il a vu « un tsunami d’opinion pro-Kasztner » ce qui l’a poussé à écrire un livre, et l’an prochain, la pièce « Kasztner », du dramaturge Motti Lerner, reviendra sur les planches du Théâtre national d’Israël.

Paul Bogdanor dit que durant la décennie qu’il a consacrée à l’écriture du livre, il s’est constamment demandé : « Est-ce que je me trompe ? Est-ce que je suis sûr ? »

« Mais oui, conclut-il. Je suis aussi sûr qu’il est possible de l’être. Kasztner était coupable. »

“Kasztner’s Crime,” par Paul Bogdanor, est publié par Transaction Publishers aux États-Unis et au Royaume-Uni.