Il y a une semaine, le ministère israélien des Affaires étrangères a publié une déclaration très bizarre, revendiquant la responsabilité de l’expulsion du chef du Hamas Khaled Meshaal du Qatar.

La déclaration n’a reçu presque aucune attention, rapidement enterrée par le massacre de Charlie Hebdo à Paris, qui a eu lieu quelques heures plus tard.

Non seulement cette déclaration semble fausse, mais le simple fait qu’elle a été publiée pourrait nuire aux intérêts israéliens.

Dans la déclaration, rendu publique mardi après-midi par le porte-parole du ministère Emmanuel Nahshon, Israël et son ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman affirment qu’ils ont incité le Qatar à expulser Meshaal vers la Turquie.

« Le ministère des Affaires étrangères salue la décision du Qatar d’expulser le chef du bureau politique du Hamas, Khaled Meshaal, en Turquie », a écrit Nachschon.

« L’année dernière, le ministère des Affaires étrangères, dirigé par le ministre Avigdor Liberman, a pris différentes initiatives pour inciter le Qatar à franchir cette étape et à cesser de soutenir le Hamas, directement et indirectement. À cette fin, le ministre Liberman et l’équipe du ministère ont interagi via des canaux visibles et invisibles avec le Qatar lui-même et d’autres Etats. »

Plusieurs choses sont bizarres à propos de cette déclaration. Tout d’abord, les faits. Le Hamas et le Qatar ont nié que Meshaal serait sur le point d’être expulsé du minuscule mais néanmoins immensément riche Etat du Golfe.

A ce jour, tous les rapports soulignent que Meshaal réside encore au Qatar, où il vit depuis 2012, lorsqu’il a quitté Damas dans le sillage de la guerre civile syrienne.

Plus frappante, cependant, est l’affirmation selon laquelle Israël est derrière l’expulsion ostensible de Mechaal.

L’implication proférée par le ministre des Affaires étrangères de l’Etat juif étonne, d’autant plus qu’il y a tout juste six mois, il a menacé de fermer les bureaux d’Al-Jazeera – qui appartiennent à l’État et empire médiatique qatari – en Israël.

Non seulement Israël n’entretient pas de relations diplomatiques avec le Qatar (le bureau d’intérêt de Jérusalem à Doha a été fermé en 2009 après huit ans d’existence), mais le gouvernement israélien a également fortement dénigré le Qatar ces derniers mois, en raison de son soutien au Hamas.

En juillet, pendant l’opération Bordure protectrice, le président d’alors, Shimon Peres, a accusé Doha de devenir « le plus grand bailleur de fonds du monde terroriste ».

L’ancien ministre des Communication Gilad Erdan a demandé au Conseil de diffusion du câble et du satellite de cesser la diffusion d’Al-Jazeera en raison de son « incitation extrêmement sévère à la haine contre l’Etat d’Israël ainsi que son fort soutien pour le Hamas et ses actions terroristes ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a blâmé le Qatar de son soutien aux groupes terroristes.

Compte tenu de cela, d’anciens responsables et experts ont remis en doute la capacité d’Israël de tirer des ficelles au Qatar.

« Même quand Israël avait une représentation diplomatique officielle au Qatar, nous n’exercions jamais de genre d’influence », déclare un ancien haut responsable du ministère des Affaires étrangères, intimement impliqué dans les contacts d’Israël avec le monde arabe.

« C’était très frustrant parce que nous ne pouvions même pas leur faire prendre des mesures beaucoup plus infimes, voire insignifiantes. Et pensez-vous vraiment qu’Israël pourrait influencer le Qatar dans une telle démarche ? »

Israël coopère secrètement avec quelques pays du Golfe, mais généralement ces liens restent secrets, dit Joshua Teitelbaum, associé de recherche principal au centre Begin Sadate d’études stratégiques de l’université Bar-Ilan (BESA). « Pour des raisons politiques, les politiciens israéliens aiment parfois discuter avec eux pour montrer leur influence. »

Le Qatar semble en effet contrôler le Hamas et les Frères musulmans, son mouvement idéologique, mais la force motrice derrière reste la pression de l’Arabie Saoudite et de l’Egypte, affirme Teitelbaum. Il ajoute : « Israël peut avoir joué un rôle mineur dans ce domaine, mais pas aussi important que la déclaration du ministère des Affaires étrangères le laisse entendre. Cette déclaration est une énorme exagération, et c’est un euphémisme. »

Dans leur opposition à l’islamisme radical, Israël, l’Egypte et l’Arabie saoudite sont sur la même longueur d’ondes et il est possible que Jérusalem ait travaillé de pair avec Riyad et Le Caire pour persuader Doha d’expulser Meshaal, concède Teitelbaum.

Le rôle d’Israël dans ce processus, cependant, ne doit pas être surestimé – probablement « moins d’1% » de la décision du Qatar avait à voir avec Israël, estime-t-il. De toute façon, la déclaration du ministère des Affaires étrangères était étrange et mal avisée, dit-il.

« On ne peut s’empêcher de penser qu’elle a été influencée par les prochaines élections. »

C’était « peu judicieux », convient Yoel Guzansky, chercheur à l’Institut d’études de sécurité nationale, mais probablement aussi contre-productif.

Si Doha avait en effet planifié une telle mesure, le fait qu’Israël en endosse la responsabilité aurait effectivement conduit l’Etat du Golfe à l’annuler ou à la reporter, explique-t-il.

« Pourquoi ont-ils parlé ? Cela cause des dommages à Israël. Même si vous avez joué un rôle, il est préférable de garder le silence. »

« La déclaration israélienne était prématurée et peut-être même dénuée de tout fondement », poursuit Guzansky, un ancien responsable du Conseil de sécurité national au cabinet du Premier ministre.

« Cela embarrasse aussi Israël : pendant une année entière, l’ensemble du gouvernement n’arrête pas de nous dire que le Qatar est le diable, et maintenant ils s’enorgueillissent d’entretenir des canaux ouverts et secrets avec le pays ? »

Jérusalem n’a pas assez d’influence au Qatar pour inciter le pays à s’éloigner de ses anciens alliés, affirme Guzansky. « Avec tout le respect dû à Israël, s’il y avait un changement dans la politique de Doha vis-à-vis du Hamas – et cela n’est pas du tout clair – ce n’est pas à cause d’Israël. Il y a de plus grandes forces dans le jeu. »

Le Qatar aime à se présenter comme le sauveur des habitants de Gaza, et tandis que l’Egypte ne permet pas à Doha d’apporter une aide humanitaire dans la bande, Jérusalem oui, dit-il. « C’est la seule influence qu’a Israël sur le Qatar – et il est douteux cela ait suffit à renvoyer Meshaal. »

Malgré la réputation de faucon de Liberman, il est possible, d’après certains experts, que le ministre des Affaires étrangères favorise les contacts avec le monde arabe, y compris le Qatar.

Liberman aurait récemment rencontré un haut responsable de gouvernement arabe à Paris pour promouvoir une nouvelle initiative diplomatique. Les responsables de son parti Yisrael Beytenu ont refusé de révéler la raison du voyage, ou même de le confirmer, mais des sources proches de Liberman ont confié qu’une nouvelle initiative pourrait être à l’horizon.

Les dirigeants arabes dans le Golfe sont pragmatiques et « rencontreraient quiconque peut promouvoir leurs intérêts – même les Israéliens, » avance Teitelbaum, expert du BESA. « Liberman aurait toutes les raisons d’approcher les dirigeants arabes. Il se déplace vers le centre, politiquement, et aurait rencontré des dirigeants arabes. »

Les Qataris et Liberman sont des politiciens pragmatiques, selon plusieurs experts, et il est en effet très possible que le ministre des Affaires étrangères israélien se soit entretenu avec un haut responsable de Doha et qu’ils aient discuté des questions régionales.

Mais selon une source de haut rang profondément impliquée dans les contacts diplomatiques d’Israël avec le monde arabe, il est extrêmement douteux que Liberman ait pu échanger avec un responsable de haut rang du Qatar.

« Il est un anathème pour les Arabes, et il en était fier », rapporte une source.

« Dans le monde arabe, le ministre des Affaires étrangères israélien est connu pour avoir dit que le président égyptien Hosni Moubarak peut ‘aller au diable’, et pour inciter les Palestiniens à quitter Israël, a ajouté la source. Même aujourd’hui, malgré son virage ostensible vers le centre, il continue de parler d’une manière totalement inacceptable pour les Arabes. Je ne crois pas que Liberman ait jamais rencontré de haut responsable dans un pays arabe. »