La force du mime Marceau, « c’était de rendre visible l’invisible ».

Sur scène, comme dans la vie, Camille et Aurélia, les filles du célèbre magicien du silence, perpétuent l’héritage de l’artiste-poète, dans une évocation intime de leur père disparu il y a dix ans.

« Quand j’étais petite, il m’avait dit qu’il était immortel, et moi je l’avais cru », confie Camille Marceau, 46 ans.

« Il est immortel à travers la mémoire », poursuit l’aînée du comédien vénéré dans de nombreux pays. Il a su « explorer le silence », dit-elle à l’AFP, « sans parole, juste à regarder, à apprendre le silence, à apprendre la patience, c’est ça son héritage ».

« Quelque part il est invincible », renchérit sa jeune sœur Aurélia, 41 ans. « Grave et tendre » à la fois, « il se questionnait beaucoup, sur l’actualité, sur le passé, il était dans une inquiétude poétique et artistique permanente ».

A l’occasion des dix ans de sa disparition, en septembre 2007 à Cahors, les filles Marceau, toutes deux comédiennes, invitent au voyage « initiatique » dans un spectacle mis en scène par leur mère, la dramaturge Anne Sicco, au milieu des vignes du Lot qu’il affectionnait.

Anne Sicco (Crédit : Capture d’écran YouTube)

Anne Sicco (Crédit : Capture d’écran YouTube)

« Ce sont des évocations, des apparitions, des fragments comme un voyage où le public peut se raconter sa propre histoire, une rencontre avec Marcel Marceau et les traces qu’il laisse, visibles ou invisibles », explique Camille.

Sur scène, le visage torturé, recroquevillées dans une quasi-obscurité et un silence de plomb, les jeunes femmes, enfermées sous une cage dans de vaporeuses robes rouges en forme de coquelicots, revisitent le numéro emblématique de leur père.

Derrière elles, apparaît le visage de Bip, Pierrot blafard à la bouche rouge sang et au geste aérien, que Marceau avait créé il y a 70 ans.

« Le principe de son art, c’était de rendre visible l’invisible », observe Camille, « il n’y avait pas de décor, il faisait travailler l’imaginaire du public ». Ici « la cage peut symboliser l’enfermement, la guerre, la solitude ».

Charlie Chaplin, "The Kid" (YouTube screenshot)

Charlie Chaplin, « The Kid » (Crédit : capture d’écran YouTube)

A travers son personnage Bip, inspiré de Charlie Chaplin que Marceau a admiré dès sa tendre enfance, Marcel né Mangel en 1923 à Strasbourg, « réinvente la vie », poursuit son aînée.

Il est marqué par le monde dans lequel il vit, par son passé de résistant, son père juif déporté et mort à Auschwitz, ses dettes, sa maladie, sa fin tragique.

Mais « par le théâtre, il va renaître, il va faire que la vie continue, il va faire que le bien et le mal luttent et que c’est le bien qui gagne », s’enflamme Camille.

‘Dans la maison des poètes’

Avec son corps pour seul outil, « son émotion, sa respiration, et sa seule présence », celui qui avait imposé sa silhouette filiforme et son masque blanc, raconte « une histoire, des sentiments, des émotions. C’est très proche de la poésie finalement ».

Aurélia Marceau participe à une scène de « Fractales, Zero Time » à Appia à Anglars-Juillac, le 17 octobre 2017. (Crédit : AFP / PASCAL PAVANI)

Aurélia Marceau participe à une scène de « Fractales, Zero Time » à Appia à Anglars-Juillac, le 17 octobre 2017. (Crédit : AFP / PASCAL PAVANI)

Le spectacle « Fractales, temps zéro », qui se joue à partir de samedi à Anglars-Juillac, dans la compagnie théâtrale qu’il avait cofondée, se nourrit d’écrits, de photos et de séquences filmées de l’artiste.

Comme cette lettre où il confie : « mon corps devenait tempête, je suspendais le temps, j’établissais de nouvelles dimensions optiques. »

L’inventeur de la marche contre le vent avait inspiré la danse « Moonwalker » de Michael Jackson et influencé le danseur Rudolf Noureïev.

« C’est la commémoration d’un homme qui est né mime », « des rebonds, des fragments d’artistes qui lui rendent hommage », avec le flamenco dont est issu le costume de Bip, les masques, le maquillage, « ces croisements humains, ça aussi c’est l’héritage Marceau », explique Anne Sicco, qui l’a mis en scène de son vivant.

« Il y a cette poésie du silence, pour moi Marceau est dans la maison des poètes », ajoute la dramaturge qui partagea sa vie.

« Il n’y avait pas de coulisses », se souvient aussi Camille, « le père est indissociable de l’artiste, son rapport avec nous n’était que art. Le quotidien, c’était le théâtre, il était complètement habité par cet art-là, et obsessionnel ».

Et puis Marceau peignait, « énormément », de la main droite et de la main gauche.

« C’était un vrai prolongement de son univers et de sa sensibilité », souligne Aurélia. Mais ses peintures sont parties aux enchères, « un vrai crève-cœur. »