Pour le Pr Clifton Emery, un professeur de l’université majestueuse de Yonsei à Séoul, tout se rapporte à l’Holocauste.

Emery, qui a grandi en banlieue de Philadelphie et est tombé amoureux de la Corée du Sud pour la première fois pendant une année passée à enseigner l’anglais là-bas, a depuis étudié l’assistance sociale, les violences domestiques et la maltraitance des enfants en plus de 20 ans.

Et Yonsei, une bulle surprenante d’architecture néogothique et de lierre grimpante en plein cœur d’un Séoul extrêmement moderne, est devenue ces derniers temps sa base pour un autre type de recherche : les tendances statistiques et l’évaluation qualitative des risques et qui attendent les réfugiés fuyant le régime nord-coréen.

Emery, qui vit à Séoul, a une femme Sino-américaine et deux jeunes enfants. Son travail académique se concentre sur le pouvoir qu’ont les groupes sociaux et les communautés sur le spectre des abus d’enfants. Dans le cadre d’une étude plus large il interroge actuellement 200 réfugiés nord-coréens pour examiner les risques auxquels ils font face en terme de troubles de stress post-traumatique et de violences familiales.

Ce travail l’a mis en contact avec des passeurs déplaçant les Coréens de la péninsule du nord vers le sud, le long de rails multinationaux clandestins. Cela l’a aussi rapproché de travailleurs sociaux – dont une poignée d’Israéliens – qui aident au processus.

« Quand je pense au travail que l’on accomplit ensemble, tout cela se rapporte, pour moi, à l’Holocauste », explique Emery. Chrétien qui a grandi dans une banlieue à prédominance juive, Emery raconte qu’il a toujours eu des amis et des collègues juifs, et quand il avait 20 ans, sa curiosité académique l’a poussé à visiter Auschwitz, Terezin, et la maison d’Anne Frank à Amsterdam.

Yotam Polizer, à droite, avec le Professeur Clifton Emery,  à l'université Yonsei à Séoul (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

Yotam Polizer, à droite, avec le Pr Clifton Emery, à l’université Yonsei à Séoul (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

Une telle fascination a favorisé le développement d’un sentiment d’indignation envers les violations des droits de l’Homme qui se déroulent juste à la frontière, et un désir de travailler avec ceux qui les combattent.

Un des amis juifs d’Emery ces jours-ci est Yotam Polizer, l’Israélien directeur de l’ONG IsraAid Asie, qui en plus de ses missions au Japon et aux Philippines, propose des formations et des séminaires sur les soins post-traumatiques à Séoul.

Yonsei – grâce notamment à sa relation chaleureuse avec Emery – est devenu la base ad hoc du travail sud-coréen d’IsraAid, et il y a quelques jours, un soir de semaine frais, environ deux douzaines de travailleurs sociaux et d’étudiants en psychologie se sont réunis dans un amphithéâtre pour discuter de la complexité des traumatismes et de la manière dont on peut identifier, soigner et traiter les blessures émotionnelles des réfugiés choqués.

Beaucoup de ce travail se concentre sur les thérapies non verbales, que ce soit l’art, la musique ou les mouvements, permettant aux survivants du régime nord-coréen de s’exprimer sans le fardeau d’une preuve écrite.

« Cela me rappelle ce que j’ai pu lire sur le ghetto de Prague, et comment les gens faisaient pour supporter l’enfermement et l’holocauste qui approchait. C’était avec cette incroyable énergie créative débordante », raconte Emery.

Des étudiants sud-coréens participent à un séminaire sur le traumatisme à l'université Yonsei (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

Des étudiants sud-coréens participent à un séminaire sur le traumatisme à l’université Yonsei (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

« Et cette sorte d’approche centrée sur l’art n’est pas quelque chose d’abstrait ou d’ésotérique. Si vous parlez de gens qui sont effrayés, qui essaient de garder des secrets parce qu’ils veulent se protéger ou protéger quelqu’un, la beauté de l’art réside dans le fait que son interprétation est propre à chacun. »

Aujourd’hui, un réseau de passeurs et d’ONG travaillent pour ramener les Nord- Coréens en sécurité par des routes désertes et mal entretenues qui serpentent le pays de la Chine à l’Asie du Sud vers Séoul.

Beaucoup de ces réfugiés sont des femmes, qui vont se vendre, de leur propre gré, en tant qu’épouse à des Chinois habitant en zone rurale, et souvent leur donnent plusieurs enfants, jusqu’à ce que l’opportunité de fuir se présente.

IsraAid n’opère pas sur le terrain, mais a proposé de former des thérapeutes et des conseillers qui peuvent être les premiers contacts des réfugiés quand ils arrivent en Corée du Sud, au centre gouvernemental des réfugiés d’Hanowan qui se situe sur une colline du sud de Séoul.

Là les réfugiés découvrent les fondements de la démocratie, la liberté de la presse et le capitalisme. On leur apprend qu’ils peuvent dire ce qu’ils veulent sur leur gouvernement et pratiquer la religion qu’ils choisiraient.

C’est un changement fondamental de proportions massives. Certains d’entre eux vont même s’inscrire à Yonsei plus tard, et participer aux séminaires d’IsraAid en tant qu’étudiants.

Polizer se rend à Séoul tous les deux à trois mois. Aujourd’hui, il se trouve à Yonsei, accompagné de Sheri Oz, une thérapeute conjugale et familiale retraitée qui vit à Haïfa et qui a fait son alyah du Canada il y a presque 30 ans.

Sheri Oz (Crédit :Debra Kamin/Times of Israel)

Sheri Oz (Crédit :Debra Kamin/Times of Israel)

Oz va diriger un séminaire de quatre jours sur le triage des traumatismes – identifier les signes des différents types de traumatisme, les traiter sur le court terme et comment reconnaître le moment où il faut passer la main à un professionnel pour un traitement sur le long terme.

« Je suis en train de créer un langage commun que nous pourrions partager », explique Oz au groupe.

« Que l’on fasse une thérapie ou pas, il est important que qui que ce soit qui travaille avec les réfugiés, qui ont tous eu des expériences traumatisantes, de comprendre la théorie du traumatisme, la guerre et les déplacements, et de savoir comment aborder chaque personne individuellement et l’amener à un niveau auquel elle pourra fonctionner émotionnellement. »

Parmi le groupe rassemblé, deux membres de l’équipe du LINK : Liberty in North Korea (Liberté en Corée du Nord), une ONG basée aux Etats-Unis qui vient au secours des réfugiés nord-coréens, les transporte dans un lieu en sécurité et supervise leur relocalisation aussi bien aux Etats-Unis qu’en Corée du sud.

Un des peu d’hommes du groupe est Juhyun Roh, un natif de Daejon en Corée du Sud, avec un anglais parfait et un master de l’université de Lock Haven en Pennsylvanie, qui travaille en tant que coordinateur de la relocalisation pour LINK et supervise la transition des réfugiés dans la démocratie et la liberté.

Il a été rejoint par une jeune femme prénommée Annie, qui est la directrice des opérations sur le terrain de LINK et ne peut pas révéler son vrai nom pour des raisons de sécurité.

« Nous ne sommes pas des thérapeutes, et nous n’avons pas la formation en santé mentale, » explique Annie. « Cela est donc utile d’avoir un contexte pour savoir ce que certains de nos clients vivent ou ont vécu ».

Une grande partie du séminaire de 4 jours se concentrent sur les violences sexistes, parce que beaucoup de réfugiés s’échappant de la Corée du Nord – à peu près 70%, selon les estimations – sont des femmes.

Et même si certaines ont déjà vécu des horreurs à cause de leur statut de femmes. Annie explique qu’elle a été inspirée par la formation d’Oz, qui explique les bases du symptôme de stress post-traumatique, la manière dont chacun neutralise les traumatismes différemment, et assure que tout le monde peut en guérir.

« Ce n’est pas parce qu’une personne a vécu un traumatisme qu’elle en est forcément traumatisée », précise Annie après le séminaire.

« [Oz] a beaucoup parlé de l’endurance humaine, et on a été capable de faire le lien. Beaucoup de gens que l’on a sauvés nous racontent des choses vraiment effrayantes au sujet de leurs expériences précédentes, et cela confirme beaucoup ce que nous pensions. »

Emery est dans un groupe, aussi, comme le sont un certain nombre d’étudiants en psychologie et en assistance sociale.

L’un d’eux est une étudiante en licence Coréenne au visage poupin qui raconte au groupe d’une voix douce qu’elle parle arabe et qu’elle travaille sur le terrain en Syrie.

Un tel croisement humanitaire est typique, selon Emery.