Leurs familles ont voulu qu’ils reposent en Israël: des milliers de juifs français et d’Israéliens éplorés ont participé mardi à Jérusalem à l’enterrement des quatre hommes tués à Paris dans un supermarché casher, avec la conviction que cela se reproduira.

Yohan Cohen, Yoav Hattab, Philippe Braham et François-Michel Saada ont été mis en terre dans l’immense cimetière du Har Hamenouhot, là où avaient été inhumés en 2012 les trois enfants et l’enseignant juifs tués en France par un autre djihadiste, Mohamed Merah.

Un fan de rap qui affichait sur sa page Facebook « je suis Charlie », un étudiant tunisien venu à Paris pour être plus en sécurité et deux pères de famille: ce que l’on sait sur les quatre juifs tués vendredi dans un supermarché casher à Paris.

Les quatre, enterrés mardi à Jérusalem, ont été tués par Amédy Coulibaly pendant une prise d’otages qui a duré cinq heures, avant l’assaut lancé par les forces de l’ordre au cours duquel l’assaillant a été tué.

Yohan Cohen, 20 ans:

Né en octobre 1994, Yohan Cohen habitait Sarcelles, surnommée la « Petite Jérusalem » de la région parisienne et touchée en juillet par des violences à caractère antisémite.

Ce fan de rap et joueur de basket était le petit-fils du chanteur judéo-tunisien Doukha, décédé en décembre. Son père, d’Algérie, et sa mère, de Tunisie s’étaient installés à Sarcelles dans les années 60.

Le jeune homme travaillait au supermarché casher depuis environ un an. Selon le quotidien Le Parisien, il avait pris une année sabbatique pour gagner de l’argent afin de financer ses études.

Sur sa page Facebook, où on le voit aux côtés de sa petite amie, il avait affiché « je suis Charlie » en hommage aux 12 personnes tuées mercredi dans l’attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo. Il est décrit comme un « garçon discret, d’une gentillesse rare » par ses proches.

Yoav Hattab, 21 ans:

Cet étudiant tunisien, issu d’une fratrie de sept enfants, vivait chez sa tante à Paris. Il était arrivé il y a moins d’un an. Son père est rabbin de la Grande Synagogue de Tunis, où vit toute la famille, et directeur de l’école juive. Ses parents l’avaient envoyé faire ses études en France parce qu’ils le pensaient plus en sécurité dans ce pays.

Le jeune homme aurait été tué après avoir tenté de s’emparer d’une des armes du preneur d’otages.

Sa famille avait déjà été endeuillée par un attentat en 1985 quand un soldat tunisien avait ouvert le feu dans l’enceinte de la synagogue de la Ghriba, à Djerba, tuant cinq personnes, dont la jeune sœur de la mère de Yoav, alors âgée de 17 ans.

François-Michel Saada, 63 ans:

Né à Tunis, il était cadre supérieur à la retraite. Il était marié et père de deux enfants vivant tous les deux en Israël.

Il devait partir cette semaine à Venise pour les soixante ans de sa femme.

« C’était quelqu’un d’extrêmement droit, qui a conduit sa vie pour le bonheur de sa famille, qui ne faisait jamais d’histoire. Un mari, un papa exemplaire », a décrit un de ses amis.

Philippe Braham, 45 ans:

Il était cadre commercial dans une société de conseil en informatique. Pratiquant, il fréquentait la synagogue de Cachan, au sud de Paris, et ses enfants l’école Yaguel Yaacov de Montrouge, voisine de la fusillade au cours de laquelle une policière municipale a été tuée jeudi par Amédy Coulibaly.

Philippe Braham était le frère du rabbin de la synagogue de Pantin. Il est décrit par un ami comme « quelqu’un de dévoué, toujours prêt à rendre service aux autres ».

Seuls les plus proches, anéantis, ont déposé dans le sol pierreux à flanc de colline les corps de leurs défunts, enveloppés dans des châles de prière blancs et bleus. Des centaines de juifs, français ou israéliens ou les deux, suivaient le funèbre cérémonial à distance depuis les hauteurs.

Ils avaient été 2 500 peut-être à prendre part auparavant à une cérémonie rassemblant parents des victimes, officiels et anonymes. Elle a donné lieu à des déclarations officielles de détermination à lutter contre l’antisémitisme et le terrorisme, de la part des dirigeants israéliens et de la ministre française Ségolène Royal, représentant son pays.

La France a décerné la Légion d’honneur, sa plus haute distinction, aux disparus.

Mais cette cérémonie a surtout exposé une douleur indicible. « Philippe, protège-moi, protège Shirel et Naor et Ella et Elad », a dit Valérie Braham, l’épouse de Philippe Braham en parlant de leurs enfants. Il a fallu porter la veuve de François-Michel Saada dans l’avion devant acheminer la dépouille de son mari, a rapporté un ami, Gary Buchwald, monté à Paris dans l’appareil arrivé avant l’aube à Tel-Aviv avec les quatre cercueils.

La France, terre hostile ?

Yohan Cohen, 20 ans, Yoav Hattab, 21 ans, Philippe Braham, 45 ans, et Francois-Michel Saada, 63 ans, font partie des 17 personnes tuées dans les attentats qui ont mis la France en état de choc. Ils n’étaient pas Israéliens, mais Français pour trois d’entre eux et Tunisien pour Yohav Hattab, tué en essayant de se servir contre le djihadiste Amedy Coulibaly de l’une des armes de ce dernier selon différents témoignages.

Leur mort vendredi dans la prise d’otages dans la supérette Hyper Cacher, porte de Vincennes à Paris, a bouleversé Israël.

Yohan Cohen travaillait là depuis un an. Les autres victimes, juifs pratiquants, étaient venus faire leurs courses avant le shabbat.

Ils sont morts seulement parce qu’ils étaient juifs, « la plus révoltante des morts » selon la ministre française.

Deux heures avant d’être tué par la police lors de l’assaut sur le magasin, Coulibaly avait pris contact avec la chaîne d’information BFMTV. Se réclamant de l’organisation Etat islamique, il avait dit s’en prendre à dessein à des juifs à cause de « l’oppression » envers les musulmans et les Palestiniens.

« Nous ne pouvons pas permettre qu’en 2015, 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les juifs aient peur de marcher dans la rue en Europe en portant la kippa et les tzitzit (cordelettes du culte juif) », s’est indigné le président israélien Reuven Rivlin.

Le drame a renforcé en Israël le sentiment de plus en plus répandu, après l’affaire Merah et la multiplication des actes antisémites, que la France est devenue une terre hostile.

Emigrer, oui, mais pas par peur

Sur la foule du cimetière planait cette certitude: d’autres drames menacent, malgré la mobilisation de dimanche à Paris.

« Ce n’est pas trois millions de personnes (…) qui vont changer cette réalité: d’autres attaques vont arriver. On n’a que deux choix: soit on fait la guérilla, soit on fuit », a dit Gary Buchwald.

Avec un demi-million de membres, la communauté juive de France est la troisième plus importante au monde, après Israël et les Etats-Unis. Mais en 2014 et pour la première fois, la France a été le premier pays d’émigration vers Israël avec le départ de plus de 6 600 juifs.

Paris a annoncé des milliers de policiers et gendarmes supplémentaires pour protéger les écoles juives et les synagogues.

« Je veux vous assurer ici de la détermination sans faille du gouvernement français à lutter contre toutes les formes d’actes antisémites », s’est engagée Royal.

Mais beaucoup se rappelaient qu’ils étaient déjà venus ici trois ans auparavant pour les victimes de Merah. Et dans le même cimetière repose un autre symbole de la violence antisémite, Ilan Halimi, un jeune torturé pendant trois semaines par un gang organisé en 2006 près de Paris.

Alors les juifs doivent-ils quitter la France ? Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a irrité Paris samedi en semblant les y inciter. Royal a répété à Jérusalem la réponse du Premier ministre français Manuel Valls selon qui « la France sans les juifs de France n’est pas la France ».

« Vous êtes les bienvenus », a dit Rivlin aux juifs de France, « mais vous ne pouvez pas revenir au foyer ancestral par détresse, par désespoir, à cause de la destruction ou des affres du terrorisme et de la peur ».