Réchauffant davantage les tensions bilatérales, la Turquie a fustigé mardi Israël, qui a condamné les sévères dénonciations du président Recep Tayyip Erdogan des récentes actions entreprises par l’Etat juif sur le mont du Temple, alors qu’une âpre guerre des mots entre les deux anciens alliés entre dans son second jour.

Dans un discours prononcé mercredi, la Turquie a également exprimé son désaccord avec Israël qui a laissé entendre que la tolérance religieuse manquait durant le règne ottoman à Jérusalem.

« A l’époque ottomane, les communautés appartenant à différentes sectes et religions vivaient dans un état de coexistence pacifique et ont profité de la liberté de culte pendant des siècles. Dans ce contexte, les Juifs devraient être les mieux placés pour juger et apprécier la tolérance unique qui a marqué l’époque ottomane », a fait savoir le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué.

Il répondait à une déclaration faite vingt-quatre heures plus tôt par le ministère des Affaires étrangères israélien qui avait rejeté les critiques d’Ankara concernant des mesures de sécurité israéliennes sur le mont du Temple, dans la Vieille ville de Jérusalem.

Dans cette déclaration de mardi, Israël avait laissé supposer que la Turquie n’avait aucune leçon à donner à Israël dans la mesure où elle avait restreint l’accès au lieu saint durant ses 400 années de contrôle de la ville, lors du précédent millénaire.

La zone sur laquelle s’étend aujourd’hui Israël a été gouvernée par l’Empire ottoman entre 1517 et 1917.

Peu de temps après le communiqué turc de mercredi, Israël a riposté en lançant une nouvelle salve, citant l’occupation turque en Chypre du nord et la répression contre les Kurdes et des journalistes.

« Il est absurde que le gouvernement turc, qui occupe Chypre du nord, qui réprime avec brutalité la minorité kurde et emprisonne les journalistes, fasse la leçon à Israël, la seule véritable démocratie de la région. L’époque de l’empire ottoman est révolu », a fait savoir le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué qui a fait écho à la réplique de mardi.

La querelle a commencé mardi lorsque Erdogan a appelé les musulmans à venir en Israël pour « protéger » la mosquée Al-Aqsa après l’installation de détecteurs de métaux par Israël aux abords du lieu saint, suite à un attentat terroriste au cours duquel trois arabes israéliens ont tué deux policiers en utilisant des armes introduites clandestinement dans le site.

« Si aujourd’hui, les soldats israéliens sont capables de souiller le complexe de la mosquée Al-Aqsa de leurs bottes avec insouciance, en donnant des incidents insignifiants en prétexte, et si le sang des musulmans coule facilement là-bas, alors la raison de tout cela est notre échec à défendre avec suffisamment de force al-Quds [Jérusalem] », a-t-il dit aux membres de son parti de l’AKP durant une réunion du Parlement à Ankara.

« Dans la mesure où la Mecque est une moitié de notre coeur et que Médine est l’autre moitié, avec al-Quds tel un drap en gaze légère posé sur eux, nous devons défendre ensemble al-Quds. Défendons al-Quds comme si nous défendions la Mecque et Médine », a-t-il vivement recommandé.

Dans son discours, Erdogan a souligné que l’empire ottoman avait régné sur la mosquée Al-Aqsa, le troisième lieu le plus saint de l’islam pendant quatre siècles. « Nos ancêtres ont agi avec une si grande délicatesse et sensibilité qu’il est impossible de ne pas se rappeler d’eux avec gratitude et regret à la lumière de la cruauté d’aujourd’hui ».

La porte de Jaffa, l'une des sept portes dans les murs de la Vieille Ville, fut restaurée par les dirigeants ottomans de Jérusalem en 1538. (Crédits : Shmuel Bar-Am)

La porte de Jaffa, l’une des sept portes dans les murs de la Vieille Ville, fut restaurée par les dirigeants ottomans de Jérusalem en 1538. (Crédits : Shmuel Bar-Am)

Suleiman le magnifique a fait restaurer la porte de Jaffa et Mimar Sinan l’architecte a « réservé une zone à l’extérieur de son mur Occidental pour que les Juifs puissent prier », a ajouté Erdogan.

« C’est au mufti d’al-Quds, le chef religieux des musulmans de la province, qu’ont recouru les chrétiens à chaque fois qu’a émergé un problème entre les adhérents des dénominations chrétiennes variées de la ville. Nos ancêtres n’auraient jamais pensé refuser aux autres religions le droit de vivre à travers toute la période durant laquelle ils ont gouverné la ville, pendant 400 ans ».

Il a fait la comparaison avec « l’interdiction faite aux musulmans » par Israël de prier sur le lieu saint, avertissant que sa « patience a des limites ».

Israël a répondu avec colère.

« Cela serait intéressant de voir ce que pourrait dire Erdogan aux habitants de Chypre du nord ou aux Kurdes. Erdogan est la dernière personne à pouvoir donner des leçons à Israël », a fait savoir le bureau du Premier ministre.

Pour sa part, le porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères Emmanuel Nahshon a qualifié dans un communiqué de « hallucinantes, fausses et déformées » les déclarations d’Erdogan.

« Il ferait mieux de s’occuper des problèmes difficiles connus par son pays », disait le communiqué.

« Le temps de l’empire ottoman est terminé. Jérusalem était, est et sera toujours la capitale du peuple juif. Contraste frappant avec le passé, le gouvernement à Jérusalem est engagé à la sécurité, à la liberté, à la liberté de culte et au respect des droits de toutes les minorités. Ceux qui vivent dans des palais en verre devraient s’inquiéter de jeter des pierres ».

La reddition ottomane à Jérusalem, en 1917 (Crédit : Domaine public)

La reddition ottomane à Jérusalem, en 1917 (Crédit : Domaine public)

Mercredi, Ankara a riposté, condamnant le « communiqué arrogant » du ministère des Affaires étrangères.

La mosquée Al-Aqsa « figure de manière éminente parmi les priorités les plus élevées du monde islamique », a fait savoir le ministère des Affaires étrangères turc.

« Alors que l’occupation israélienne à Jérusalem-Est, en Cisjordanie et à Gaza vient d’achever sa cinquantième année, il est clair que les efforts visant à ignorer l’occupation de Jérusalem-Est ne contribuera pas à la réalisation de la paix et de la stabilité dans la région ainsi qu’à la résolution du conflit israélo-palestinien ».

Israël doit « reprendre urgemment ses esprits, revenir au statu-quo à Al-Haram Al-Sharif [le mont du Temple] et lever toutes les restrictions sur la liberté de culte », a continué le communiqué.

Il a également affirmé que les autorités dans la Turquie d’aujourd’hui sauvegardent la « liberté de foi et de culte ».

Ces derniers jours, plusieurs manifestations contre les actions israéliennes sur le mont du Temple ont eu lieu aux abords d’une synagogue d’Istanbul.

Au vu de l’atmosphère actuelle, le ministère des Affaires étrangères a donné lundi l’instruction aux employés des structures diplomatiques israéliennes en Turquie de travailler depuis chez eux plutôt que de se rendre à leurs bureaux.

Des Palestiniennes devant le Dôme du Rocher dans l'enceinte de la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem avant la prière du vendredi, le 23 octobre 2015. (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD GHARABLI)

Des Palestiniennes devant le Dôme du Rocher dans l’enceinte de la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem avant la prière du vendredi, le 23 octobre 2015. (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD GHARABLI)

Et pourtant, plusieurs experts israéliens sur la Turquie ont affirmé que ces échanges verbaux houleux ne devraient pas défaire l’accord de réconciliation signé entre Jérusalem et Ankara en août 2016, après des années de gel des liens diplomatiques suite à ce qu’on a appelé l’incident de la flottille, lié à Gaza.

En mai 2010, l’armée israélienne avait lancé une opération contre le vaisseau Mavi Marmara et tué neuf ressortissants turcs qui se trouvaient à bord et avaient attaqué les soldats avec violence. Israël s’est depuis excusé et s’est engagé à indemniser les familles des défunts.

« Actuellement, il ne semble pas qu’Erdogan ait une raison de rompre à nouveau les relations », a estimé Efrat Aviv, du Centre d’études stratégiques Begin-Sadat. « Même après l’accord de réconciliation, personne ne pensait que les relations entre Israël et la Turquie seraient extraordinaires et que l’attitude d’Erdogan changerait du tout au tout. »

L’implication de la Turquie dans l’impasse actuelle concernant l’accès au mont du Temple doit être considérée dans le cadre du désir nourri par Erdogan de devenir le leader du monde musulman, a-t-elle évalué. « C’est un développement dangereux pour Israël ».

Suite à l’attentat du 14 juillet, Israël avait pris l’initiative rare de fermer le mont du Temple aux fidèles musulmans un vendredi – le jour le plus saint de la semaine dans l’islam – pour chercher d’éventuelles armes sur le site. Ce dernier a été rouvert deux jours plus tard, après l’installation par Israël de détecteurs de métaux aux entrées du complexe. De tels portiques ne pouvaient auparavant se trouver qu’à la porte Moughrabi, qui est l’entrée pour les visiteurs non-musulmans.

L’initiative avait suscité la colère des musulmans, qui ont boycotté la prière sur le site pour protester contre les détecteurs de métaux et ont déclenché une série d’affrontements violents avec les forces de sécurité, durant lesquels cinq palestiniens ont été tués. Trois membres d’une famille israélienne ont également été poignardés à mort durant leur repas de Shabbat dans une implantation de Cisjordanie par un Palestinien qui a indiqué que la querelle sur le mont du Temple avait motivé son geste meurtrier.

Les détecteurs de métaux ont été enlevés dans la nuit de lundi dans un contexte de pressions intenses de la part des pays musulmans, notamment de la Turquie, mais les fidèles n’ont pas encore signalé la fin de la crise, insistant sur le fait qu’Israël devra abandonner tous les arrangements sécuritaires mis en place dans le sillage de l’attentat du 14 juillet avant leur retour au mont du Temple.

Erdogan lui-même a repris ces propos mercredi.

Israël a pris la bonne mesure de retirer les détecteurs de métaux pour apaiser les tensions », a-t-il estimé lors d’une réunion sur l’éducation dans le monde islamique à Ankara. « Mais est-ce suffisant à notre goût ? Non. »

Erdogan a ajouté que la Turquie « ne peut tolérer » les contraintes placées sur les musulmans se trouvant sur le site durant les prières du vendredi. « Le gouvernement israélien veut détruire le caractère islamique de Jérusalem par une nouvelle pratique chaque jour », a-t-il ajouté.

L’équipe du Times of Israël a contribué à cet article.