ISTANBUL, Turquie – « L’aéroport de Tel Aviv a été bombardé ». Quand le représentant de Turkish Airlines est venu me voir à l’aéroport Lagos au Nigeria et a demandé si j’allais à Tel Aviv, j’ai pensé qu’il voulait procéder à un contrôle supplémentaire de sécurité ou quelque chose dans le genre. Je n’étais pas prête pour ce qu’il allait dire ensuite.

« Tous les vols à destination de Tel Aviv sont annulés dans le monde entier car l’aéroport a été bombardé », a-t-il dit de nouveau.

J’étais encore sous le choc de ma première semaine en Afrique, une attaque sensorielle écrasante d’odeurs et de couleurs, une pauvreté sans pareille, et le trafic abondant de Lagos, donc au premier abord, je me suis dit, je ne peux pas le croire.

« Qu’est-ce que vous voulez dire par bombardé ? Des gens ont été blessés ? Que s’est-il passé ? »

« Je n’ai pas plus d’informations » m’a-t-il dit. « Juste que vous devez rester à Lagos. Vous ne pouvez pas rejoindre Tel Aviv et il n’y a pas de logement pour vous à
Istanbul ».

Mon esprit a commencé à s’actionner, tenter de comprendre ce qui s’est passé. Etait-ce une roquette ? Une attaque terroriste ? Il n’y avait pas Internet à l’aéroport de Lagos et je devai rendre le téléphone nigérian que j’ai emprunté.

Mais en temps de crise, j’ai fait ce que tout Israélien ferait : j’ai commencé à négocier.

« Ca ne peut pas être bombardé » lui ai-je dit. « Il y a des niveaux de sécurité ridicules. Et si vous pensez que je vais rester une nuit de plus à Lagos vous êtes fou. J’ai ma dose de cet endroit. Je prends cet avion pour Istanbul car je veux être le plus près possible d’Israël ».

Au même moment, un Israélien errait. « L’aéroport Ben Gourion a été bombardé ? » lui ai-je demandé en hébreu.

« Non, non, une roquette est tombée à Yehud » m’a-t-il dit, en référence à une banlieue à quelques kilomètres de l’aéroport.

« Vous voyez, je vous avais bien dit que Ben Gourion n’a pas été bombardé ». J’ai insisté devant le pauvre employé naïf de Turkish Airlines, me sentant victorieuse d’avoir eu dans une certaine mesure le contrôle de la situation.

« Ils sont effrayés à cause de ce qui est arrivé au MH17 » a dit l’Israélien, nommé Haïm, en référence au vol de la Malaysian Airlines qui a été abattu au-dessus de l’Ukraine la semaine dernière.

Après la montée d’adrénaline due à la tragédie calmée, la réalité m’a rattrapée. « Je ne rentre pas à la maison ? » me suis-je fait la réflexion.

J’ai repensé au voyage de deux heures d’enfer à l’aéroport de Lagos (un trajet qui a duré 15 minutes sans circulation, quand je suis arrivé dans le pays à 1 heure du matin), les dix-sept différentes étapes de sécurité que j’avais passées, dans l’aéroport le plus mal organisé du monde, sans oublier les fonctionnaires du gouvernement m’accusant de contrebande d’antiquités hors du pays parce que j’avais une figurine en bois sculpté qui m’a été donnée par un groupe de religieuses.

Alors j’ai pensé à la semaine dernière que j’ai passée scotchée aux sites d’information israéliens et à Facebook dès que je pouvais capter une connexion Internet, et à Al Jazeera quand je pouvais trouver une télévision. J’ai pensé à des amis en Israël, la peine d’entendre les morts parmi les soldats, l’augmentation des victimes de part et d’autre – chaque fois que j’ai vérifié, les chiffres étaient plus élevés – d’être si loin et d’imaginer les funérailles, la douleur et les larmes.

Bien que j’étais excité d’être au Nigeria, d’écrire sur le travail des religieuses africaines et leur lutte contre le groupe terroriste fanatique Boko Haram, pour le nouveau site Internet Global Sisters Report, être loin d’Israël dans des situations tendues est très difficile. L’idée de ne retourner en Israël que mercredi après-midi m’a brisé le cœur.

Je me suis convaincu que cela ne pouvait pas être vrai, qu’au moment où je serai à Istanbul cela m’aura changé les idées – c’est mieux d’être le plus proche possible d’Israël, me suis-je dit. Mais quand je suis sortie de l’avion en Turquie, il y avait des lettres rouges : tous les autres vols étaient en vert mais Tel Aviv était rouge : annulé.

L’aéroport d’Istanbul n’était pas mieux organisé qu’à Lagos, et j’avais à errer entre les différents checkpoints de sécurité pendant plus de deux heures, essayant de trouver le comptoir de l’hôtel, me heurtant à d’autres Israéliens harcelés et en colère le long du chemin. J’étais de plus en plus frustrée de ne pas pouvoir monter dans l’avion et rentrer à la maison comme tout le monde.

Une passagère en attente de son vol pour rentrer en Israël (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)

Une passagère en attente de son vol pour rentrer en Israël (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)

Pour le moment, mon expérience n’est pas aussi mauvaise que pour les personnes sur le vol Pegasus. Cet avion a dû revenir à l’aéroport d’Istanbul alors qu’il était sur le point d’atterrir en Israël.

Les 23 000 passagers des vols entrants et sortants sont affectés par le gel des vols de 24 heures. Des photos de l’aéroport Ben Gurion montrent des files d’attente quasiment vides.

La compagnie aérienne El Al se montre inflexible et persiste et affirme qu’elle n’annulera pas ses vols pour Israël. Les compagnies américaines Delta et United ont été les premières à les annuler mardi. Cette décision a été prise 24 heures avant l’interdiction fédérale de vols américains vers Israël.

En outre, Turkish Airlines, Air France, KLM, Lufthansa, Swiss, et Austrian Airlines ont aussi décidé d’annuler leurs vols. C’est la première fois depuis la guerre du Golfe que les compagnies aériennes annulent en masse leurs vols pour des raisons de sécurité.

Mercredi, l’ancien maire de New York, Michael Bloomberg, s’est envolé pour Israël pour participer à une mission de solidarité. Le ministre des Transport, Israël Katz a fustigé les compagnies, qui suivant l’exemple américain, ont pris la décision d’annuler.

« Il n’y a aucune raison pour que les transporteurs, américains en particulier, annulent leurs vols et récompensent le terrorisme », s’est-il insurgé lors d’une déclaration à la presse mardi. Un peu plus tard, le gouvernement a annoncé qu’il enverrait quatre avions à Istanbul pour récupérer les israéliens bloqués là-bas.
Mercredi, une poignée d’Israéliens essayaient de voir ce qu’ils pouvaient faire. Ils étaient renvoyés de comptoir en comptoir avec leur chariot rempli de bagages.

« Ok, il y a tout tout petit risque », explique Haim, un homme d’affaires qui se trouvait sur le même vol que moi en provenance du Lagos. « Mais vraiment, on doit sûrement être en sécurité. Je pense [qu’annuler les vols] est exagéré. Ca coupe le pays, Ca coupe complètement Israël [du reste du monde] », affime-t-il.

« Pendant deux semaines, il y a eu des tirs de roquettes sur Israël et il ferme juste aujourd’hui ? Je veux juste retrouver ma famille ».

Haim, qui travaille au Lagos depuis 10 ans, a trois filles qu’il n’a pas vues depuis trois mois. Sa fille aînée est un commandant réserviste de l’armée. Elle a été rappelée pour servir dans l’opération Bordure protectrice.

Sa deuxième fille est enrôlée dans l’armée et est aussi impliquée dans l’opération. Sa benjamine n’a que 13 ans. « Elle n’a pas quitté l’abri bombe depuis deux semaines », raconte Haim, de Rishon Lezion. « Elle dit qu’elle va bien mais se plaint tout le temps de maux de ventre. Elle n’arrive pas à dormir la nuit parce qu’elle a trop mal au ventre. C’est dû au stress et à la peur ».

Je n’ai pas de famille en Israël mais j’ai hâte de rentrer. A l’heure qu’il est, j’étais censée avoir atterri en Israël, prendre le train et déguster un sandwich Sabish avec un jus d’orange/carotte dont je rêve depuis des semaines. J’étais censée retrouver mes amis et les prendre dans mes bras, avoir les nouvelles en temps réel. J’étais censée avoir le sentiment de faire partie d’un pays qui vit une période difficile.

Au lieu de cela, je suis dans une chambre d’hôtel banale quelque part près de l’aéroport d’Istanbul, à des kilomètres du centre de la ville. J’ai le sentiment d’être perdue et impuissante. J’adore voyager. J’adore les escales dans les villes intéressantes comme Istanbul.

Surtout quand j’ai le temps de prendre le train pour aller dans le centre-ville, me promener un peu et goûter à la nourriture locale. C’est ce que j’avais fait lors de mon vol pour le Lagos. Mais il y a un temps pour la nouveauté palpitante et il y a un temps pour rentrer et retrouver les gens qui nous aiment.

Je sais que si je rentre au pays ça ne va pas aider Israël, rendre la situation meilleure, empêcher les funérailles ou les cœurs brisés. Mais cela m’aiderait moi.