Il était réputé misanthrope et égocentrique. Mais l’on sait moins que l’écrivain russe Ivan Bounine, prix Nobel de littérature en 1933, a caché des juifs en France pendant l’Occupation. Un geste qui pourrait lui valoir le titre de Juste à titre posthume.

Le Congrès juif russe a recueilli des témoignages inédits mettant en lumière le rôle de l’auteur des « Allées sombres » pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment quand il a caché trois juifs d’origine russe dans sa villa « Jeannette » de Grasse, où il vivait depuis son départ en exil après la révolution bolchévique de 1917.

A Jérusalem, le mémorial Yad Vashem, qui a déjà honoré plus de 25 000 « Justes » dans le monde dont quelque 200 Russes, a indiqué à l’AFP examiner le dossier Bounine.

Le titre de « Juste », qui existe depuis 1953 et honore « ceux qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs », est la plus haute distinction décernée à des civils par Israël.

Des pages inédites des journaux intimes d’Ivan Bounine et de sa femme Vera, conservées aux Archives russes à Leeds, en Grande Bretagne, révèlent notamment que le pianiste Alexandre Libermann et sa femme Stefania se sont cachés chez les Bounine entre le 25 août et le 5 septembre 1942.

« Le 25 août (…) arrivé à Cannes en taxi, et allé voir les Libermann. Le soir même, ils étaient chez nous », note Ivan Bounine.

« Il a insisté pour que nous nous installions immédiatement dans sa villa », à Grasse, écrira beaucoup plus tard le pianiste dans une lettre publiée en Russie en 2005.

« Nous avions d’abord refusé pour ne pas le mettre en danger, mais il a dit qu’il ne partirait pas tant que nous ne lui promettrions pas de venir chez lui le soir-même », ajoute-t-il.

A l’époque, le gouvernement de Vichy organise justement des rafles dans les principales villes du sud de la France.

Ivan Bounine en 1933 (Crédit : wikimedia)

Ivan Bounine en 1933 (Crédit : wikimedia)

« Rumeurs : à Cannes rafles de 80 personnes. 2 000 autres à Nice », écrit Vera Mouromtseva-Bounine dans son journal le 27 août.

Pour l’historien Ilia Altman, co-président de l’ONG russe Holocauste à l’origine de l’enquête, « Bounine leur a sauvé la vie ».

Lauréat du prix Nobel de littérature en 1933, Bounine écrit à l’époque « Les Allées Sombres », le recueil de 38 nouvelles qu’il publiera en 1946, et qu’il appellera « son livre le plus parfait », souligne à l’AFP Sergueï Morozov, spécialiste de l’oeuvre de Bounine à l’Institut de la Littérature mondiale à Moscou.

A l’été 1942, les Libermann ne sont pas les seules personnes accueillies par l’écrivain russe. L’homme de lettres Alexandre Bakhrakh, également juif d’origine russe, vit chez les Bounine de septembre 1940 à septembre 1944.

« Il était venu nous voir deux jours et, trois ans après, était toujours là : il n’a nulle part où aller, il est juif. Je ne peux pas l’expulser », dit Ivan Bounine, selon des propos rapportés par son ex-secrétaire Andreï Sedykh.

« Nous vivons à six, comme une communauté, sans un kopek, l’argent du prix Nobel étant déjà épuisé », résume Bounine, toujours selon ex-secrétaire qui a publié ses mémoires « Proches et lointains », à New York, en 1962.

En septembre 1943, alors que les troupes allemandes occupent le sud-est de la France, Alexandre Bakhrakh est arrêté par les Allemands. Mais il est aussitôt relâché grâce au certificat de baptême orthodoxe que lui avait procuré Vera Bounine.

« Malgré sa réputation de misanthrope bilieux et égocentrique, Bounine a sauvé la vie à au moins trois personnes », résume M. Morozov.

Peintre fin de la sensualité, Ivan Bounine a été le premier écrivain russe à recevoir le prix Nobel de littérature. Il est mort à Paris en 1953.

« Ce sera le premier prix Nobel parmi les Justes, si Yad Vashem décide de lui accrocher ce titre », insiste M. Altman.