JTA – J’ai eu du mal à me retenir de glousser quand Ruth Thomman, l’hôtelière suisse qui avait demandé à ses « clients juifs » de se doucher avant d’entrer dans la piscine, m’a assuré qu’elle n’avait « rien contre les juifs ».

Soyons clairs, je ne pense pas que le racisme soit amusant, surtout pas en ce moment.

Mais il y avait quelque chose de drôle dans la façon dont sa voix sincère – dans un anglais haché teinté d’un fort accent suisse-allemand – contrastait avec le personnage discriminatoire des affiches plastifiées placardées dans son hôtel Paradise Apartments, à Arosa, près de Zurich, déclenchant un scandale en Israël et ailleurs.

De plus, en 10 ans de journalisme sur l’Europe, j’ai entendu diverses variétés de défense de ce type– notamment de la part de personnes qui se contredisaient presque instantanément. L’an dernier encore, j’ai eu cette expérience avec l’antisémite professionnel Dieudonné M’bala M’bala, et un dessinateur belge qui a fièrement reçu une distinction lors d’un festival iranien du négationnisme.

Les panneaux de douche, que le ministère des Affaires étrangères israélienne a transformé en incident diplomatique avec la Suisse, m’avait semblé être une affaire entendue.

Mais en écoutant cette semaine les explications passionnées de Thomann, et ses excuses – « les panneaux auraient dû s’adresser à l’ensemble des clients, et non pas seulement aux Juifs », disait-elle, les larmes aux yeux – j’ai réalisé qu’en dépit des preuves accablantes et de la colère ressentie contre elle, elle n’était probablement rien d’autre qu’une personne tolérante, qui en manquant de tact, a été stigmatisée dans le monde entier, ce qui a eu de lourdes conséquences pour son affaire.

Ce qui a donc commencé comme la dénonciation d’un antisémitisme grandissant en Europe, est devenu, à mon sens, un rappel sur l’importance de la présomption d’innocence, jusqu’à preuve du contraire, particulièrement en ce moment.

En plus de l’affiche de la piscine, Thomann a également affiché un panneau, à l’intention de « nos clients juifs », sur les horaires d’accès au réfrigérateur de l’hôtel. Les deux panneaux avaient fait le tour des réseaux sociaux, où les journalistes les avaient trouvés.

« Vous devez comprendre », suppliait-elle, « l’affiche pour le réfrigérateur s’adressait aux Juifs parce que je les ai gentiment autorisés à garder leur nourriture dans les réfrigérateurs du personnel, parce que je sais qu’ils apportent leur propre nourriture ». Ses clients juifs orthodoxes devaient y conserver leur nourriture pour des raisons de casheroute, disait-elle.

« Mon Dieu, mais si j’avais quelque chose contre les Juifs, je ne les accepterais pas comme clients », s’est-elle exclamée.

Techniquement, exclure les Juifs serait illégal en Suisse. Mais un hôtelier antisémite pourrait y parvenir, parce que généralement, les touristes juifs orthodoxes réservent dans les Alpes via des agences de voyages spécialisées. Et donc en principe, tout ce qu’un hôtel suisse a à faire pour « perdre » ses clients orthodoxes, serait d’informer les agents de voyage d’un élément contractuel imaginaire, par exemple, un concours de cuisine à base de porc, ou aucune possibilité de stocker de la nourriture casher.

Alors je lui ai demandé ce qu’il en était concernant les panneaux pour la douche.

« Eh bien », a déclaré Thomann en marquant une pause pour chercher ses mots. « Je suis désolée d’avoir à le dire, mais je connais l’hôtel, et les seules personnes à aller se baigner sans se doucher sont les clients juifs. »

Et comment le sait-elle exactement, ai-je demandé, préparé à entendre des remarques sur l’odeur corporelle.

« Ils y vont en T-shirt ! », a déclaré Thomann, ajoutant que cette habitude lui a valu des plaintes de la part d’autres clients, qui ont jugé cela non-hygiénique.

Je n’ai pas vérifié son argument des T-shirt, mais au cours de mes nombreux voyages en Europe, et notamment dans des endroits qui reçoivent de nombreux visiteurs juifs, j’ai pu voir des clashs culturels, entre les Européens laïcs et les vacanciers membres de communauté haredi d’Israël et d’ailleurs.

À Ouman, une ville ukrainienne ou 30 000 pélerins juifs se rendent chaque année, de nombreux propriétaires, qui avaient l’habitude de louer des chambres ont arrêté de le faire, parce qu’ils ont subi des dégâts. L’an dernier, l’Uman City Plaza a également adopté cette politique, pour les mêmes raisons.

Avant de soumettre mon article sur Thomann qui s’excusait – il a été relayé 3 000 fois sur Twitter – j’ai dit au revoir à l’hôtelière, ajoutant que je trouvais regrettable que certains de mes collègues n’aient pas pris la peine d’entendre sa version de l’histoire avant de parler des affiches.

Mais ce n’était là que le début de la saga de l’hôtel suisse.

En réponse aux appels du centre Simon Wiesenthal, les réservations sur le site Booking.com ont chuté, ce qui a eu un impact financier considérable sur les finances du groupe.

Panneau placé dans un hôtel suisse demandant aux clients juifs de se doucher avant d'aller nager. (Crédit : autorisation)

Panneau placé dans un hôtel suisse demandant aux clients juifs de se doucher avant d’aller nager. (Crédit : autorisation)

L’intervention du Centre Wiesenthal est compréhensible à bien des aspects.

Particulièrement en Europe, les panneaux qui ciblent les juifs évoquent inévitablement le souvenir des slogans qui ont proliféré sur le Vieux continent durant l’occupation nazie sur une majorité de ses territoires, depuis les phrases laconiquement méprisantes (« Interdit aux chiens et aux Juifs »), jusqu’à « l’humour » vicieux.

La semaine de cette affaire, les médias ont rapporté que le parlement fédéral suisse s’apprêtait à voter un projet de loi qui ferait de ce pays le premier à interdire l’importation de viande casher. Cela n’a certainement pas aidé. (L’abattage rituel de bovins a été interdite en Suisse en 1894, une loi que la communauté juive considère toujours comme antisémite).

La vice-ministre des Affaires étrangères Tzipi Hotovely donne une conférence de presse dans une usine située dans la zone industrielle de Barkan, près d'Ariel en Cisjordanie, le 3 novembre 2015. (Crédit : AFP/Menahem Kahana)

La vice-ministre des Affaires étrangères Tzipi Hotovely donne une conférence de presse dans une usine située dans la zone industrielle de Barkan, près d’Ariel en Cisjordanie, le 3 novembre 2015. (Crédit : AFP/Menahem Kahana)

Tzipi Hotovely, vice-ministre des Affaires étrangères, a encore compliqué l’affaire. Ce geste pourrait être lié à la lutte entre son gouvernement et les pays qui soutiennent la cause palestinienne. (En juin, le ministre suisse des Affaires étrangères, qui, par le passé, avait refusé de dévoiler le financement des groupes anti-Israël, a accepté à contre-cœur un audit, après que les députés pro-Israël ont fait pression.)

Hotovely a exigé que le gouvernement suisse condamne publiquement les agissements de Thomann, qui, dit-elle, révèlent la prévalence de l’antisémitisme en Europe, un continent de 750 millions d’habitants.

Comme c’est souvent le cas quand Jérusalem s’implique dans un débat complexe sur l’antisémitisme d’Europe, j’ai eu l’impression que la revendication de Hotovely n’était pas simplement démesurée et cynique, mais qu’elle était également fondée sur une ignorance des faits.

Presque immédiatement, j’ai dû réévaluer mon jugement.

Le législateur suisse Roger Deneys lors d'une interview en février 2010 (Crédit : Capture d'écran / YouTube)

Le législateur suisse Roger Deneys lors d’une interview en février 2010 (Crédit : Capture d’écran / YouTube)

Dans le dernier retournement de situation d’une histoire qui a commencé par deux feuilles A4 plastifiées, un élu suisse, le socialiste Roger Deneys, est venu donner raison à Hotovely. ; Si quelqu’un devrait s’excuser pour l’incident de l’hôtel suisse, a-t-il écrit sur Facebook, c’est Israël, « pour sa tolérance excessive à l’égard des Juifs ultra-orthodoxes qui empêchent la paix en Palestine ».

Après le scandale qu’il a déclenché, Deneys a effacé sa publication et s’est excusé.

Après tout, a-t-il dit, je n’ai rien contre les Juifs.