Il était presque minuit ce 30 novembre 1977 quand Yossi Alpher, un jeune officier du Mossad célébrant son anniversaire, a reçu un appel urgent du bureau du directeur Yitzhak Hofi, lui demandant de venir immédiatement au quartier général du Mossad à Tel-Aviv.

« Il a dit, ‘Assieds-toi, je vais te dire quelque chose qui va t’empêcher de dormir ce soir’, s’est souvenu Alper dans une récente conversation avec le Times of Israel. ‘Nous voulons t’envoyer en Egypte’, a continué Hofi avec son ton habituel, sec et dépourvu d’émotion. ‘Prépare tes affaires, à midi demain, je t’emmène chez Begin’ ».

Seulement 11 jours plus tôt, le président egyptien Anwar Sadat avait surpris Israël en atterrissant à l’aéroport Ben Gourion pour passer trois jours de rencontres avec le Premier ministre de l’époque Menachem Begin, visiter Yad Vashem, s’exprimer à la Knesset, et prier à la mosquée Al-Aqsa. Mais aucun mécanisme n’avait été mis en place pour maintenir un contact bilatéral avec l’Egypte à la suite du départ de Sadat.

Au bureau d’Hofi, Alpher a appris que Sadat demandait qu’un représentant israélien soit placé à l’ambassade américaine au Caire, sous la couverture d’un diplomate. Selon le plan, seul l’ambassadeur américain saurait que le nouvel arrivant travaillait, en réalité, pour Israël.

« Hofi et moi avons souri. Nous savions, qu’à ce moment là, il y avait seulement deux personnes dans le Mossad qui pouvaient passer pour des Américains, et l’autre était un peu fou », se souvient le natif de Washington DC qui avait émigré en Israël à l’âge de 20 ans, en 1962. « Hofi a ri et a dit, ‘Mais tu es vraiment le bon candidat pour le travail’ ».

Le président égyptien s'adressant à la Knesset le 20 novembre 1977 à Jérusalem (Crédit :  Flash90)

Le président égyptien s’adressant à la Knesset, le 20 novembre 1977 à Jérusalem (Crédit : Flash90)

Après une nuit sans sommeil, Alpher et sa femme ont rencontré un avocat pour écrire un testament et donner une procuration à l’avocat au cas où il ne rentrerait jamais de sa mission.

« Je vais dans le plus grand pays arabe, toujours un ennemi, et je n’ai absolument aucune idée pour combien de temps et quel type de contact je vais pouvoir avoir avec ma famille. J’ai dit à ma femme : ‘Je déteste te faire cela, mais c’est pour une bonne cause, pour la paix’ ».

A midi, Alpher est retourné au bureau d’Hofi, seulement pour l’entendre dire, « Attends ». Ce mot, dit-il, allait définir chaque jour de la semaine suivante.

« Finalement, il a dit : ‘Tu ne vas pas y aller, Carter n’est pas d’accord’ »

Même si Alpher n’allait pas voyager en Egypte, les roues de l’histoire ne pouvaient plus être inversées. Quelques jours plus tard, la télévision israélienne a annoncé qu’Ehud Yaari voyageait d’Athènes vers le Caire avec un passeport israélien et serait accepté pour diffuser bientôt des images depuis l’Egypte à un public israélien stupéfait.

Le 25 décembre 1977, Begin a répondu au geste de Sadat en voyageant à Ismailia, en Egypte, pour tenir une rencontre au sommet avec le président égyptien.

Un processus diplomatique a été mis en marche pour conduire au sommet de Camp David l’été suivant, et en fin de compte à la signature de l’accord du traité de paix historique avec l’Egypte en mars 1979.

‘Je déteste te faire cela, mais c’est pour une bonne cause, pour la paix’

« Si j’y étais allé, j’aurai été là-bas pour une semaine ou deux. Je n’aurai pas eu d’utilité, parce que peu de temps après on pouvait y aller et venir facilement. Bien sûr, à ce moment-là, personne ne le savait », raconte Alpher.

Pourquoi Carter, qui allait bientôt devenir l’hôte des négociations de Camp David, a-t-il refusé de permettre le développement des relations egypto-israéliennes à la fin des années 1977 ? L’ancien président américain n’a pas répondu à la demande de clarification envoyée par le Times of Israël au Centre Carter à Atlanta. Hofi est décédé en septembre dernier à l’âge de 87 ans.

Alpher n’a jamais parlé ensuite à Carter, pas plus qu’il n’a découvert pourquoi et comment exactement l’initiative de Sadat avait été bloquée. Mais, peu après, il avait été transféré au bureau iranien du Mossad, il est convaincu de savoir ce qui était à la base de l’opposition de Carter au projet.

« Carter était en voie d’internationaliser le conflit israélo-arabe, et de le faire avec les Soviétiques, ce que Sadat ne voulait pas, résume Alpher. Sadat en avait fini avec les Soviétiques. Il voulait que cela soit une paix américaine, parce qu’il voulait l’argent américain, les armes américaines, ce qu’il a fini par avoir. »

L'ancien agent du Mossad Yosser Alpher (Crédit : Autorisation de Yossi Alpher)

L’ancien agent du Mossad Yosser Alpher (Crédit : Autorisation de Yossi Alpher)

« Il a fallu plus d’un mois pour que l’administration Carter donne enfin une sorte de bénédiction à l’initiative de Sadat, qui n’a jamais été coordonnée avec les Américains, a-t-il ajouté. L’administration de Carter en a été abasourdie. »

« La périphérie a aidé à conduire à la paix avec l’Egypte. Sadat savait que nous étions en Iran, il a envoyé son message à travers le Shah. Il savait que nous étions au Maroc, il a envoyé son message par le roi. »

La volonté de Sadat de venir en Israël ne venait pas de nulle part, pourtant, explique Alpher dans son nouveau livre, « Périphérie : la recherche d’Israël d’alliés au Moyen-Orient » (Rowman & Littlefield, 2015). Cela a été facilité par des alliances forgées par Israël avec le Maroc sous le roi Hassan II et avec l’Iran sous Shah Reza Pahlavi des années auparavant.

Une rencontre entre Hofi, directeur du Mossad, et le roi Hassan en été 1976 a conduit à un rendez-vous secret entre Hassan et le Premier ministre Yitzahk Rabin, déguisé avec une perruque blonde pour entrer au Maroc incognito. Rabin avait laissé une série de question à Hassan pour Sadat concernant la volonté de l’Egypte de signer un traité avec Israël.

Des rencontres secrètes ont suivi entre les dirigeants israéliens et egyptiens : Hofi a d’abord rencontré l’assistant de Sadat, Hassan Tohami, ensuite Tohami a rencontré Moshe Dayan, alors ministre des Affaires étrangères au cabinet de Begin.

Certaines des personnes interrogées dans le livre d’Alpher, comme l’ancien ambassadeur israélien en Egypte Shimon Shamir, étaient sceptiques à propos de la doctrine « périphérique » d’Israël au Moyen-Orient.

En se battant pour sceller des alliances avec des pays distants, considéraient-ils, Israël négligeait, ou même empêchait, des perspectives réalistes de paix avec ses voisins.

« La périphérie a aidé à conduire à la paix avec l’Egypte. Sadat savait que nous étions en Iran, il a envoyé son message à travers le Shah. Il savait que nous étions au Maroc, il a envoyé son message par le roi. Il a su se tourner vers la périphérie à la recherche d’un contact indirect [avec Israël] au Moyen-Orient. »

Ironiquement, a noté Alpher, la paix avec l’Egypte a aussi mis fin à la dépendance d’Israël sur la périphérie au Moyen-Orient qui incluait à la fois des États (comme le Soudan, la Turquie, l’Ethiopie, l’Iran et le Maroc) et des minorités ethniques (comme les Kurdes en Irak ou les Chrétiens maronites au Liban).

« Au moment où l’on fait la paix avec son voisin, le plus gros et plus puissant pays arabe, on n’a plus le même besoin de la périphérie comme avant », a-t-il conclu.

La paix avec un pays arabe est mille fois plus importante pour le bien-être général d’Israël que la paix avec un pays périphérique.

« La paix avec l’Egypte était le début de la fin de la doctrine de la périphérie, et pour une bonne raison. »