MARSEILLE, France (JTA) – Le centre Edmond Fleg est le cœur culturel de la deuxième communauté juive la plus importante du pays, même si sa façade ressemble à une prison.

Mais au-delà d’un extérieur doté de caméras de sécurité et de portes conçues pour résister aux explosions – en réponse aux récentes attaques antisémites de ces dernières années visant des membres de la communauté juive de Marseille, riche de 80 000 personnes – ce bâtiment de cinq étages reste malgré tout un lieu accueillant et qui veut encourager l’unité.

Les Juifs de tous les courants viennent ici pour des activités et des ateliers de travail. On y trouve un cinéma à la pointe de la technologie, une terrasse aérée sur le toit et les bureaux régionaux des plus grandes associations juives de France.

Un élément d’importance reste toutefois absent : une synagogue. Et cela est délibéré. L’absence d’espace consacré à la prière dans le centre, fondé il y a 53 ans, voulait souligner la culture partagée qui permet de créer un lien entre tous les Juifs français, indépendamment de leur niveau de pratique, a dit à JTA le président du centre, Raymond Arouch.

« Nous sommes là pour unir », a-t-il dit.

Les Femmes du mur originales lisent la Torah au mur Occidental, le 23 janvier 2017. Illustration. (Crédit : Alden Solovy)

Les Femmes du mur original lisent la Torah au mur Occidental, le 23 janvier 2017. Illustration. (Crédit : Alden Solovy)

Mais les choses ont changé cet été. Au mois de juin, après avoir accueilli un événement où des femmes ont lu la Torah à voix haute, le Centre Edmond Fleg, pour la première fois, s’est trouvé au centre d’une controverse qui a révélé des divisions au goût amer au sein de la communauté juive française.

Soulignant la résistance à la modernité dans l’une des communautés juives les plus profondément conservatrices d’Europe, l’événement a suscité des critiques furieuses de la part des autorités religieuses – notamment de la part d’un juge rabbinique qui a averti de l’imminence d’un jugement divin. Ce dernier a également été à l’origine de deux petites manifestations qui ont été organisées par de jeunes hommes orthodoxes, et de torrents d’insultes et de menaces de la part d’autres Juifs français, à Marseille et ailleurs.

La violente opposition à cet événement – la cérémonie de diplôme organisée lors d’un séminaire consacré au thème ‘les femmes et le judaïsme’ – a surpris et choqué Martine Yana, la directrice du centre. Elle a précisé que les manifestations démontraient la nécessité d’un débat autour du rôle tenu par les femmes dans le judaïsme orthodoxe en France.

Je sais que c’est une société très conservatrice », a dit Yana depuis Marseille, où seulement trois synagogues sur 50 ne sont pas orthodoxes, « mais je n’aurais jamais imaginer que cela entraînerait des réactions telles que celles-là ».
J’aurais pu annuler cet événement pour avoir la paix mais nous nous trouvions déjà attaqués, a-t-elle ajouté. C’est une position très douloureuse pour une institution comme la nôtre. »

Le scandale qui, selon Yana, indique une radicalisation croissante et un état d’esprit de plus en plus fermé aux influences extérieures au sein des communautés juives françaises, a éclaté quelques jours avant l’événement du 24 juin. Shmouel Melloul, un dayan [juge rabbinique] a écrit un plaidoyer passionné prônant l’annulation de l’événement et demandant de prier Dieu pour qu’il « épargne la ville de sa colère » en raison de l’affaire.

« Nous sommes tous furieux, terriblement perturbés et outragés par ce précédent » a-t-il écrit au sujet de l’événement, dans lequel une assistance mixte d’hommes et de femmes ont lu à voix haute un extrait de la Torah. « Il est urgent et impératif de protester avec force et rapidement » pour son annulation, a-il ajouté.

Répondant à son appel à l’action, un petit groupe d’hommes s’est réuni à deux occasions autour du centre, demandant aux visiteurs de boycotter l’institution, initiative jugée par Yana comme un acte d’intimidation. Des dizaines d’hommes et de femmes ont laissé des remarques offensantes sur la page Facebook du centre, ou harcelé son standard téléphonique.

Le président du Consistoire de Marseille Zvi Ammar (au centre) s'exprime devant les journalistes devant l'école juive 'La Source' de Marseille, le 11 janvier 2016, après l'attaque d'un enseignant juif par un adolescent armé d'une machette. (Crédit : AFP/Bertrand Langlois)

Le président du Consistoire de Marseille Zvi Ammar (au centre) s’exprime devant les journalistes devant l’école juive ‘La Source’ de Marseille, le 11 janvier 2016, après l’attaque d’un enseignant juif par un adolescent armé d’une machette. (Crédit : AFP/Bertrand Langlois)

L’un d’eux, un utilisateur de Facebook répondant au nom de David Bendennoune, a émis le souhait que le centre connaisse « la même destinée que Korah », ce personnage biblique avalé par la terre sans qu’on n’en retrouve jamais une trace.

Yana, pour sa part, a publié une déclaration sur la page Facebook du centre condamnant la violence de la rhétorique utilisée. Elle a expliqué à JTA que « le radicalisme croissant qui s’expose dans cette affaire me fait craindre pour ma sécurité, non seulement de la part des radicaux musulmans, mais également de la part des extrémistes juifs. »

Alors que l’affaire continuait à faire boule de neige, une branche du Consistoire de Marseille, l’organisme orthodoxe reconnu par l’Etat, qui existe depuis 210 ans et qui, employant des rabbins, est chargé de répondre aux besoins religieux des communautés juives, a lui aussi frileusement tenté d’éteindre l’incendie.

Les événements lors desquels les femmes lisent la Torah à voix haute ne sont « pas interdits mais pas recommandés non plus », a ainsi estimé le prote-parole du Consistoire Michel Cohen-Tenoudji lors d’un entretien accordé au journal La Croix. Mais, a-t-il ajouté, son organisation s’opposait de toute façon à l’événement en raison de sa mixité.

Plusieurs célèbres rabbins orthodoxes ont jugé que la lecture de la Torah à voix haute par des femmes, dans une synagogue, peut être autorisée selon la Halakha [la loi juive] tant que les hommes et les femmes restent séparés dans la synagogue. Et aux Etats-Unis et en Israël, certaines synagogues orthodoxes emploient des femmes qui occupent des fonctions religieuses.

Mais la communauté juive française reste « 30 ans en arrière et continue à régresser », selon Liliane Vana, philologue et spécialiste de la loi juive et du Talmud, un texte central de la tradition juive orthodoxe. Vana conseille également les femmes qui paraissent devant le beit din [tribunal rabbinique] sur ce qui est autorisé ou non lors d’un divorce dans le judaïsme.

Vana, co-organisatrice de l’événement controversé à Marseille, constate également cette radicalisation dans le traitement réservé aux homosexuels. Déviant d’un modus vivendi basé sur la discrétion absolue qui avait prévalu les années passées, certains rabbins orthodoxes en France ont commencé à refuser d’autoriser les homosexuels à accomplir des cérémonies religieuses.

Ce changement coïncide avec le glissement démographique en cours dans la communauté juive française qui, au début des années 1950, est devenue largement séfarade en raison des vagues d’immigration des Juifs d’Afrique du nord et des pays arabes. Ce flux a commencé après l’annihilation d’un quart de la population principalement ashkénaze du pays durant la Deuxième Guerre mondiale.

Delphine Horvilleur (Crédit : Jean-François Paga)

Delphine Horvilleur (Crédit : Jean-François Paga)

La hausse de l’antisémitisme violent en France – des centaines de cas sont dorénavant enregistrés chaque année, contre quelques douzaines avant l’an 2000 – contribue à renforcer cette volonté d’isolement, selon Delphine Horvilleur, rabbin libéral de Paris.

« Cela vient clore le débat, et cela ajoute à une atmosphère de siège qui n’encourage pas la réflexion personnelle », dit-elle.

Cette radicalisation perçue déplaît à certains Juifs français issus du mouvement orthodoxe, qui se détournent alors vers le courant libéral du judaïsme, peu important mais en plein développement. La synagogue d’Horvilleur, le MJLF Beaugrenelle, est l’une des plus fréquentées de Paris, avec des centaines de familles qui remplissent une synagogue bondée les jours de fête.

Horvilleur a été récemment invitée à officier aux côtés du grand rabbin, orthodoxe, de France Haim Korsia, lors des funérailles de Simone Veil, survivante de la Shoah devenue ministre de la Santé et l’une des femmes politique les plus influentes avant son décès, le 30 juin, à l’âge de 89 ans. Même si ce n’était pas le choix de Korsia, son bureau a tenté de minimiser le rôle tenu par Horvilleur lors des funérailles, la cérémonie a été toutefois une première interconfessionnelle en France.

Mais Horvilleur, elle aussi, fait le constat d’une communauté juive « qui se replie vers l’intérieur » et tend à se radicaliser. Et ceci partiellement en raison, dit-elle, du modèle offert par le Consistoire, qui fait de la communauté juive orthodoxe le seul courant reconnu par l’Etat.

Et même si le Consistoire et Korsia se sont récemment attaqués au problème des droits des femmes – Korsia a récemment amené un époux récalcitrant et abusif à accorder le divorce à son épouse après 29 années de mariage – il y a peu de signes que les choses commencent à changer », a dit Horvilleur à JTA.

Le brouhaha à Marseille divise et reflète « le refus de l’orthodoxie française à intégrer tout changement », poursuit-elle. « Mais le fait que cela arrive tout de même est peut-être le signe d’un début tardif d’évolution malgré tout le reste. »