La communauté juive d’Odessa observe avec inquiétude la crise actuelle, qui pousse certains à choisir le chemin de l’exil, même si elle assure que l’antisémitisme n’est pas en hausse dans sa ville ou en Ukraine.

Quand une quarantaine de personnes ont péri, le 2 mai dans des affrontements et un incendie criminel à Odessa, la consigne est passée chez les Juifs d’Odessa : soyez prudents, ne sortez pas, restez en contact.

« Quand on me demande mon avis, je dis qu’il faut rester. L’antisémitisme n’est pas un facteur dans la crise politique actuelle, rien ne justifie un départ », confie à l’AFP Shlomo Baksht, chef rabbin de la ville. « Mais la décision de partir pour Israël, l’Allemagne ou l’Amérique est bien sûr individuelle et doit être respectée ».

Lundi en Israël le Jerusalem Post assurait que les 30 à 40 000 Juifs d’Odessa, l’une des villes-symbole de la culture juive dans le monde, s’étaient préparés le 2 mai à évacuer l’agglomération et que 70 bus avaient été préparés pour cela. Une information que personne sur place n’a confirmé à l’AFP.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que depuis le début de l’année et la radicalisation de la crise politique et maintenant militaire dans l’est de l’Ukraine, le nombre des candidats à l’Alya, a fortement augmenté.

« Cela a presque triplé depuis janvier » assure Berl Kapoulkine, porte-parole de la communauté juive d’Odessa. « Les gens sont inquiets de la situation dans le pays. Il n’y a pas de montée de l’antisémitisme mais les troubles viennent s’ajouter à la crise économique, et certains décident de partir ».

Les chiffres publiés en Israël par l’Agence juive le confirment : depuis janvier les arrivées d’immigrants en provenance d’Ukraine ont bondi de 142 %, avec des pointes de +200 % en mars et +295 % en avril.

Elément déclencheur

Shlomo Nizine, producteur de musique et futur rabbin de 30 ans, le confirme : « Moi, je ne compte pas partir, mais pas mal de mes amis l’envisagent ou s’y préparent », dit-il.

« Certains y pensaient depuis longtemps, mais ce qui se passe dans la région, ce qui s’est passé ici le 2 mai sert d’élément déclencheur. Vous ne pouvez pas empêcher les gens de penser avant tout à l’avenir de leurs enfants ».

« Je sais que certains Juifs ont participé aux manifestations anti-russes, mais en tant que communauté nous restons neutres dans cette crise », ajoute M. Kapoulkine.

« Ce qui s’est passé le 2 mai dans notre ville est une tragédie. Nous espérons que cela servira d’avertissement à tous et que chacun fera un pas en arrière pour privilégier un règlement pacifique ».

Une place à part dans le monde

Odessa a toujours occupé une place à part dans l’histoire, le monde, la culture et l’imaginaire juifs.

Dotée en 1819 du statut de port franc, exempté de taxes, elle a attiré une importante communauté qui a prospéré par le commerce, la banque et la culture.

A la veille de la Seconde guerre mondiale les Juifs étaient, selon l’historien Raul Hilberg dans son livre La destruction des Juifs d’Europe, environ 130 000 dans la ville, soit plus de 30 % de la population.

« Odessa, façonnée par les Juifs » écrivait dans ses Contes d’Odessa l’écrivain Isaac Babel.

Plus de 100 000 seront massacrés ou déportés par l’armée allemande et surtout ses auxiliaires nazis roumains.

Le 22 octobre 1941, en représailles après l’attentat qui a décimé l’état-major roumain, 500 Juifs sont pendus aux lampadaires sur les boulevards, par groupes de trois à cinq.

« Même si nous sommes beaucoup moins nombreux, bien sûr, nous existons toujours dans la mémoire et la culture du peuple juif, en Ukraine et dans le monde entier » assure Berl Kapoulkine.

« Quand notre équipe de football joue à l’extérieur, ses supporteurs sont surnommés ‘les Juifs’, et cela n’a rien de péjoratif ».

Dans un appartement en rez-de-chaussée transformé en « Musée juif d’Odessa », son directeur Mikhail Raskovetsky explique que « la communauté juive d’Odessa, comme celle de Kiev, penche plutôt par tradition du côté libéral, pro-Maïdan.

Quand on est Juif dans cette région, on se méfie des Russes.

Mais ça ne veut pas dire que tous vont émigrer. Le débat est en cours. Les Juifs adorent débattre et se disputer. Vous savez ce qu’on dit : deux Juifs, trois opinions ».