Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont participé samedi à Varsovie à une marche nationaliste à l’occasion de la Fête de l’Indépendance, de nombreux Polonais apolitiques ayant rejoint cette manifestation patriotique organisée par l’extrême droite.

La partie officielle de la Fête de l’Indépendance, commémorant la renaissance de l’Etat polonais en 1918, a été marquée samedi matin par la présence du président du Conseil européen Donald Tusk, ancien Premier ministre polonais, que le parti conservateur au pouvoir considère comme son ennemi politique juré.

Dans l’après-midi, des jeunes gens de noir vêtus, mais aussi des familles avec des poussettes et des personnes âgées ont marché en rangs serrés sur quelque trois kilomètres sous une forêt de drapeaux blanc rouge, au milieu d’explosions de pétards et de fumées colorées de torches fumigènes.

Le mot d’ordre officiel et rassembleur était « Nous voulons Dieu », une expression rappelant un chant catholique interprété parfois aujourd’hui comme un rejet de l’islam.

Outre les classiques « Dieu, honneur et patrie » et « Gloire à nos héros », quelques slogans xénophobes ont été entendus : « La Pologne pure, la Pologne blanche », « Foutez le camp avec vos réfugiés » ou « A coups de marteau, à coups de faucille, battre la racaille rouge » – ce dernier compris à la fois comme anti-communiste et anti-russe.

Des slogans appelant à une Pologne « libre de Juifs » ont également été scandés par les nationalistes d’extrême-droite.

Près de 90 % des juifs polonais ont été décimés pendant la Shoah. Aujourd’hui, la communauté juive s’élève à moins de 10 000 membres.

Un des orateurs animant le rassemblement a affirmé que « la culture chrétienne est supérieure à la culture islamique ».

Cependant, des participants interrogés par l’AFP ont nié toute motivation politique ou religieuse.

« Cette marche n’est pas faite pour soutenir le gouvernement, la plupart d’entre nous n’avons aucune opinion politique », a dit un travailleur manuel de 43 ans venu de Piaseczno, près de Varsovie. « Simplement, en venant ici, je me sens appartenir à la nation, je me sens fier d’être Polonais ».

« Le mot d’ordre ‘Nous voulons Dieu’ reflète la tradition catholique polonaise, il n’est pas dirigé contre d’autres confessions », a-t-il poursuivi, tout en reconnaissant craindre « le terrorisme des islamistes qui veulent dominer le monde ».

Une jeune manifestante, cuisinière dans un hôtel quatre étoiles, vient de rentrer au pays après avoir passé trois ans en Grande-Bretagne.

« Je n’ai aucun lien avec l’ONR ou la Jeunesse de la Grande-Pologne (les organisateurs de la marche, extrême droite – NDLR), je suis venue ici pour me sentir à nouveau Polonaise », confie-t-elle.

Deux autres manifestations, moins importantes, organisées par des groupes antifascistes et les partis d’opposition, ont eu lieu à Varsovie.

« Je manifeste contre le fascisme qui se répand dans le pays », a indiqué à l’AFP une jeune femme. « J’ai un frère adoptif qui a la peau noire. Il m’a dit qu’il ne reviendrait pas ici. Il s’était fait insulter par des inconnus ».

Plusieurs manifestants anti-fascistes portaient des panneaux reproduisant le texte, dénonçant le pouvoir, laissé par un homme qui s’est immolé par le feu à Varsovie le 19 octobre.

En réaction à ces chants racistes, le ministère des Affaires étrangères israélien a appelé le gouvernement à prendre des mesures contre les groupes impliqués dans l’organisation de cette marche. »

Le ministère a publié un communiqué affirmant que cette « dangereuse marche a été initiée par des extrémistes et des racistes. Nous espérons que le gouvernement polonais pendra des mesures contre les organisateurs. L’histoire a montré que nous devons agir contre la haine et le racisme le plus rapidement et avec le plus de détermination possible ».

Un petit rassemblement d’environ deux cents personnes a protesté contre la nature « fasciste » de cette marche.

« Je suis choqué qu’ils soient autorisés à manifester. Il s’agit de 50 ou 100 000 hooligans qui piratent le patriotisme », a déclaré Briton Andy Eddles, 50 ans, professeur de langues, qui vit en Pologne depuis 27 ans. « C’est important pour moi de soutenir la coalition antifasciste, et de soutenir les démocrates, qui sont actuellement sous pression en Pologne. »

Kamil Staszalek, l’un des principaux participants à cette marche, a mis en garde contre les généralisations et a affirmé avoir défilé « en l’honneur de la mémoire de ceux qui ont lutté pour la liberté de la Pologne ».

« Pour une fois, je ne m’identifie pas aux fascistes. Et cela vaut pour les autres aussi, et il y a des familles avec des enfants aussi », a déclaré le trentenaire, employé de bureau. « Je dirais que certaines personnes ont des positions extrêmes, peut-être 30 % des marcheurs, mais 70 % d’entre eux défilent pacifiquement, sans scander de slogans fascistes. »

Pas de monopole sur le patriotisme

Andrzej Duda, président de Pologne (Crédit : Wikimedia Commons CC BY 3.0)

Le président polonais Andrzej Duda a organisé la cérémonie officielle pour célébrer les 99 ans de l’Indépendance de la Pologne, après que le pays a été rayé de la carte pendant 123 ans, après un partage du terrorisme entre la Russie Tsariste, la Prusse et l’Empire austro-hongrois.

La célébration du 11 novembre en Pologne a été marquée par une visite du président du Conseil européen et ancien Premier ministre polonais Donald Tusk, venu alors que les relations entre Varsovie et Bruxelles traversent une période de froid. Les relations entre le parti et Tusk sont si tendues que la Pologne a été le seul pays à voter contre sa réélection en mars.

Donald Tusk, président du Conseil européen, en 2014 (Crédit : Wikimedia Commons)

Duda invite traditionnellement tous les anciens présidents polonais et Premiers ministres à prendre part aux cérémonies, mais c’est la première fois que Tusk y assiste depuis l’arrivée au pouvoir en octobre 2015 des conservateurs dont le gouvernement a été seul à voter contre sa réélection à la présidence du Conseil européen en mars.

S’adressant aux médias à l’aéroport de Varsovie, Donald Tusk a déclaré que la Fête de l’Indépendance « a toujours été et sera la fête de tous les Polonais et non d’un seul parti. Aucun politicien en Pologne n’a eu et n’aura de monopole du patriotisme ».

Wojciech Krol, entrepreneur de Varsovie, qui a assisté au rassemblement antifasciste, muni d’un immense drapeau polonais, a déclaré que Tusk a longtemps été un opposant, mais est désormais content de son travail pour l’Union européenne, et est ravi de le voir de retour en Pologne.

« Je suis très heureux qu’il soit venu. Ce que nous voulons le plus ici, c’est le plus d’Europe possible. Parce que ce n’est que la pression internationale, et précisément la pression européenne qui nous a empêché d’être arrêtés, battus, harcelés etc… », a déclaré l’homme de 55 ans à l’AFP.