Les soldats qui s’enrôlent dans les différentes unités de Tsahal, connues sous le nom « Nahal » – qui comprennent une brigade d’infanterie et une branche éducative de soldats-enseignants qui travaillent dans les quartiers pauvres – reçoivent très tôt des cours sur l’histoire de leur unité militaire singulière.

« Si vous n’allumez les lumières que dans les villes et villages fondés par des soldats du Nahal, vous vous retrouvez avec un aperçu des frontières de la terre d’Israël », déclare un instructeur militaire aux intronisés chaque année.

Nahal, acronyme hébreu de « jeunesse combattante pionnière », est un phénomène culturel israélien unique : de jeunes hommes et femmes qui combinent leur service militaire à des activités d’implantation et d’agriculture à toutes les frontières d’Israël. C’était une expérience formatrice pour l’élite de la gauche israélienne pendant les premières années de l’Etat.

Aujourd’hui, la structure du Nahal n’a plus guère de sens. L’armée israélienne avait constitué des brigades d’infanterie en fonction des besoins militaires plutôt qu’idéologiques. Les villes étaient choisies et approuvées par des bureaucrates des ministères du Logement et de l’Intérieur, en fonction de la croissance de la population.

Mais la stratégie du Nahal – des groupes de réservistes soudés qui s’implantent aux frontières et constituent une première ligne de défense contre les armées arabes – n’est plus adaptée à l’ère des guerres de roquettes, des frappes aériennes et de guérilla.

Et pourtant, Nahal reste un constituant social bien enraciné dans la psyché israélienne. Son idéologie est encore palpable dans la conception qu’a l’armée d’elle-même, d’organisation nationale sociale qui forme au leadership. L’armée envoie toujours ses jeunes soldats enseigner dans les écoles défavorisées, et comprend encore une brigade d’infanterie nommée Nahal – même si celle-ci n’a plus tous les attributs distincts des autres unités d’infanterie.

Et ces minuscules villages frontaliers fondés par Nahal, de Yotvata dans le Sud à Snir dans l’extrême Nord, partagent tous quelque chose en commun : ils ont voté pour la gauche le 17 mars. A Snir, avec un taux de participation de 75 %, l’Union sioniste a remporté 55 % des voix et le Meretz 14 %. A Yotvata, dans le désert Sud de l’Arava, l’Union sioniste a fait encore mieux, avec 68 % des voix, et le Meretz 14 %.

Un brigade Nahal en route vers Massada (Crédit photo : Alexi Rosenfeld / Unité des porte-paroles de l'armée)

Un brigade Nahal en route vers Massada (Crédit photo : Alexi Rosenfeld / Unité des porte-paroles de l’armée)

Voilà un tableau étrange de la carte électorale. La chaîne de villages de gauche qui bordent les frontières de la nation entourent tous des villes de droite et sont situés à une distance de jet de pierres de certains des ennemis les plus acharnés d’Israël.

En effet, certains des villages de gauche du Nahal sont des implantation de Cisjordanie, comme Niran dans la vallée du Jourdain (Union sioniste : 85 %), tandis que d’autres ont fait les frais des dernières guerres avec Gaza, comme le kibboutz Nahal Oz, cible des roquettes du Hamas (Union sioniste : 57 %).

La guerre à Gaza explique largement pourquoi tant d’Israéliens urbains ont voté à droite. Les électeurs de Niran, eux, votent littéralement contre l’existence future de leur village. Pourtant, ces petites localités semblent fonctionner avec une logique politique qui leur est propre.

A l’instar d’autres étranges périphéries. A Tel Aviv par exemple, l’Union sioniste l’a remporté avec 34 % des voix, fortement concentrées toutefois dans le centre et le nord de la ville. Dans le quartier nord de Ramat Aviv, l’Union sioniste a dépassé le Likud de 30 points dans de nombreuses zones. Dans les quartiers du sud-est, des quartiers pauvres tels que Yad Eliyahu et Hatikvah, les chiffres sont inversés, avec le Likud à respectivement 39 % et 33 % et l’Union sioniste arrivant en troisième ou même quatrième place. Dans le centre de Jaffa et le quartier Ajami, au sud-ouest de la ville, la Liste arabe unie était en tête de peloton avec respectivement 40 % et 59 % des suffrages.

Les choix électoraux ne dépendent pas simplement des niveaux de revenus. Ramat Aviv Gimel, qui vote à gauche (Union sioniste 44 %, Yesh Atid 21 %, Likud 14 %), est un quartier riche – un soap-opéra consacré à ses résidents aisés lui a même été consacré dans les années 1990 – tandis que Florentine (Union sioniste 33 %, Meretz 27 %, Likud 11 %) est plutôt pauvre.

Mais les modèles de vote à l’élection 2015 (comme dans toutes les élections israéliennes) ont suivi des schémas plus subtils que les simples intérêts économiques. Les origines ethniques et l’observance religieuse, des pierres angulaires identitaires douloureuses qui divisent les Israéliens, ont façonné les votes plus que tout autre facteur.

Ville après ville, le schéma est le même. A Herzliya, la capitale high-tech d’Israël, l’Union sioniste l’a remporté dans chaque district, sauf deux – les quartiers plus orientaux de Yad Hatisha, peuplé de Juifs d’Afrique du Nord, et de Neveh Amal, avec sa pléthore de synagogues et sa population immigrée diversifiée.

Un soldat israélien se promenant dans le kibboutz Nahal Oz  temporairement abandonné dans le sud d'Israël, alors que les terroristes du Hamas à Gaza continuent de tirer des roquettes sur Israël au 34ème jours de l'opération Bordure protectrice, le 10 août 2014 (Crédit : Edi Israël / Flash90)

Un soldat israélien se promenant dans le kibboutz Nahal Oz temporairement abandonné dans le sud d’Israël, alors que les terroristes du Hamas à Gaza continuent de tirer des roquettes sur Israël au 34ème jours de l’opération Bordure protectrice, le 10 août 2014 (Crédit : Edi Israël / Flash90)

Dans la classe ouvrière de Beer Sheva, le Likud a remporté une nette majorité, mais le parti Yisrael Beitenu russophone le talonnait de près dans les quartiers ouest et sud, arrivant même à la première place dans le quartier sud de Nahal Beka.

Pourtant, alors que Beer Sheva penchait clairement à droite (Likud 38 %, Yisrael Beitenu 12 %, Union sioniste 12 %), la banlieue voisine d’Omer, où les revenus moyens sont presque le double de la moyenne nationale, a voté à gauche (Union sioniste 38 %, Likud 22 %, Yesh Atid 15 %). Nul besoin de préciser qu’Omer est une ville majoritairement ashkénaze, alors que Beer Sheva, dans les zones où les immigrants russophones ne sont pas la majorité, est fortement séfarade.

Plus on examine les chiffres, plus les différences culturelles apparaissent clairement : de lointaines implantations de Cisjordanie qui votent à gauche en raison d’un attachement culturel à l’ancienne élite de gauche ; des résidents de Herzliya de classe moyenne dont les votes sont plus facilement prévisibles, davantage mus par leurs racines religieuses et ethniques que par leur statut économique ; des tensions judéo-arabes du sud de Tel Aviv mises au jour par les résultats du quartier de Dakar à Jaffa, où la liste arabe a gagné 23 % et le Likud 22 %.

« Adorateurs d’amulettes »

La gauche a été surprise, elle a perdu l’élection, et dans sa recherche des coupables, le doigt a été pointé sur les questions identitaire.

Des incidents, tels que le discours de Yair Garbuz, ancien membre d’un kibboutz et artiste issu de l’élite culturelle de gauche, ont aidé les experts politiques de gauche à expliquer leur défaite.

Dans un rassemblement électoral le 9 mars, Garbuz a profité de l’estrade pour pester contre les « adorateurs d’amulettes » et autres populaces ignorantes – référence claire aux Juifs séfarades croyants, déjà marginalisés par l’élite ashkénaze dans les premières décennies de l’Etat – qui ont ravi les votes de la gauche. Le discours de Garbuz est devenu un cri de ralliement pour la droite.

Mais même si elle s’inquiète de son propre ethnocentrisme, la gauche a essuyé des spasmes de dégoût des communautés les plus pauvres d’Israël, qui ont voté en grand nombre pour le Likud de Benjamin Netanyahu. « Le Likud est un bastion de l’économie libérale, de sorte que ces pauvres israéliens ont voté contre leurs propres intérêts économiques », ont scandé des dizaines de milliers d’électeurs de gauche frustrés.

« Nous ne ferons plus de dons » aux pauvres dans les villes périphériques, était un cri sur Facebook partagé par des milliers de gens de gauche des grandes villes.

Vue aérienne du rassemblement anti-Netanyahu sur la place Rabin à Tel-Aviv le samedi 7 mars 2015 (Crédit : Capture d'écran Dixième chaîne)

Vue aérienne du rassemblement anti-Netanyahu sur la place Rabin à Tel-Aviv le samedi 7 mars 2015 (Crédit : Capture d’écran Dixième chaîne)

Ni l’auto-flagellation, ni le dégoût n’étaient des réactions sages devant la défaite. La gauche oublie commodément que les Israéliens russophones, aujourd’hui taxés de militants bellicistes à bannir par les partisans gauchistes, votaient autrefois pour le parti travailliste au pouvoir d’Ehud Barak, mais ont viré à droite lors de la deuxième Intifada.

La gauche oublie que le taux de participation dans les villes fortement de gauche, comme Tel Aviv, n’a atteint que 65 %, tandis que dans certaines des plus grandes implantations, de droite, il a dépassé la barre des 80 %.

Elle oublie que les pauvres constituent une minorité de l’électorat appartenant largement à la classe moyenne, et sont fortement concentrés dans les communautés ultra-orthodoxes et arabes, qui votent pour leurs partis sectoriels, non pour Benjamin Netanyahu ; ainsi, la gauche perd les élections parce qu’elle ne parvient pas à séduire la classe moyenne, non les pauvres.

Et c’est à gauche que l’on est plus susceptible de trouver des électeurs aisés qui votent contre leurs propres intérêts économiques – tout en exprimant du dégoût que d’autres Israéliens, issus d’autres strates économiques ou sociales, puissent en faire de même.

En bref, il n’y a rien de rationnel dans les réactions de la gauche devant sa défaite. En effet, le propre tribalisme culturel de l’élite de gauche n’est jamais plus probant que dans sa frustration devant le tribalisme du reste de l’électorat.

Bien sûr, la gauche n’est pas la seule à succomber aux guerres culturelles qui animent si clairement le vote des Israéliens.

Shas aussi, a mené une campagne fondée sur les divisions ethniques parmi les Juifs. Dans sa campagne des « transparents », le chef du parti Aryeh Deri a appelé les travailleurs pauvres ou les personnes âgées qui ont du mal à joindre les deux bouts, « shekoufim », transparents.

Mais la campagne portait également sur la « transparence des Mizrahim », ou Juifs orientaux, aux yeux de l’élite ashkénaze. Pour savoir quel groupe – les pauvres ou les Séfarades – est le plus important aux yeux du Shas, il suffit d’examiner les dernières négociations de coalition, dans lesquelles Deri exigerait les ministères de l’Intérieur et des Affaires religieuses, et non celui du Bien-être, où il aurait pu aider les israéliens défavorisés.

Ayman Odeh, chef de la liste arabe unie, une alliance de quatre petits partis arabes, réagit au résultats du scrutin au siège de son parti dans la ville de Nazareth, le 17 mars 2015 (Crédit : AFP / AHMAD GHARABLI)

Ayman Odeh, chef de la liste arabe unie, une alliance de quatre petits partis arabes, réagit au résultats du scrutin au siège de son parti dans la ville de Nazareth, le 17 mars 2015 (Crédit : AFP / AHMAD GHARABLI)

Beaucoup d’encre a coulé sur la réussite remarquable de la Liste arabe unie à unir tous les courants disparates de la politique israélienne arabe en une seule liste parlementaire unifiée. S’il est important de ne pas le sous-estimer, cet exploit n’appartient pas à l’électorat arabe israélien – mais à ses élites.

Pourtant, la Liste unie a séduit les Arabes israéliens, qui, on peut l’affirmer, sont moins impressionnés par les profondes divisions idéologiques de leurs parlementaires que par l’idée qu’une présence plus importante et cohésive à la Knesset pourrait offrir des solutions réelles à de nombreux défis de leur collectivité.

La nouvelle conscience panarabe de la Liste commune signifie-t-elle qu’elle cherchera à davantage s’intégrer dans la société israélienne et à réduire la fracture ethnique entre la minorité arabe et la majorité juive ? A l’assermentation à la cérémonie de la nouvelle Knesset, le président du parti Ayman Odeh a indirectement répondu à cette question.

Odeh a stupéfié de nombreux observateurs quand il a choisi de rester dans le plénum de la Knesset durant le chant de l’hymne national, « Hatikvah », alors que la plupart des députés de la Liste unie sont sortis. Hatikvah, qui parle d’une « âme juive » aspirant à être libre dans la terre d’Israël, est un hymne qui, pour des raisons évidentes, ne parle pas aux citoyens arabes, même aux plus loyaux. Le juge de la Cour suprême, Salim Joubran, un Arabe chrétien, respecte le silence quand l’hymne est chantée à des événements officiels.

Joubran est dans certains des secrets les plus sensibles d’Israël et prend les décisions les plus importantes de la société (il a présidé le comité central des élections lors des dernières élections, par exemple), et pourtant cela ne change pas le fait que son âme n’est pas vraiment juive.

Beaucoup se sont interrogés sur la décision d’Odeh de rester dans le plénum. Était-ce un signe de respect envers les Juifs, à l’instar de Joubran ? « J’ai choisi de rester dans le plénum aujourd’hui lors de l’hymne national et de simplement me taire », a écrit Odeh dans un communiqué, après la cérémonie d’assermentation.

Et d’expliquer : « C’est ma manière de protester contre une hymne qui ne me représente pas, qui est pour moi un symbole de marginalisation. Ce qui m’intéresse habituellement est la substance et les gens et non les symboles. Mais aujourd’hui, tout est symbolisme et cérémonie, et il est donc important pour nous [dans la Liste arabe unie], chacun à sa manière, de montrer dans cette cérémonie notre protestation contre le racisme et la marginalisation. »

La Liste commune éclectique, précise Odeh, n’est pas complètement dénuée d’identité politique. C’est l’arabité elle-même, la demande partagée par une élite arabe généralement diversifiée, d’en finir avec l’Etat-nation juif en faveur d’un État universaliste post-national, qui était sa raison d’être.

Alors que les divisions politiques et sociales entre les Arabes israéliens sont indéniablement profondes et réelles, l’existence même (pour ne pas mentionner le succès) de la Liste commune sous-entend que s’agissant de politique, ses différentes composantes ressemblent quelque peu à celles de la plus large société juive. Les principales lignes de fracture de leur politique, à l’instar de celles des Juifs, ne sont pas économiques ou sociales, mais ethniques et culturelles.

Et bien sûr, le Likud, occupé à célébrer sa victoire, sait mieux que quiconque que son succès est un produit de la politique identitaire. Ce n’est pas par hasard qu’au milieu de la campagne électorale, Netanyahu a renvoyé les juges du Prix d’Israël de gauche (et, pas par hasard, ashkénazes) du panel des juges de littérature. Tandis que l’élite littéraire du pays pestait contre son « ingérence politique » maladroite, Netanyahu a publié une déclaration orientée sur les origines politiques et culturelles très étroites des lauréats du prix au fil des ans.

Le poète et le lauréat du Prix Israël Erez Biton lit le psaume 122 à la Knesset au cours de la prestation de serment des nouveaux députés le mardi 31 mars 2015 (Crédit : Capture d'écran)

Le poète et le lauréat du Prix Israël Erez Biton lit le psaume 122 à la Knesset au cours de la prestation de serment des nouveaux députés le mardi 31 mars 2015 (Crédit : Capture d’écran)

Et, en effet, à la fin mars, le comité du prix a annoncé que le plus haut prix littéraire du pays était attribué au poète Erez Biton, d’origine algérienne. C’était la première fois dans l’histoire d’Israël que le prix était remporté par un Juif séfarade.

L’avertissement de Netanyahu que « les Arabes partaient voter en masse » le jour du scrutin n’était pas exactement une « race-baiting » – « course-à-l’appât » – comme la plupart des médias anglophones l’a expliqué.

La course-à-l’appât a une signification culturelle particulière aux Etats-Unis, qui n’a aucun lien avec les politiques ethniques du Moyen-Orient. En effet, si Netanyahu avait simplement fait un commentaire raciste, cela aurait sans doute été moins problématique, car le simple racisme n’a pas de ramifications politiques directes.

Benjamin Netanyahu délivrant un message le jour du scrutin, le 17 mars 2015 (Crédit : Capture d'écran YouTube)

Benjamin Netanyahu délivrant un message le jour du scrutin, le 17 mars 2015 (Crédit : Capture d’écran YouTube)

Au lieu de cela, ce furent des petits messages de la campagne du Likud qui accompagnaient le commentaire de Netanyahu, y compris l’accusation selon laquelle « le Hamas appelle les Arabes en Israël à aller voter », qui dictaient le message complet. Netanyahu a fait valoir que les Arabes israéliens étaient du mauvais côté du conflit israélo-palestinien, et donc, qu’il était essentiel de les contrer et de neutraliser leur influence politique.

Et cela a fonctionné. L’appel a poussé des centaines de milliers d’Israéliens – selon le comité central électoral, en nombre record – vers les bureaux de vote les deux dernières heures du jour de l’élection, entre 20 et 22 heures. Ils n’ont pas tant voté pour le Likud, mais contre ce que la campagne de Netanyahu a caractérisé comme la gauche « antisioniste » et la Liste commune (arabe autoproclamée) antisioniste.

« Pour réparer les failles »

Une fois élus, les députés se retrouvent souvent à faire cause commune sur une variété de questions avec des législateurs de partis très différents.

Les Arabes et les ultra-orthodoxes travaillent de concert pour augmenter les subventions des familles nombreuses ; les laïcs de Yesh Atid et les sionistes religieux de HaBayit Hayehudi luttent ensemble pour réformer les institutions religieuses étatiques contrôlées par les haredim ; les députés du Meretz et du Likud collaborent pour renforcer la protection du travail pour les femmes enceintes. Cette réalité parlementaire nourrit une illusion parmi les députés et les médias que la Knesset représente une sorte de tout unifié.

Mais à chaque élection, la coopération tranquille en temps de routine est brisée par la résurgence soudaine de la politique identitaire. Au bout du compte, les problèmes « de gouvernance », selon l’expression des Israéliens – une Knesset fracturée en une douzaine de partis, chacun axé sur des secteurs étroits plutôt que sur un intérêt général – dépassent le système électoral.

La politique israélienne a toujours été tribale, et pour preuve, le système de listes de partis fut mis en place dès la fondation de l’Etat. Mais ce système ne reflète pas seulement les identités disparates des Israéliens ; il les renforce.

Shas a fait campagne pour les votes séfarades en disant aux Israéliens que le fossé entre les Sépharades et le Ashkénazes est essentiel et permanent. L’avenir politique de la Liste arabe visait à convaincre les Arabes qu’ils sont politiquement séparés des Juifs. Et les travaillistes et le Likud en sont venus à mener des campagnes où ils ne s’affrontent pas seulement avec l’autre côté, mais le délégitiment.

Il est vrai que la 20e Knesset est celle qui compte le plus de femmes dans l’histoire d’Israël, 29 des 120 députés, deux de plus que dans la 19e Knesset. Elle a aussi le plus petit nombre de partis depuis 1992, un fait qui augure un retour à la politique de grands partis après deux décennies de coalitions plus éclatées. C’est la Knesset élue par le plus haut taux de participation depuis 1999. Et il y a quatre députés arabes dans les partis « juifs » sionistes, contre deux dans la dernière Knesset.

Mais ces accomplissements ponctuels restent marginaux aux côtés des plus grandes vérités glanées à partir des données de participation électorale et des campagnes de délégitimation et de marginalisation menées par à peu près tous les partis.

Le chef du parti Shas Aryeh Deri serre la main au chef de liste arabe unie Ayman Odeh lors de la cérémonie d'assermentation de la 20e Knesset le 31 mars 2015 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

Le chef du parti Shas Aryeh Deri serre la main au chef de liste arabe unie Ayman Odeh lors de la cérémonie d’assermentation de la 20e Knesset le 31 mars 2015 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

Les experts peuvent célébrer la démocratie israélienne à chaque élection. Comme Netanyahu lui-même l’a affirmé lors de la cérémonie d’assermentation à la Knesset (lorsque de telles déclarations n’ont plus de coût politique), « j’ai l’intention de former un gouvernement qui travaillera pour tous les citoyens d’Israël sans exception. Notre mission première est de réparer les failles ».

Mais la société israélienne est fracturée, tribale, en contradiction avec elle-même, et ces impulsions centrifuges ont dicté le comportement des électeurs le jour du scrutin. Les membres de la Knesset ne sont pas aveugles à ce fait. Ils savent comment et pourquoi ils ont été élus, et quelle partie de la psyché israélienne leur a valu leur poste.

Le plus grand défi de la 20e Knesset, alors, est peut être le simple fait, révélé de manière flagrante dans les résultats des élections, qu’elle n’a pas été élue par une nation israélienne cohérente, mais par des éclats aliénés d’une société profondément divisée. Si l’on devait prévoir la suite, il serait étrange de s’attendre à un comportement différent.